Chronique de Jocelyn Girard

Ahmed à l’heure de la dignité

Migrants recevant de la nourriture à la gare de Tovarnik, en Croatie, le 18 septembre 2015.
Migrants recevant de la nourriture à la gare de Tovarnik, en Croatie, le 18 septembre 2015.   (CNS photo/Reuters)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2015-09-18 14:57 || Monde Monde

C’est arrivé aux États-Unis. Encore. Un ado de 14 ans sans histoire, Ahmed Mohammed, la peau un peu sombre, a été arrêté, menotté et interrogé durant des heures pour avoir réussi à construire une petite horloge numérique qu’il était fier de pouvoir montrer à son professeur.

Une question brûle les lèvres : si l’adolescent un peu nerd avait été blanc et s’était appelé John ou Paul, aurait-on aussitôt fait de s’en prendre à lui ? Aurait-on soupçonné un autre que lui correspondant à la majorité blanche d’avoir fabriqué une bombe artisanale ?

Trier selon les valeurs

Pourquoi associons-nous spontanément des citoyens de certaines origines à un danger sécuritaire imminent ? On le sait, malgré le déni des autorités policières, le profilage racial est une réalité même ici. En réalité, nos forces policières ne sont que le reflet de ce que nous sommes et de ce que nous tenons pour vrai : le danger vient d’ailleurs, de l’étranger, de celui dont nous croyons qu’il ne peut vouloir vivre ici sans avoir l’intention secrète de s’en prendre à nos valeurs, à notre mode de vie, à tout ce que nous chérissons. Cette femme voilée et cet homme barbu nous menacent par leur simple existence parmi nous…

Lorsque je relie le cas d’Ahmed à la situation des réfugiés syriens et irakiens fuyant par millions la guerre et la dévastation, la faim et la menace constante, je ne peux m’empêcher de voir à quel point nous demeurons, au final, nous société blanche marquée par les valeurs chrétiennes, bien loin de les avoir intégrées véritablement.

Même notre premier ministre canadien, en pleine campagne électorale, se propose de trier parmi ceux et celles qu’il voudrait bien accueillir au Canada en privilégiant les minorités ethniques et religieuses. Parmi les quatre millions de déportés syriens et irakiens, cela signifie clairement les non-musulmans. Or, ces derniers constituent la vaste majorité de ceux et celles que les médias persistent à appeler « migrants ».

Frères et sœurs en humanité

Quand j’entends mes concitoyens parler de « nos valeurs », qu’un certain retour aux sources renvoie de plus en plus vers le catholicisme canadien-français, cela me laisse perplexe. En effet, si c’est bien l’Évangile qui fut annoncé à coup de sermons hebdomadaires durant les siècles de christianisme nord-américain, ce sont donc des histoires bien différentes de celle que nous semblons sur le point d’écrire avec les réfugiés.

Jésus n’a-t-il pas dit que de faire du bien à ceux qui sont comme nous ou qui sont des nôtres est à la portée de n’importe quel être humain ? Si vraiment comme société nous voulons puiser dans les valeurs chrétiennes, voire suivre l’enseignement du prophète assassiné, alors il devient clair qu’il faut nous tourner davantage vers tout étranger quel qu’il soit, mais plus encore vers celui qui a faim et qui n’a rien pour se vêtir ou se loger.

Si les valeurs d’une société privilégiée comme la nôtre sont tirées en grande partie du christianisme, alors détourner notre regard et refuser de tendre la main à l’étranger, qu’il soit Syrien ou autre, est à des lieues de ce qui a fait de nous ce que nous sommes.  

Trier parmi les réfugiés à accueillir ? Parfait. Tournons alors nos regards vers les plus souffrants, vers ceux que la violence et la misère broient, happant au passage familles et biens. Pour la vaste majorité d’entre eux, ce sont des hommes et des femmes qui avaient une occupation dans leur pays avant que tout ne chavire. Ceux-là sont bien plus proches de nous et de nos valeurs que nous ne le croyons.

Cherchons en nous ce qui est le plus humain et nous verrons la valeur de l’autre : un frère, une sœur en humanité.

Il y aura toujours des gens qui vivent dans la peur. La peur nous fait faire des sottises, comme de croire qu’un adolescent au visage ambré transporte une bombe plutôt qu’un projet scolaire. La peur nourrit nos préjugés et nous rend laids. C’est cette laideur que j’ai vue depuis quelques jours dans les réactions de mes semblables. Je voudrais tant qu’elle se transforme, comme pour Ahmed Mohammed, en une vague immense de sympathie qui fait s’ouvrir les bras pour accueillir des familles dont la dignité est gravement mise à mal.

 

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