Chronique de Jocelyn Girard

CAQophonie sur la laïcité

«La politique de la CAQ semble clairement contrevenir à cette recommandation en se rendant complice de l’islamophobie à peine voilée chez une portion non négligeable de la population.»
«La politique de la CAQ semble clairement contrevenir à cette recommandation en se rendant complice de l’islamophobie à peine voilée chez une portion non négligeable de la population.»   (Pixabay)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-10-09 15:13 || Québec Québec

Dès le lendemain de leur élection comme parti majoritaire appelé à former le prochain gouvernement du Québec, des élus de la Coalition avenir Québec n’ont pas tardé à mettre de l’avant leur projet pour «régler le problème de la laïcité».

L’idée consisterait, selon eux, à appliquer les recommandations de la Commission Bouchard-Taylor sur le port de signes religieux. Mais, dans les faits, la CAQ l’étend bien au-delà des rôles désignés par les commissaires, à savoir les magistrats et procureurs de la Couronne, policiers, gardiens de prison, présidents et vice-présidents de l'Assemblée nationale.

Gérard Bouchard et Charles Taylor avaient bien pris soin d’exclure explicitement de cette recommandation les enseignants, les fonctionnaires, les professionnels de la santé et tous les autres agents de l’État. Dans ces conditions, la CAQ ne peut plus affirmer qu’elle met en œuvre Bouchard-Taylor, mais une proposition qui n’a plus rien à voir avec le compromis de 2007, d’ailleurs révoqué plus tard par Charles Taylor lui-même.

Un problème de définition

On oublie souvent qu’il y avait 37 recommandations dans ce rapport. Entre autres, il était recommandé que le gouvernement définisse «ce qu'est la laïcité à partir de ses quatre principes» (égalité morale des personnes, liberté de conscience et de religion, autonomie réciproque de l’État et des religions et, neutralité de l’État à l’égard des religions et des convictions profondes séculières). La commission proposait d’ailleurs les grandes lignes d’une définition qui se trouvait la plus apte à rassembler les Québécois, à partir du concept de «laïcité ouverte».

Jusqu’à aujourd’hui, il va de soi que cet effort de clarification n’a encore pas été réalisé en vue de permettre une discussion sur une base commune. Pour les uns, laïcité signifie «exclusion de la religion dans la sphère publique», celle-ci étant confondue avec l’espace public où tous devraient pouvoir circuler librement. Pas de signe religieux dès qu’on sort de chez soi! Pour d’autres, la laïcité implique que la neutralité de l’État ne peut empiéter sur la liberté de conscience et de religion tant que ses manifestations ne briment pas le bien commun. Les lois et les contraintes imposées par l’État devraient chaque fois servir le vivre-ensemble et l’épanouissement des individus dans le cadre démocratique et interculturel du Québec, ce qui revient à légiférer au minimum et non pas dans l’excès, comme tend à vouloir le faire la nouvelle équipe au pouvoir.

On se rappellera que la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois allait elle aussi au-delà de Bouchard-Taylor et que sa définition de la laïcité était plus restrictive. Le résultat de cette proposition a produit une plus grande division dans la population du Québec.

Inclure plutôt que diviser

Le Québec n’est plus celui qu’il était lors de sa sortie du tout religieux et de la confusion Église-État qui prévalait avant la Révolution tranquille. Près de soixante ans plus tard, les migrations massives font partie de l’échiquier mondial. Même si les États géraient mieux leur population, leur économie et leur système de justice, encourageant leurs citoyens à demeurer «chez eux», les changements climatiques forceront les migrants à quitter leur lieu de vie. Certains experts estiment à plus de 200 millions les réfugiés climatiques dans les prochaines décennies. Quelle part reviendra-t-il au Canada et au Québec d’accueillir?

L’heure est moins à la fermeture des frontières qu’à une véritable politique d’immigration et d’intégration qui s’inspire des meilleures pratiques et d’une approche mettant au premier plan la dignité humaine.

Choisir la bonne cible

Dans ses recommandations, Bouchard-Taylor proposait «que des initiatives exceptionnelles soient prises pour lutter contre l'islamophobie et l'antisémitisme et pour combattre la discrimination dont sont l'objet tous les groupes racisés, notamment les Noirs».

La politique de la CAQ semble clairement contrevenir à cette recommandation en se rendant complice de l’islamophobie à peine voilée chez une portion non négligeable de la population. Car même si le port de signes religieux concerne toutes les religions, nous savons que c’est particulièrement du voile porté par certaines musulmanes qu’il est question de supprimer puisque le monde de l’enseignement et de la santé est majoritairement féminin.

Si, comme Manon Massé l’affirme généreusement, François Legault et la CAQ ne sont pas racistes, ils ont la responsabilité de mettre en place des mesures qui favorisent la paix sociale et non pas une autre division basée sur l’exclusion ethnique ou religieuse.

Le Québec n’en a pas fini avec les manifestations antiracistes comme celle du 7 octobre si le nouveau gouvernement persiste dans sa ligne d’exclusion. Il en va de la dignité de ces personnes, des femmes en majorité, à côté desquelles nous devons militer pour faire justice à leurs droits au chapitre de la liberté de conscience et de religion.

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