Chronique de Sabrina Di Matteo

Crucifixations

  (Pixabay)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2017-03-07 19:26 || Québec Québec

Voilà deux semaines que le Québec a les yeux rivés sur le Christ en croix. Une seule plainte auprès d’un établissement séculier – plainte qui aurait pu être gérée en silence – a tôt fait de cristalliser encore une fois tous les maux et toutes les doléances de notre collectivité. Laïcité, identité, passé catholique dilué en patrimoine, hantise de l’Église transmise dans l’ADN, immigrants-boucs émissaires de nos peurs de l’altérité, «valeurs québécoises» éternellement sur la planche à dessin… J’ai décroché en même temps que le crucifix.

Et n’allez pas croire que je me réjouis du raccrochage du crucifix dans l’entrée de l’Hôpital du Saint-Sacrement, à Québec. Quelle est cette victoire dont il faudrait se réjouir? Victoire d’une vague défense de notre patrimoine, dans un sursaut de bon sentiment envers l'Église qui a éduqué et soigné des générations entières? Victoire des catholiques dévoués à une nouvelle évangélisation de notre Belle Province ou espérant un nostalgique retour de la chrétienté? Au moment où débutait le carême, ce pauvre crucifix a vraiment été un instrument de torture collective.

Le vrai symbole

De grâce, ne parlons plus du crucifix. Parlons plutôt de celui-dont-on-n’a-pas-prononcé-le-nom et qui gît sur sa croix: Jésus. Homme de Nazareth, que ses proches ont reconnu comme le Messie, le Christ. Si l’on tient à garder un crucifix en un lieu public, aussi bien parler de ce qu’il représente vraiment: une condamnation à mort. Dans le cas de Jésus, la peine capitale pour avoir dérangé le pouvoir politique de son époque, en prêchant un Royaume inattendu pour les pauvres, un pardon pour les détenus, une guérison pour les intouchables, une sagesse qui transcende des élites religieuses.

Dans tout ce branle-bas de combat pour remettre un crucifix sur un mur, on a oublié que le symbole ultime et fondateur du christianisme n’est pas la croix, mais bien le tombeau vide. Ce n'est pas le crucifié qui importe, c'est le ressuscité qui l'emporte. Insaisissable présence dans l'absence, le ressuscité nous laisse face à nous-mêmes. Face au vide et au silence.

La vie chrétienne n’a de sens que si elle s’exerce à faire le vide, c’est-à-dire à éliminer tout ce qui continue de clouer des femmes, des hommes, des enfants, notre planète et ses êtres vivants sur les croix de la pauvreté, de l’exclusion, du racisme, de l’intolérance, du capitalisme outrancier…

Remettez vos crucifix sur les murs si vous voulez. Mais ne restez pas là à les fixer. La vie est ailleurs. Et si, comme l'affirment les chrétiens, Dieu s’est fait humain parmi nous, c’est sans doute pour nous souffler que le travail chrétien est avant tout un travail d’humanité. À ce titre, le véritable patrimoine des Sœurs de la Charité (qui ont longtemps administré cet hôpital) et du christianisme, en réalité, ne tient pas à ce qu’on placarde entre deux ascenseurs. L'essence de la foi est la reconnaissance du Christ en l’autre, au nom de qui se vit l'engagement pour re-susciter la vie partout où elle est mise à mal.

Mis à jour à 10 h 00 le 8 mars 2017.


10 Commentaire(s)

Melanie Poisson || 2017-03-24 20:33:30

Je me suis pas d'accord. Le crucifix n'est pas seulement l'exhibition d'une condamnation à mort pour moi. Vouloir à tout prix retirer Jésus de sa croix pour uniquement mentionner sa résurrection au tombeau n'est pas acceptable pour moi. Vouloir ignorer sa mort sur la croix our la réduire à un une interprétation en surface, sans profondeur, n'est pas non plus acceptable pour moi. Non, le symbole du Christ en ne peut pour moi être réduit à cette symbolique du "supplice ou de la chaise électrique" Pour moi et pour beaucoup de chrétiens, ce Christ en croix est le symbole d'un Amour profond qui se donne, de Jésus dans toute son humanité; qui se livre entièrement à nous et pour nous, et qui prend les souffrances du monde sur lui. Il ne faut jamais oublier comme Jésus a courageusement aimé et embrassé sa Croix. D'ailleurs Jésus ne nous invite pas dans son parcours de vie à nier et oublier la souffrance. Non. Il nous invite à l'aimer, la transcender, la porter courageusement... "Que celui qui désire me suivre renonce à lui-même, prenne sa Croix et la porte à ma suite... " Et Jésus nous promets une chose toute simple; avec lui le joug est léger; le fardeau plus doux... Une souffrance acceuillie, comme un ennemi que l'on apprend à aimer est à moitiée vaincue... vaincue dans une résurrection personnelle, par le Christ qui vient déployer toute sa grâce dans nos faiblesses. Enlever La Croix comme symbole chrétien pour lui subsituer un tombeau vide, qui n'est rien sans ce sacrifice préalable, c'est oublier tout l'amour qu'il y a, tout le grand message de paix qui se cache dans cette vie entière qu'il a donné pour nous sur cette fameuse croix que les gens veule t tellement nier, ont si peur de regarder en face de nos jours... comme on aime détourner les yeux devant la souffrance d'un itinérant, d'un coeur blessé ou d'un malade en phase terminal. C'est facile. Trop facile de détourner les regards et de chercher à remplacer ces symboles du Christ dans son humanité souffrante par un Christ en Gloire tout rutilant... oui vraiment c'est trop facile. C'est du moins mon opinion.

Sabrina Di Matteo || 2017-03-08 17:47:35

@Louise Melançon: c'est une comparaison qui ne se pose pas, ici, car le voile est une option personnelle qui peut avoir diverses motivations (religieuse, culturelle, identitaire, voire politique). Si l'on veut comparer, c'est avec la croix portée comme pendentif qu'il faut le faire. Et à ce titre, on est dans la sphère privée, et au Québec, la laïcité ouverte permet bien le port des signes religieux (croix, voile, turban...). Un voile n'est pas un objet à connotation patrimoniale...

Louise Melamçon || 2017-03-08 16:27:23

Je suis bien d'accord sur la distinction à faire entre l'essentiel de la foi et les objets... qu'on peut appeler patrimoniaux... ou non... Mais diriez-vous la même chose pour le voile des musulmanes?....

Sabrina Di Matteo || 2017-03-08 14:57:21

Merci à tous pour les commentaires. À M. Larose: j'entends ce que vous dites, mais ma réflexion ne veut pas inciter à éliminer les symboles. Au contraire, l'important est de rappeler ce à quoi ils renvoient réellement. En contexte religieux et pastoral, on n'a pas à évacuer les signes et symboles, mais à les apprivoiser et les faire parler. En contexte public et séculier, si le symbole est réduit à une valeur d'objet patrimonial aussi mal compris que ce que l'on a vu dans les derniers jours, on peut se demander s'il est bien pertinent de le maintenir, ou s'il n'y aurait pas d'autres manières de valoriser l'héritage chrétien au Québec.

Jacques Larose || 2017-03-08 14:25:49

Hélas, Sabrina, je vous entends dire exactement ce que certains disaient en 1970: ce qui compte c'est Jésus ressuscité ... et on me demandait, pauvre vicaire de paroisse, d'enlever le crucifix sur l'autel lors d'une messe pour enfants ... Quelle pauvre théologie qui s'offusque des symboles sous prétexte d'esprit positif. Même tendance chez certaines agentes de pastorale, en 1980, qui refusaient de parler du sacrement de pénitence aux enfants pour ne pas les traumatiser !!!

Jasmin Lemieux-Lefebvre || 2017-03-08 14:09:19

Oui, j'aurais tant aimé que l'on puisse pouvoir passer plus rapidement à un autre chapitre dans le dossier du crucifix à l'hôpital Saint-Sacrement qui s'est éternisé sur une semaine. Pas de victoire en effet, parlons d'un dénouement heureux. Oui, que le modèle des Soeurs de la Charité nous inspire à agir envers les plus vulnérables, particulièrement en ce temps de Carême, au nom de Jésus Christ.

François Brassard || 2017-03-08 10:53:42

Très simplement merci pour ce très beau texte, cette réflexion, ce ré-enseignement. En souhaitant tout le souffle qu'il faut pour qu'il soit entendu par le plus grand nombre.

Gilles Beaudet || 2017-03-08 10:50:37

Je pense à saint Paul lorsqu'il écrit: «Je n'ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus Christ crucifié.» (1 Co 2, 2 ) Pascal nous a rappelé qu'il est difficile mais essentiel de tenir les « deux bouts de la chaîne». Voir en même temps et toucher les différentes valeurs d'une question est un tour de force. Les commentaires ci-dessus mettent l'accent sur tel ou tel aspect de la vie chrétienne, mais il semble bien dans le texte de Paul qu'il n'est pas vain de tenir à «Jésus crucifié». Comme l'écrit ici Yves Petit: «Les symboles sont importants» Souhaits que Paul, le converti, nous éclaire.

Yves Petit || 2017-03-08 09:04:41

En effet, ce ne sont pas les symboles et les rituels qui importent mais bien ce qu'ils représentent. Cependant, les symboles sont importants. Ils nous servent de rappel. Ils nous réconfortent et ils nous montrent ce que nous partageons. .....................................................................Pour la personne qui a demandé qu'on enlève le crucifix de l'Hôpital du Saint-Sacrement, ce symbole représentait probablement l'Église omniprésente et puissante qu'a été l'Église du Québec. Beaucoup veulent faire table rase de cette période puisqu'ils n'y voient que le volet oppressif sans reconnaître tout le bien que cette Église a apporté à notre peuple.

Alain Blanchette, Montréal || 2017-03-08 07:33:20

Bravo! Je soutiens totalement votre commentaire de ces évènements récents. Dans tous les débats des dernières années sur la neutralité religieuse de l'état on s'est souvent arrêté à l'accessoire plutôt qu'à l'essentiel: redonner à toute personne sa dignité dans notre société. Si, comme l'affirme notre foi, nous sommes enfants de Dieu et non serviteurs ou esclaves, cela doit avoir des répercussions concrètes dans le quotidien de notre vie en société. Ce souci, les chrétiens le partage avec beaucoup d'autres. Merci encore pour votre belle réflexion.

 

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