Chronique littéraire de Louis Cornellier

Beethoven : humain, trop humain

Ludwig van Beethoven (1770-1827).
Ludwig van Beethoven (1770-1827).   (Pixabay/isabellequintana)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-04-30 08:49 || Québec Québec

Dans son essai Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent… (repris dans Mes maîtres de bonheur, Le livre de poche, 2017), Éric-Emmanuel Schmitt avance que «la musique intervient dans notre vie spirituelle» et que les grands compositeurs «ne se réduisent pas à des fournisseurs de sons: ils sont aussi des fournisseurs de sens».

Dans L’inconsolable et autres impromptus (PUF, 2018), le philosophe André Comte-Sponville propose une idée semblable. «La pensée ne fait pas de miracle, écrit-il. On peut bien lire Spinoza ou Kant toute la journée. À quoi bon, si c’est pour se protéger de la vie, de l’émotion, du douloureux secret d’être soi? L’art va plus vite ou plus profond. Il ne donne à penser qu’en donnant à ressentir, à aimer, à admirer.» Et, comme Schmitt, Comte-Sponville admire Beethoven.

Des doux chez le Titan

Comment faire autrement, de toute façon, devant celui que la tradition présente comme le «Titan de la musique»? On peut, néanmoins, s’étonner un peu de cette admiration que lui vouent les deux auteurs. Comme écrivain, en effet, Schmitt incarne la limpidité et la délicatesse d’un certain classicisme français. Comme philosophe, Comte-Sponville brille par l’élégance de sa prose, par son raffinement stylistique, la dentelle de son expression jamais tonitruante. Or, Beethoven, aussi génial soit-il, c’est du lourd, du rythme et de la mélodie habités par le tourment.

C’est par là, justement, qu’il rejoint Comte-Sponville. «Bach, écrit ce dernier, semble couler de source, quand Beethoven, pourtant improvisateur hors pair, donne plutôt le sentiment de ne suivre sa pente, comme dirait Gide, qu’en la remontant, avec ce que cela suppose de tension, d’opiniâtreté, d’efforts, dont ses innombrables et laborieuses esquisses portent la trace.»

Le compositeur lui est proche, et nous est proche, pourrait-on ajouter sans hésiter, parce que, là où «Bach est du côté de la paix, de l’esprit, de la perfection en acte – de Dieu peut-être», Beethoven, qui l’a moins facile, «serait plutôt du côté de la force, de la lutte, de l’intelligence et de l’âme, dans l’histoire qui avance ou piétine». En entendant la musique de Bach ou de Mozart, on se dit que la grâce existe. Quand retentit celle de Beethoven, on se dit que, faute de grâce, ou en l’attendant, le courage et la volonté nous demeurent de nécessaires viatiques.

Croyants ou incroyants, nous voulons la béatitude, mais nous ne la trouvons pas souvent au coin de la rue. Pour cette raison, comme l’explique l’athée fidèle aux valeurs évangéliques qu’est Comte-Sponville, Beethoven reste notre frère. «Cette masse sonore où quelque chose douloureusement se cherche, cette tension, cette quête, cet intellect en puissance et en travail, comme une pensée qui avance, comme une musique en prose, ce chant que je ne perçois pas, comme une mélodie impossible ou avortée, et ce sérieux, cette lourdeur parfois, ou qui me paraît telle, et ce volontarisme, et cet orgueil, et cette opiniâtreté, tout cela me ressemble plus, hélas, que la hauteur souveraine de Bach, la candeur de Schubert […] ou la facilité sublime de Mozart! Nul ne choisit ce qu’il est», écrit somptueusement le philosophe, dans une prose, justement, beethovénienne. La musique du maître allemand, conclut Comte-Sponville, est la plus humaniste de toutes. Nous voulons la joie allègre, le pied léger, mais le monde résiste. Beethoven le raconte, nous raconte, mieux que nous ne saurions le faire.

Spiritualité de Beethoven

Éric-Emmanuel Schmitt, à sa manière plus souriante mais néanmoins perspicace, ne dit pas autre chose. «Bach, écrit-il, c’est la musique que Dieu écrit. Mozart, c’est la musique que Dieu écoute. Beethoven, c’est la musique qui convainc Dieu de prendre un congé, car il constate que l’homme envahit désormais la place.» Chez Beethoven, Dieu n’est pas nié – le compositeur se disait croyant –, mais il s’abîme dans une suprême discrétion, pour faire place à l’homme. «Pas de Gloria, de Magnificat ou de Lauda Te chez Beethoven; à la différence de Bach ou Mozart, il ne remercie pas le Créateur ni ne l’implore. Dieu réside loin, Beethoven fait sans lui», note Schmitt.

Le compositeur a été éprouvé. Élevé par un père ivrogne et brutal, frappé par la surdité à 26 ans et par là condamné à une douloureuse solitude, Beethoven n’est pas le chouchou de la grâce. L’homme, constate néanmoins Schmitt, est un héros qui «a résisté à toutes les attaques» et qui a, ce faisant, développé une spiritualité particulière, faite d’humanisme, de courage et d’optimisme. « Puisque la destinée lui défendait d’entendre la musique, continue l’écrivain, il la créa sous son crâne de sourd. Comme le sort lui mégotait la joie, il la fabriqua en lui, l’exprima dans sa Neuvième Symphonie et, grâce à son talent, la rendit contagieuse. Générosité de celui auquel on ne donna qu’une misère. Inépuisable…» On peut penser à la parabole des talents.

Héraut de l’affirmation individuelle dans l’adversité, de l’optimisme dans la lucidité, Beethoven, explique Schmitt, écarte les indifférents, les blasés, les cyniques et les nihilistes pour mettre en avant le courage de celui qui sait qu’«être un homme, c’est porter dans sa chair le lieu problématique de tous les problèmes» et essayer de composer, malgré tout, un hymne à la joie.

Pessimisme et optimisme

Dans son indispensable Histoire de la musique (Le livre de poche, 2000), le critique musical français Émile Vuillermoz, parlant de Beethoven, remarque que «l’étude attentive de son caractère ne nous livre que des indications psychologiques contradictoires». Cela explique qu’on puisse aimer son œuvre diversement. Ainsi, dans la grave beauté beethovénienne, Comte-Sponville, l’athée raffiné, entend un rappel à l’ordre philosophique: notre quête de félicité ne saurait aller sans un déchirant désarroi. Sagesse du pessimisme, donc. Pour Schmitt, c’est le refus du fatalisme qui prévaut. L’humaniste croyant choisit la sagesse de l’optimisme.

«Entre la séduction de l’abîme et la jouissance de respirer, Beethoven a choisi: il préfère la ferveur, se réjouit l’écrivain. Et Dieu, là-haut, perché sur le bord d’un nuage, se dit que, certes, cette Neuvième Symphonie produit un fichu vacarme, mais que si les hommes la comprennent, il peut encore prolonger ses vacances…»

C’est ce que je me disais, aussi, l’été dernier, au Festival de Lanaudière, à Joliette, en entendant Marc-André Hamelin jouer divinement la sonate Appassionata du maître de Vienne: Dieu peut bien se reposer un peu quand les humains parviennent à prendre, pour quelques moments, le relais.

 

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