Lettre ouverte

Citer la Bible pour bafouer l’immigrant, la veuve et l’orphelin

Un Hondurien et sa fille de 1 an se reposent à Tijuana, au Mexique, le 29 avril 2018, avant d'entreprendre de franchir à pied la frontière entre le Mexique et les États-Unis.
Un Hondurien et sa fille de 1 an se reposent à Tijuana, au Mexique, le 29 avril 2018, avant d'entreprendre de franchir à pied la frontière entre le Mexique et les États-Unis.   (CNS photo/David Maung)
2018-06-18 10:54 || Monde Monde

La semaine dernière Jeff Sessions, le principal conseiller juridique de l’équipe de Donald Trump, a cité un texte biblique pour justifier la politique de séparation des membres d’une même famille lors d’expulsion d’immigrants.

«Les personnes qui violent la loi de notre nation sont passibles d’être poursuivies. Je vous cite l’apôtre Paul et son commandement clair et sage en Romains 13 d’obéir aux lois du gouvernement parce que Dieu les a ordonnés pour maintenir l’ordre. L’ordre et les processus judiciaires sont bons et protègent les faibles et ceux qui respectent la loi.»

Plusieurs éléments de cette utilisation de la Bible à des fins politiques posent problème. Si, le chapitre 13 recommande en effet de se soumettre aux autorités, ce passage est loin d’être clair.

«Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui.» (Rm 13,1)

Un peu de contexte, s’il vous plaît...

Dans l’antiquité, le pouvoir était relié à la divinité. Généralement, on croyait que les dirigeants étaient mis en place par les dieux. Ainsi, les monarques étaient souvent justifiés par une rhétorique théologique. Par exemple, l’empereur romain était vu comme la manifestation des dieux pour le peuple. Les monarchies de l’antiquité étaient des formes de théocratie. Si Thomas Jefferson parlait d’un «mur de séparation entre l’Église et l’État», l’administration Trump est plus proche des empires antiques que des démocraties modernes.

Les chrétiens qui reçoivent la lettre de Paul vivent dans la ville qui domine tout le bassin méditerranéen. L’Empire romain matait avec force toute révolte contre son autorité. C’est ce que les Judéens ont appris dans la guerre de 66-70 qui a mené à la destruction de Jérusalem. Paul écrit une dizaine d’années avant ces révoltes. Pour Paul, le salut ne viendra pas par ce type de révolte.

La fin du chapitre 13 indique que Paul croit que la fin des temps est proche. «Vous savez en quel temps nous sommes: voici l’heure de sortir de votre sommeil; aujourd’hui, en effet, le salut est plus près de nous qu’au moment où nous avons cru.» (Rm 13,11) À quoi bon se révolter contre les autorités puisque Dieu va s’en charger d’ici peu?

D’ailleurs, Dieu est l’autorité suprême à laquelle les chrétiens doivent se soumettre et non ceux qui se prennent pour lui. Ce chapitre de la lettre aux Romains explicite la loi à laquelle il faut se soumettre: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait aucun tort au prochain; l’amour est donc le plein accomplissement de la loi.» (Rm 13,9-10) Or les actions de l’administration Trump ne semble aucunement préoccupées par l’amour du prochain. En effet, un père originaire du Honduras s’est suicidé moins d’un jour après avoir été séparé de sa femme et de son enfant de trois ans. Une mère hondurienne affirme que les agents ont pris de force sa fille alors qu’elle l’allaitait au centre de détention, ce qu’ont ensuite démenti les autorités américaines.

Extraire un passage de son contexte et l’appliquer sans discernement est problématique. Ce texte biblique a été utilisé par toutes sortes de représentants de l’autorité cherchant à légitimer leur pouvoir absolu. En politique américaine, ce sont, en particulier les esclavagistes qui le citaient pour ne pas remettre en question l’ordre social.

L’immigrant, la veuve et l’orphelin dans la Bible

Un regard sur l’ensemble de la tradition biblique est aussi important pour juger de l’interprétation proposée par Jeff Sessions. La Bible est une bibliothèque de plusieurs livres qui présentent plusieurs points de vue. Par exemple, sur le rapport aux étrangers, il y a au moins deux courants opposés. Il y a des textes à visées nationalistes comme le livre de Josué qui appelle au génocide des autres peuples, ou le livre d’Esdras qui s’oppose fermement aux mariages avec des femmes étrangères. Par contre, il y a d’autres textes qui appellent à des gestes d’hospitalité envers les immigrants. Les codes de lois qu’on retrouve en Lévitique et en Deutéronome ainsi que les prophètes soulignent l’importance du secours des immigrants, des veuves et des orphelins parce qu’Israël a lui-même vécu cette situation en Égypte. Le récit de libération de l’esclavage du livre de l’Exode montre que dès le début de sa relation avec Israël, Dieu se révèle en se souciant des opprimés pour les libérer des autorités abusives.

Enfin, le portrait que les évangiles donnent de Jésus montre qu’il a eu des problèmes avec les autorités. Dès sa naissance le roi Hérode cherche à le tuer, les pharisiens lui tendent des pièges et il finit par être exécuté par les autorités de Jérusalem. La crucifixion était un supplice réservé aux opposants au pouvoir. Si être chrétien est de suivre l’exemple de Jésus, il serait plus naturel de défier les autorités lorsqu’elles sont injustes que de s’y soumettre.

Petite leçon d’interprétation biblique

Voici trois questions qu’on peut se poser pour ne pas utiliser la Bible de cette façon. 1) Quel est le contexte littéraire et historique propre au texte biblique cité? 2) Est-ce qu’il y a des textes bibliques qui portent une opinion contraire? 3) Quel est l’effet éthique de l’interprétation proposée? Pour saint Augustin, puisque le cœur de la Bible est l’amour, si une interprétation mène à autre chose que l’amour, elle est à rejeter.

En citant la Bible pour bafouer les immigrants, l’administration Trump montre son ignorance en matière de foi chrétienne et son absence de charité humaine. Exploiter les pauvres, séparer les familles au nom de la Bible est inacceptable. Comme chrétiens, chrétiennes, c’est notre devoir de réagir contre cette utilisation éhontée des textes qui fondent notre foi.

Sébastien Doane
Professeur en études bibliques, Université Laval
Titulaire de la chaire de leadership en enseignement de l’exégèse biblique

 

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