Dialogue entre Sabrina Di Matteo et Jocelyn GIrard

Anne Soupa, oser l’inédit

La théologienne française Anne Soupa se propose pour devenir archevêque de Lyon. Cet acte militant est à même de permettre un débat intéressant, notamment sur la place des femmes dans l’Église.
La théologienne française Anne Soupa se propose pour devenir archevêque de Lyon. Cet acte militant est à même de permettre un débat intéressant, notamment sur la place des femmes dans l’Église.   (Courtoisie)
La rédaction | Journaliste
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2020-06-04 12:52 || Monde Monde

N.D.L.R. : Ce texte est le fruit d’un échange entre les chroniqueurs Sabrina Di Matteo (SDM) et Jocelyn Girard (JG). Il se présente à la fois comme l’exposition de visions et d’opinions convergentes et comme un dialogue montrant qu’il est vraiment possible d’échanger sereinement et sans rivalité sur des questions aussi controversées.

* * *

Le contexte

La théologienne française Anne Soupa, 73 ans, se propose pour devenir archevêque de Lyon, un siège vacant depuis la démission du cardinal Philippe Barbarin, dont le procès a laissé des blessures importantes au sein de l’Église. Cet acte militant est à même de permettre un débat intéressant, notamment sur la place des femmes dans l’Église.

La place des laïques dans la gouvernance de l’Église

SDM : Pour comprendre la démarche d’Anne Soupa, il faut relever le paradoxe que les femmes constituent la majorité des personnes baptisées engagées dans l’animation de l’Église (éducation à la foi, préparation sacramentelle, soutien à l’animation liturgique), mais qu’elles n’ont aucun ministère pastoral ordonné ou institué (l’ordination réfère au sacrement, et l’institution réfère à un ministère reconnu et confié par l’évêque).

Bien sûr, un petit nombre de femmes gravite autour de la gouvernance dans des diocèses en participant à la coordination de la pastorale d’ensemble, mais est-ce dans une dynamique de suppléance au manque de prêtres, et est-ce seulement dans des capacités de type administratives et organisationnelles? Ou bien peuvent-elles vraiment contribuer à la vision pastorale et missionnaire de l’Église?

L’Église manquera bientôt de personnes laïques avec une formation théologique et pastorale suffisante pour une contribution substantielle à l’animation pastorale. Penser l’avenir de l’Église exige qu’elle revoie ses modes d’animation, ses façons de travailler et la place que les laïques y occupent.

JG : C’est sans doute pour cela que le pape François a annoncé que le prochain synode porterait sur la synodalité, un concept qui signifie «réunion communionnelle» et qui puise ses racines dans les premiers siècles de l’Église. Elle réfère à la dimension «peuple de Dieu» dans laquelle chaque baptisé est responsable de l’ensemble. Or, lorsqu’il s’agit de réfléchir sur des orientations ou encore plus sur des formulations doctrinales, les «laïcs», c’est-à-dire l’immense majorité des catholiques, ne sont pas partie prenante. Ils constituent, selon la formule traditionnelle, «l’Église enseignée». Ils sont « le troupeau » guidé par les pasteurs. Anne Soupa et un grand nombre de personnes au sein de l’Église réclament des autorités une plus grande participation aux décisions qui concernent tout le peuple.

L’exclusion des femmes dans les ministères

SDM : Le raisonnement général derrière l’exclusion des femmes des ministères ordonnés se résume au fait que Jésus n’a pas appelé de femmes parmi les Douze Apôtres et ne leur a pas confié de charge ministérielle. De plus, cela relève d’une conception du ministère sacerdotal comme devant représenter le Christ. Pourtant, l’histoire des ministères démontre bien que les ordres (diacre, prêtre, évêque) que l’on connaît ont mis des siècles à se développer. Jésus lui-même n’a pas ordonné de prêtres. Le premier ministère apparu dans le livre des Actes des Apôtres est celui des diacres. Puis viennent les prêtres, élus par des communautés qui reconnaissaient en eux une sagesse spirituelle pour guider les fidèles.

La question du diaconat féminin est étudiée à Rome : une première commission en 2016 a analysé les données bibliques et historiques à ce sujet. Une deuxième commission annoncée récemment devrait permettre de faire avancer l’état des choses, au moins pour parvenir à définir un diaconat propre aux femmes et aux besoins d’aujourd’hui.

JG : On peut faire des liens avec les expériences dans les services publics, la politique, le communautaire et les affaires qui démontrent qu’il n’y a plus aucune raison de ne pas désigner des femmes à des postes de responsabilité. Mais il y a encore beaucoup à faire, par exemple au sujet des réflexes bien masculins à décider entre hommes! De son côté, si l’Église défend généralement l’égalité en ce qui concerne la place des femmes dans la société, elle bloque systématiquement toute possibilité d’accès à des rôles de responsabilité qui sont réservés aux ministres ordonnés, obligatoirement assignés mâles à la naissance, sous prétexte que la complémentarité entre les sexes vaut mieux que l’égalité puisqu’elle relèverait de la volonté de Dieu.

Le statut clérical

JG : Pour une part, le cléricalisme, qui est une perversion de la sacramentalité du ministère, encourage une telle « séparation ». Il a notamment facilité les abus parce qu’il met à part un groupe d’hommes qui, «institués» dans le ministère ordonné, sont «élevés» au-dessus des humains et des membres non-ordonnés de l’Église. L’Église a imposé un modèle qui consiste à reproduire le Christ: homme, célibataire, particulièrement attaché à sa mère et «entièrement» consacré à l’œuvre de son Père. Ce modèle exclusiviste a suscité bien des fantasmes, tant pour les hommes qui se sont sentis appelés à suivre ses traces que pour les femmes qui, n’ayant pas les attributs pour être «configurées» au Christ, ne pouvaient que «l’épouser» en vocation… Même si, individuellement, la vaste majorité des prêtres n’adhèrent pas pour eux-mêmes à cette idée d’être intégrés à une «caste sacerdotale», se gardant bien d’exprimer quoi que ce soit qui pourrait la légitimer, la dimension systémique du cléricalisme, sa réalisation historique et ses ancrages doctrinaux en font une réalité qui s’impose contre toute bonne volonté. Pour l’avoir vécu, l’espèce d’aura dont on recouvre la personne du futur prêtre, dès que sa vocation est reconnue, prend vite la forme d’un formatage en règle qui ne laisse que peu d’espace intérieur pour y échapper. Un prêtre se sentira toujours capable de réfléchir par lui-même, mais l’institution à laquelle il est ordonné lui rappelle sans cesse l’autorité à laquelle il est soumis.

SDM : Je suis une femme dans ce système clérical. Les abus sexuels sont sans aucun doute la manifestation la plus scandaleuse de ce cléricalisme systémique: il faut entendre par là que ce sont des systèmes bien imbriqués impliquant une théologie du ministère qui conforte les déviances, une culture du secret, incluant même des intérêts financiers, qui érigent ce cléricalisme dont on parle. Or, cette réalité systémique peut devenir insidieuse pour ceux qui sont dedans et qui finissent par gouverner selon ses schèmes malgré eux. Comment briser le moule? Comment purifier la gouvernance? Il faut absolument casser les habitudes. Il faut insister pour mettre plus de laïques et de femmes particulièrement, dans les comités et conseils, dans les instances décisionnelles. Nos voix apportent des expériences et des perspectives uniques. Elles doivent être valorisées et entendues.

La nomination des évêques

JG : Anne Soupa questionne la manière dont sont désignés les évêques. Ma recherche doctorale a porté sur ce sujet. Pendant plus de dix ans, j’ai enquêté sur le terrain, interviewé des évêques, un nonce à Paris et plusieurs théologiens spécialistes de l’Église. Chaque fois, ils me demandaient en quoi ce sujet pouvait intéresser un «simple laïc». Je répondais toujours: «Au moins, on ne peut pas m’accuser de le faire en vue de ma propre nomination!» Mais voilà qu’une femme mariée, mère de quatre enfants, théologienne et bibliste renommée, mais «pleinement laïque», dépose sa candidature pour être évêque.

Ce qui importe ici, c’est l’aspect anachronique du mode de consultation sur les hommes idoines à l’épiscopat. Le secret pontifical s’impose à toutes les étapes du processus. Tout se passe à l’intérieur de la caste sacerdotale, dans un parfait entre-soi. Il y a pourtant une diversité dans l’histoire, y compris récente, où l’on constate une participation locale à l’élection d’un évêque. Même si Anne Soupa s’attaque d’abord à la gouvernance exclusivement masculine de l’Église, son geste met le doigt sur l’évacuation complète de l’immense majorité des baptisés. Alors que sur certains aspects, les laïcs ont été intégrés à l’action pastorale de l’Église, le choix des évêques demeure un processus conçu «pour eux», «sans eux». J’y vois là une autre conséquence pratique du cléricalisme qui met les prêtres au-dessus du peuple et qui les maintient dans une attitude paradoxalement paternaliste et condescendante, d’une part, et infantile par la soumission à l’autorité de leur «mère Église». Si, au cœur de ce processus, l’Église consultait le nombre imposant de laïcs formés et engagés, hommes et femmes, incluant les milliers de religieuses engagées dans l’apostolat au cœur des enjeux sociaux, il y a fort à parier que le visage qu’elle présente au monde serait très différent ce que nous voyons actuellement.

SDM : Dans l’Église primitive, les premiers diacres et presbytres (prêtres) étaient appelés par la communauté des fidèles qui reconnaissaient leur charisme et leur leadership spirituel. Les candidats eux-mêmes ne se présentaient pas comme ressentant un appel ou un désir intérieur. Saint Augustin lui-même a été élu, appelé, presqu’à son désarroi, par les chrétiens d’Hippone. Au fil des siècles, nous avons perdu cette dimension de l’appel communautaire. Depuis longtemps, les églises locales se retrouvent à confirmer des candidats qui se sentent appelés personnellement à la prêtrise. Je ne nie pas l’authenticité de l’appel ressenti, mais le processus de discernement et de validation par une communauté paroissiale ne pourrait-il pas être plus concret? Comment ensuite transposer cela au plan d’un diocèse et d’un évêque, en ayant soin d’inclure l’apport des laïques engagés? Au début du IIIe siècle, on trouvait ceci dans la Tradition apostolique d’Hippolyte: «Qu'on ordonne comme évêque celui qui a été choisi par tout le peuple.» Notre tradition chrétienne montre bien la diversité des processus d’élection ou de nomination ayant existé – de quoi nous inspirer aujourd’hui.

La fronde d’Anne Soupa

SDM : L’intérêt de la démarche – symbolique – d’Anne Soupa réside dans cette idée de penser autrement la gouvernance. Elle ne prétend pas vouloir devenir évêque pour se mettre à confirmer des jeunes! Son geste invite à concevoir la nature fondamentale du ministère de l’évêque qui est, selon le mot grec episkopos, un rôle de vision d’ensemble. L’évêque est aussi le premier responsable de l’annonce de la Parole de Dieu, le premier enseignant de la foi, à ce titre. Compétente, Anne Soupa l’est sans aucun doute. Mais comme elle ne prétend pas se substituer à la fonction de sanctification de l’évêque, sa candidature pourrait conduire à considérer le rôle épiscopal comme une figure pastorale incarnée par plusieurs personnes: l’évêque lui-même, une femme laïque (ou consacrée), et pourquoi pas un diacre aussi? En faisant équipe dans la complémentarité et la quête de l’unité, une telle figure pastorale serait novatrice.

JG : On peut situer ce développement doctrinal au cours de l’histoire. Les trois pouvoirs que sont la transmission de la parole, la ritualité et la gouvernance ont été progressivement concentrés dans le ministère des évêques, les prêtres et les diacres devenant peu à peu leurs collaborateurs, et plus encore avec l’absolutisation de ces pouvoirs dans la personne du pape au 19e siècle. S’il y a eu des avancées importantes depuis Vatican II pour la collaboration des baptisés dans l’évangélisation, la pastorale et l’éducation, rien n’a bougé quant à la fonction sacerdotale et très peu sur celle de la gouvernance. C’est ce troisième axe qui constitue la cible d’Anne Soupa, affirmant, avec des appuis puisés dans la tradition, que le rôle d’évêque («surveillant») pourrait ne pas être obligatoirement confié à un homme revêtu du sacerdoce. Ta proposition de rendre ce ministère «collectif» me paraît également inspirante.

L’appel aux réformes

SDM : La première réforme doit être celle du cœur. Qui sommes-nous pour railler et juger du discernement intérieur d’Anne Soupa, qui est peut-être le fruit de l’Esprit, et non d’un ego? J’ai beaucoup aimé qu’en 2019, lors de la plénière des évêques de France, ils y sont allés en compagnie de personnes laïques de leur diocèse. Cela a ébréché l’entre-soi habituel. Le referont-ils? Y aurait-il lieu de s’en inspirer au Québec et ailleurs? Évoluer, c’est aussi apprendre à oser déranger, à demander des places pour les laïcs et les femmes. Surtout, le clergé lui-même doit en faire une préoccupation de fond. Ce cheminement sur la place des femmes en Église doit aussi ouvrir nos yeux sur toutes les discriminations et exclusions, dans l’Église et dans le monde.

JG : Toutes les voix dans l’Église appellent à des réformes, tant les plus conservatrices que les plus progressistes. Les premières voudraient voir l’Église reculer sur les acquis des femmes qui, peu à peu, se sont fait une place indispensable dans la vie de l’Église, mais dans un service discret, toujours sous la gouverne d’hommes. Les secondes trouvent que l’Église n’en fait jamais assez pour reconnaître aux femmes une parfaite égalité tant en dignité que pour l’accès aux différentes fonctions. C’est dans la reconnaissance de toutes ces voix qu’un vrai concert peut s’écrire. Est-il possible de briser la polarité des positions en créant de véritables espaces de parole libre?

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