Chronique littéraire de Louis Cornellier

Avec Job

Job réprimandé par ses amis, d'après William Blake (1805).
Job réprimandé par ses amis, d'après William Blake (1805).   (Domaine public/Wiki Commons)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-09-20 11:35 || Québec Québec

Jusqu’à maintenant, j’ai été chanceux. Les coups du sort, les graves, ceux qui font mal, m’ont plutôt épargné. Je ne me fais pas d’illusion pour autant. J’ai vu trop de bonnes personnes, autour de moi, souffrir pour rien, j’ai vu trop d’innocents, de par le monde, ployer sous le fardeau du malheur pour m’imaginer pour toujours à l’abri des épreuves. Frappé par de petites infortunes, j’ai crié, parfois, moi aussi, «pourquoi». Je sais donc que Job est mon frère et que son drame recèle une part importante de la vérité sur la condition humaine.

«Le livre de Job, d’un bout à l’autre, est une pure merveille de vérité et d’authenticité, écrit la philosophe Simone Weil dans Attente de Dieu. Au sujet du malheur, tout ce qui s’écarte de ce modèle est plus ou moins souillé de mensonge.» Pour Kierkegaard, Job n’incarne rien de moins que «la bouche des souffrants». Il avait tout; il a tout perdu. Qu’a-t-il fait de mal pour mériter un tel sort? Rien. La Bible, à son sujet, est sans équivoque: Job est un juste. Pourquoi, alors, cette descente aux enfers? Pourquoi?

La foi et le cri

Dans Job. L’homme qui posa des questions à Dieu (Médiaspaul, 2019), l’essayiste québécois Jérôme Martineau se penche, après tant d’autres, sur le misérable, parce qu’il est convaincu, à raison, que se joue là «le sens de notre vie lorsqu’elle est menacée par des événements qui risquent de nous faire emprunter le sentier du désespoir». L’histoire de Job ne se lit pas comme un guide de psychologie pratique. Cette puissante fiction ne dispense pas de conseils visant à nous aider à surmonter une épreuve sans trop de blessures. Elle clame plutôt, écrit Martineau, que «toute personne terrassée par la souffrance est en droit de poser des questions et de se tenir debout» et elle dit aussi que «la foi autorise l’homme à demander à Dieu de se justifier».

La foi adulte, dit-on parfois, doit dépasser la prière de demande pour accéder à la prière de louange. L’histoire de Job rappelle au contraire que ce serait là refuser la condition humaine. «La foi en Dieu, écrit le poète Jacques Gauthier en parlant de Job dans son Petit dictionnaire de Dieu (Novalis, 2014), n’est pas seulement cantique devant la beauté de la création, mais aussi cri face à la souffrance.»

Et Job, justement, crie, en contestant la justice divine. Au début, il tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur. À sa femme qui lui suggère, et on la comprend, que, dans les circonstances, il ferait mieux de maudire Dieu, le patriarche rétorque que, «si nous acceptons le bonheur que Dieu nous donne, pourquoi n’accepterions-nous pas aussi le malheur». Or, quand ce dernier s’acharne, transformant même le pauvre homme en corps galeux, le désespoir gagne du terrain, et Job en vient à maudire le jour de sa naissance.

Amitié et consolation

Dans l’affliction, nous avons, plus que jamais, besoin de nos amis. Job en a, et ils viendront. Éliphaz, Bildad et Sofar veulent aider le malheureux. Pour ce faire, ils proposent leurs interprétations de la situation et leur solution. Ils disent à Job que son triste sort s’explique par une faute, probablement inconsciente, qu’il aurait commise. Par conséquent, ils lui suggèrent de s’amender afin de revenir dans les bonnes grâces de Dieu. Ils réfléchissent dans la logique de la doctrine de la rétribution selon laquelle Dieu récompense les justes et afflige les méchants.

Job, pourtant, est un juste et il souffre, ce qui témoigne de l’inanité de cette doctrine. Alors qu’il espérait des amis, l’infortuné reçoit des donneurs de leçons. «Seule la parole accusatrice s’est manifestée, note Martineau. La parole explicative a été préférée à la parole de compassion. L’enfant qui pleure après être tombé n’a pas besoin qu’on lui explique le pourquoi de la chute. Il a besoin d’être consolé par sa mère qui l’accueille dans ses bras. On ne donne pas de leçons de morale à la personne qui souffre.» On lui offre plutôt notre fraternité, ce que n’ont pas su faire les amis de Job.

Chercher Dieu dans le malheur

Ce dernier, d’ailleurs, à cette étape, n’en peut plus. Après avoir qualifié les propositions de ses amis de «remèdes de charlatan», il laisse libre cours à son cri de souffrance. «J’espérais le bonheur, mais j’ai eu le malheur, se lamente-t-il; j’attendais la lumière, et la nuit est venue.» Convaincu, à raison, répétons-le, de son innocence, Job ne maudit pas Dieu; il le cherche pour se faire entendre. «Ah! dit-il, comme j’aimerais savoir où trouver Dieu! Je me rendrais alors jusqu’à sa résidence et je pourrais lui exposer ma cause.» Dans la peine extrême, sa confiance, on le constate, demeure, même si elle s’accompagne d’accusations contre le Créateur.

Dieu, qui sait écouter, selon la Bible, entendra le cri et répondra. Son intervention laisse toutefois perplexe. Il réprimande Job pour ses «discours insensés» et il lui fait un laïus sur la création du monde. «Dieu dit à Job qu’il ne peut pas comprendre sa perspective, résume le théologien Sébastien Doane dans Mais d’où vient la femme de Caïn? (Novalis/Médiaspaul, 2010). Aucun être humain ne peut entrer dans la vision de Dieu pour sa création. C’est un avertissement qui vaut aussi pour les lecteurs et lectrices du livre de Job. Certains grands mystères de la vie, tels que la souffrance et ce qui se passe après la mort, restent sans réponse encore aujourd’hui. Seul Dieu sait.» Et Dieu va plus loin. Il dit à Éliphaz qu’il n’a pas su dire la vérité sur lui et redonne à Job tout ce qui lui avait été retiré et plus encore, en l’appelant «mon serviteur».

Trois leçons

Il reste, au terme de ce parcours, bien du mystère. Considéré par le romancier Didier Decoin, dans son Dictionnaire amoureux de la Bible (Plon, 2009), comme «l’un des deux plus beaux textes de la Bible – l’autre étant, bien sûr, le Cantique des cantiques», le livre de Job n’identifie pas la cause du mal dans le monde et laisse aux humains, «inspirés par l’Esprit», note Martineau, la tâche de combattre ses effets. On peut néanmoins, avec l’essayiste et sans prétendre épuiser le texte, en tirer quelques leçons.

La première serait que la doctrine de la rétribution, ici-bas, ne tient pas la route. «S’il en est ainsi, déclare Jésus à propos d’un aveugle dans l’Évangile de Jean, ce n’est pas à cause d’un péché de lui ou de ses parents, mais pour qu’une œuvre de Dieu très évidente se fasse en lui.» Et cette œuvre, c’est la fraternité humaine que doit faire naître en nous tout malheur qui afflige nos semblables.

La deuxième leçon concerne l’attitude des amis de Job, c’est-à-dire la nôtre devant la souffrance des autres. «La première souffrance est d’être incompris, écrit Martineau. C’est là le premier obstacle à abattre. […] L’écoute active devrait faire taire en nous les réponses apprises par cœur.» Ça vaut pour le médecin, dans son cabinet, devant le malade et pour nous tous, devant les âmes en peine du quotidien.

La troisième leçon du livre de Job, enfin, la plus audacieuse, selon moi, d’un point de vue chrétien, est celle qu’en retient Manfred Oeming, professeur d’Ancien Testament à l’Université d’Heidelberg et une des sources de Martineau. «Le doute et la critique de Dieu, affirme Oeming, sont salvateurs dans le livre de Job. Ils ne sont pas l’inverse de la foi, mais font partie de la forme mûre de la foi.»

L’humain debout, en d’autres termes, a le droit, le devoir, même, de crier devant l’injustice, parce que Dieu «aime les hommes et les femmes qui se présentent devant lui dans la vérité de leur être, avec leurs angoisses et leurs questions», écrit Martineau dans sa belle méditation.

Le cri de Job sur son tas de cendres et le cri du Christ sur la croix appellent les nôtres et résonnent en eux.

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