Chronique de Jean-Claude Leclerc

Des sanctuaires en attente de miracles

Un homme prie à l'Oratoire Saint-Joseph le 2 octobre 2017.
Un homme prie à l'Oratoire Saint-Joseph le 2 octobre 2017.   (CNS photo/Gregory A. Shemitz)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-08-06 14:17 || Québec Québec

Le Frère André aurait été fort surpris si on lui avait prédit que l’Oratoire Saint-Joseph, l’un des plus célèbres sanctuaires de la chrétienté, rivaliserait un jour avec les grandes attractions touristiques d’aujourd’hui. Devant l’afflux de miséreux attirés par sa charité, l’humble portier du Collège Notre-Dame s’était satisfait d’une petite chapelle bâtie, de l’autre côté de la rue, sur un terrain du Mont-Royal acquis par la Congrégation de Sainte-Croix et destiné d’abord aux élèves.

Jamais n’aurait-il osé s’attribuer les guérisons «miraculeuses» qui firent de lui un thaumaturge au siècle dernier. Néanmoins, sa renommée s’étendit partout au pays. Plusieurs œuvres caritatives et institutions d’enseignement des Sainte-Croix aux États-Unis portent son nom, de même qu’en Amérique latine et en Afrique et jusqu’en Inde et au Bangladesh. Mais dans un Québec de moins en moins pratiquant, les sanctuaires et les saints qu’ils vénèrent voient maintenant décliner leur fréquentation.

Leurs responsables ont entrepris de revoir l’approche des pèlerinages. Ainsi le recteur du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, Pierre-Olivier Tremblay, déclare à Présence: «Nous devons réinventer les sanctuaires. Walt Disney World fait partie de ma réflexion. Il faut aller chercher des idées dans le monde touristique et dans le monde du loisir.» Pour le père Claude Grou, de l’Oratoire Saint-Joseph, il s’agit de «répondre à des besoins nouveaux tout en continuant de pourvoir les offres traditionnelles».

D’aucun s’étonneront que les sanctuaires parlent de modèle ou de plan d’affaires et semblent en quête de «produits» comme si pèlerins et visiteurs étaient des clients à garder ou à trouver. Pourtant, le Frère André n’a pas eu besoin de marketing pour attirer les foules. L’Album officiel de sa canonisation souligne non seulement sa modestie mais son accueil préférentiel pour les éclopés de la vie. Son grand miracle, faut-il comprendre, aura été de convertir la Congrégation de Sainte-Croix à cette priorité évangélique!

Or, qu’aurait-il pensé de «l’ascension vers le ciel» proposée par les architectes, du lieu exceptionnel de «spiritualité, de culture et de beauté» décrit par le père Grou, et surtout du sommet d’où le visiteur verra entièrement Montréal et sa région, avant de redescendre en méditant? Les dons du public et des amis du Frère André avaient payé la première basilique. Le présent parachèvement aura coûté à la fin 80 millions $, dont 50 millions $ venant des gouvernements et 10 millions $ de la Ville de Montréal.

Les travaux débuteront en 2020 mais déjà la députée d’Outremont et ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, y voit un «joyau mondial» et un «projet essentiel» dont l’observatoire unique aura «la ville comme objet de contemplation». Il serait pourtant douteux que les pèlerins y détectent d’aussi haut les drames qui écrasent tant de gens ici-bas: tels ces migrants enfermés dans un centre fédéral de détention, ces éclopés que la police chasse des parcs, et toutes ces autres victimes de la misère.

Envahie par des hôpitaux, des universités, des cimetières et même un stade, la verte montagne que les fondateurs de Ville-Marie pouvaient admirer n’a plus guère de splendeur à faire contempler. Une croix de bois y fut d’abord plantée en 1643 par ces pionniers de la foi au Canada en remerciement de la protection de la Vierge contre l’inondation de la colonie. Plus tard, en 1924, la Société Saint-Jean-Baptiste et ses donateurs y firent dresser la croix de métal qui illumine encore le mont Royal.

Mais la montagne connut aussi des controverses. Quand des catholiques voulurent ériger, plus haut que le Jésus de Rio, une Vierge Marie de bronze, un maire iconoclaste, Honoré Beaugrand, fit interdire le pieux projet! Depuis, ce parc naturel conçu par Frederick Law Olmstead à l’intention de toute la population, est laissé par les néo-progressistes de l’Hôtel de Ville aux mordus de l’auto et du vélo, voire aux délinquants, en attendant l’arrivée d’autres spéculateurs de l’immobilier.

Olmstead, rappelle Jean-Claude Marsan dans Le Devoir, voulait que «l’accès au sommet de la montagne soit assuré par un chemin ayant la pente la plus douce possible de façon que tout le monde puisse s’y rendre facilement». Il s’étonne que «l’accès à la plus haute fenêtre de Montréal sera réservé à ceux qui auront les capacités physiques et le courage de s’y rendre». «Exclues, donc, conclut-il, les personnes âgées, à mobilité réduite ou d’énergie moyenne, y compris les montées en famille.»

L’architecte et urbaniste montréalais n’a rien perdu de sa conscience professionnelle et sociale. Mais il faudrait un miracle, diront certains croyants, pour secouer la torpeur des bâtisseurs de cathédrale et de gratte-ciel en plein milieu de populations parfois privées de services élémentaires. À tout le moins, quand des sanctuaires hier connus pour des guérisons miraculeuses en sont rendus à chercher du secours à Walt Disney World, force serait aussi bien d’évoquer le Golgotha sinon la Tour de Babel...

Il faut croire que depuis la proclamation à Rome de la sainteté du Frère André, le portier du Collège Notre-Dame est trop submergé de supplications en provenance cette fois des victimes de l’Église et de l’État à travers le monde, pour entendre la voix des nouveaux éclopés de sa terre natale. Néanmoins, tout espoir n’est pas perdu. Depuis le passage aux pouvoirs publics des services qu’elles ont longtemps rendus, des communautés religieuses, notamment de femmes, restent fidèles à leur engagement auprès des gens laissés pour compte.

 

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