Lettre ouverte

Démasquer la société québécoise, ou le principe d’authenticité

L'auteur, professeur retraité de théologie, propose un exercice de lecture décalée d'un enjeu d'actualité grâce au recours à l'ironie.
L'auteur, professeur retraité de théologie, propose un exercice de lecture décalée d'un enjeu d'actualité grâce au recours à l'ironie.   (Pixabay)
2019-02-12 18:14 || Québec Québec

Le débat sur la laïcité ne va nulle part parce qu’il se trompe de cible. Ce qui a été bien vu jusqu’à présent, c’est l’enjeu du visage découvert. Mais plutôt que de s’acharner sur la centaine d’immigrantes qui portent le niqab, la burka ou le tchador, il faudrait viser le cœur du problème, celui qui concerne la presque totalité des Québécoises, à savoir le maquillage du visage.

Il faudrait aborder ici tout ce qui modifie l’apparence du visage: les barbes, les foulards, les lunettes ostentatoires. Il faudrait traiter encore des teintures, des coiffures, du Botox, des chirurgies esthétiques. Mais résoudre le seul problème du maquillage nous ferait déjà faire un grand bond en avant en ce qui a trait à l’égalité hommes-femmes, à l’identité nationale et à la sécurité collective.

L’égalité hommes-femmes

Une collègue de travail m’avouait un jour, dépitée: «Je ne pourrais jamais sortir de chez moi sans me maquiller.» Le maquillage du visage est une règle sociale si contraignante que la plupart des femmes s’y soumettent dès le plus jeune âge et ne peuvent plus y échapper. Plus que tout autre artifice (soutiens-gorge, talons hauts, jupes échancrées), le maquillage scelle le sort des femmes, qui les condamne à chercher leurs «reflets dans un œil d’homme» (Nancy Huston).

Plusieurs diront qu’il s’agit d’un choix personnel. Mais dans une société où le maquillage est une règle quasi incontournable, où il est célébré dans les médias, la publicité et le show-business et où il est promu par une industrie cosmétique et pétrolière multimilliardaire, la liberté personnelle est bernée. Il faut le reconnaître sans détour: le maquillage est un symbole objectif de la sujétion des femmes. Il ne saurait être toléré dans une société qui fait de l’égalité entre hommes et femmes une de ses valeurs les plus fondamentales.

L’identité nationale

À l’ère Trump, il est constamment question des fake news et de tout ce qui brouille la frontière entre vérité et mensonge. Or le maquillage est au cœur de cette dynamique de fausseté: il est l’art même du faux-semblant. Souligner tel trait, corriger tel défaut, modifier le teint et l’apparence de la peau: le maquillage peut transformer complètement un visage, nous donner, comme on dit, «un autre air».

Vivre ensemble sans faux-semblant suppose de vivre les uns avec les autres à visage découvert, sans artifice, de manière à pouvoir nous rencontrer et nous connaître tels que nous sommes vraiment. Nous ne pouvons plus vivre dans la Grande Noirceur des fausses apparences. Il nous faut embrasser le principe d’authenticité, un principe simple mais fondamental, antérieur à tous les droits, selon lequel notre apparence doit correspondre à notre identité véritable.

La sécurité collective

Comment savoir si la personne qui est devant moi, avec son maquillage, ses montures, sa coiffure, sa teinture, voire son chapeau ou sa casquette, est bien celle qu’elle prétend être? Comment être sûr qu’elle peut légitimement voter? Qu’elle n’est pas une terroriste en puissance? On ne peut pas prendre à tout bout de champ les empreintes digitales de chacun. Exiger que toutes les transactions s’effectuent à visage découvert, c’est-à-dire sans maquillage ni autre artifice, est une exigence essentielle pour notre sécurité collective.

Il faudrait pour cela tenir compte du vieillissement naturel de chaque personne. La création d’un registre national des données faciales, mis à jour périodiquement, et l’imposition d’une carte d’identification personnelle avec photo, permettraient de savoir plus sûrement à qui nous avons à faire.

Des mesures à prendre

On le voit, l’interdiction du maquillage constitue une véritable urgence nationale sur les trois plans de l’égalité, de l’identité et de la sécurité. Pour la mettre en place et faire ainsi entrer le Québec dans le 21e siècle, quelques mesures devraient être envisagées sans délai.

Il faudrait d’abord inscrire le principe d’authenticité au préambule de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Le principe d’authenticité deviendrait ainsi une clause interprétative permettant d’empêcher quiconque d’invoquer un droit tel que la liberté personnelle pour perpétuer une pratique manifestement oppressive pour les femmes et néfaste pour la société.

Il faudrait ensuite interdire le maquillage par une loi appropriée. Il va de soi que cette interdiction s’appliquerait aux employées des secteurs public et parapublic, en particulier au secteur de l’éducation (enseignantes et élèves), ainsi qu’à tous les organismes financés ou subventionnés par l’État. Mais on voit mal comment l’interdiction ne serait pas étendue à tous les milieux, secteur privé compris.

Bien sûr, il serait gênant que quiconque perde son emploi en raison de cette interdiction. On pourrait ainsi imaginer une clause grand-mère, valide pour quelques années, permettant aux personnes déjà en emploi de continuer à se maquiller et de se défaire progressivement de cette dépendance grâce à une juste pression sociale.

Il serait évidemment possible de permettre aux femmes de se maquiller chez elles, en privé. Pourvu, évidemment, qu’elles ne se trouvent pas en présence de personnes mineures, qu’elles pourraient dévoyer. Comme il est du devoir de l’État de protéger les enfants, la Direction de la protection de la jeunesse pourrait être chargée d’intervenir dans les foyers en cas de plainte.

Enfin, une politique culturelle de grande envergure serait nécessaire pour faire disparaître le maquillage à l’écran, au cinéma, dans les revues, sur Internet, partout où il sévit.

On le voit, un nouveau ministère de l’Authenticité aurait du pain sur la planche. Mais il en va des valeurs québécoises. Démasquer le Québec constitue un projet de société si emballant que l’on convaincra sans peine les Québécoises et les Québécois d’y mettre le prix. D’autant plus qu’ils auront bientôt plus d’argent dans leurs poches.

Robert Mager
Saguenay

 

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