Chronique de Jocelyn Girard

Développement et Paix: la charité pour les purs

Développement et Paix «est réduit aujourd’hui au rôle de laquais d’une poignée d’évêques et d’employés de la CECC soucieux de faire descendre leur vision toute nordiste de la vertu vers le Sud, en chargeant d’un tel fardeau les femmes les plus pauvres du monde», écrit Jocelyn Girard.
Développement et Paix «est réduit aujourd’hui au rôle de laquais d’une poignée d’évêques et d’employés de la CECC soucieux de faire descendre leur vision toute nordiste de la vertu vers le Sud, en chargeant d’un tel fardeau les femmes les plus pauvres du monde», écrit Jocelyn Girard.   (Unsplash/Annie Spratt)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2021-03-02 10:04 || Canada Canada

Le visage du principal organisme catholique canadien de développement international – qui jouit à la fois de dons des fidèles et de fonds publics – vient de changer radicalement sans que ni la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) ni Développement et Paix (DP) lui-même ne s’en expliquent.

Au terme d’un obscur processus de révision de 63 des partenaires de DP, le couperet est tombé sur 24 d’entre eux, tandis que l’entente avec 19 autres n’a simplement pas été renouvelée. Ainsi, 43 organismes de bienfaisance sur les 63 enquêtés n’ont pas pu convaincre le sanhédrin des évêques canadiens de leur parfaite conformité avec les positions morales de l’Église.

Pour ces évêques, malgré le caractère douteux des dénonciations qui ont enclenché ce processus, ces partenaires de longue date ne figurent plus désormais comme des groupes admissibles à l’aide financière catholique. Que leur reprochait-on? Grâce à des lanceurs d’alerte, nous savons que les soupçons portaient sur des questions de nature sexuelle, dont la santé reproductive, l’identité sexuelle et le féminisme.

Qu’un organisme catholique ne veuille pas soutenir – disons – l’avortement, ça semble aller de soi. Mais encore faudrait-il démontrer que le partenaire visé le faisait. Comme l’enquête a été menée de manière confidentielle, le délestage unilatéral s’est fait sans que personne ne sache précisément ce qui était reproché aux partenaires examinés. Difficile dans un tel contexte de ne pas évoquer une sorte d’épuration idéologique guidée par une radicalisation religieuse inquiétante.

Une vision en tunnel

Inquiétante, elle l’est si l’on se reporte à l’enseignement social de l’Église. Depuis Rerum Novarum (Léon XIII, 1891), l’analyse du magistère romain n’a cessé de s’élargir pour englober des enjeux socio-économiques et éthiques. Cette doctrine appelle les États et leurs chefs, les religions et leurs guides, les chrétiens et tous les humains à se responsabiliser en vue d’un engagement commun pour le développement et la paix. Le pape François a poursuivi dans cette voie en prônant une écologie intégrale et en soulignant les liens entre les inégalités sociales, les changements climatiques et l’avenir de notre maison commune.

Le contraste est frappant avec le retour annoncé par DP et la CECC à une forme de charité qui se limite à soulager les urgences et mettant au second plan l’indispensable soutien, en respectant le principe de subsidiarité, aux organisations locales dans leurs luttes pour réduire les causes qui engendrent l’injustice et la misère.

Pire encore, le changement de cap de DP est dû à une mouvance très influente chez des évêques canadiens qui les pousse à résumer la charité à l’unique critère du «caractère sacré de la vie», pensé et évalué à l’aune de ne jamais nuire de quelque façon à la vie biologique intra-utérine, avant, pendant et après la conception. Une telle pensée, plus «pro-natalité» que «pro-vie» au sens large, en dit plus long sur leur désir de s’acheter une bonne conscience que de comprendre les malheurs vécus par les défavorisés dans le monde.

Purisme nordiste

Les évangiles sont remplis de situations dans lesquelles Jésus confronte les puristes de tout acabit. Qu’il s’agisse de lépreux et d’infirmes exclus car considérés impurs, de collaborateurs de l’occupant romain considérés comme de la «mauvaise graine», ou encore de femmes poussées à la lapidation sur la base d’une relation adultère qui ne sanctionne pas les hommes en ayant disposée: Jésus pourfend ceux qui jugent sans considérer l’ensemble des causes qui contraignent le plus souvent les gens à agir pour leur sur-vie et celle de leurs proches sans pouvoir se draper dans une apparence de vertu.

Jadis considéré comme un fleuron de l’enseignement social de l’Église au Canada, DP, est réduit aujourd’hui au rôle de laquais d’une poignée d’évêques et d’employés de la CECC soucieux de faire descendre leur vision toute nordiste de la vertu vers le Sud, en chargeant d’un tel fardeau les femmes les plus pauvres du monde: «Mesdames, vous voulez qu’on vous aide? Ne déviez jamais de la rectitude catholique made in Canada

Pourtant, lassés par le manque de transparence qui entoure DP depuis des années, des catholiques se tournent de plus en plus vers des ONG séculières. C’est sans doute parmi elles que la vraie solidarité chrétienne est mise en œuvre dans un spectre plus large puisque DP ne semble plus pouvoir le faire après des années à subir ce qui ressemble de plus en plus à une tutelle accablante qui l’a dépossédé de son identité et de sa pertinence.

Les portraits souriants du matériel visuel accompagnant les campagnes annuelles de l’organisme cachent le véritable objectif qu’il s’est vu prescrire: réserver les millions de dollars collectés auprès des catholiques canadiens, à qui on a promu, depuis plus de 50 ans, une vision large de la solidarité internationale et du développement des peuples, aux seuls groupes du Sud qui se comportent ou qui s’affichent comme des modèles de vertu «pro-natalité».

Dans une société et même une Église devenues allergiques à l’obscurantisme et aux cachotteries, la CECC et DP peuvent-ils encore se laisser convaincre de déployer un effort aussi obstiné pour justifier leurs décisions?

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