Lettre ouverte

Du Poverello à la caravane des migrants: frapper à la porte des géants!

La caravane composée de milliers de migrants lors de son passage à Tapachula, au Mexique, le 21 octobre 2018.
La caravane composée de milliers de migrants lors de son passage à Tapachula, au Mexique, le 21 octobre 2018.   (CNS photo/Ueslei Marclino, Reuters)
2018-10-30 11:51 || Monde Monde

En ce moment, une caravane de plus de 7000 migrants se dirigent vers les États-Unis. La nouvelle est sur toutes les chaînes et on peut voir cette longue procession de femmes, d’enfants et d’hommes qui avancent lentement sur les routes de l’Amérique Centrale. Un déplacement qui n’est pas sans rappeler l’exode des Syriens survenu en 2015.

Le 13 octobre dernier, un petit groupe de migrants à bout de nerf décidait de quitter le Honduras. À l’origine, ils n’étaient qu’une centaine à avoir osé se mettre en route. Dix jours plus tard, le groupe voyait ses rangs grossir de manière incroyable. Ce nombre n’a rien d’extraordinaire cependant. 7000 migrants, c’est le nombre habituel d’individus qui passent la frontière mexicaine, chaque mois, dans l’espoir d’atteindre les États-Unis. Ce qui est différent ici, c’est qu’ils le font ensemble et que cette caravane est principalement composée de femmes et d’enfants.

Selon l’AFP (24/10/2018), il y aurait plus de 1500 enfants voyageant avec leur mère, qui elles n’ont souvent pas plus de 20 ans. Rassurées par le nombre, elles ont choisi de tenter l’aventure malgré tous les dangers qu’elle comporte. Il faut dire que les conditions de vie qu’elles fuient sont horribles: guerres de gangs, cartels de drogue, violences extrêmes, crime organisé, etc. Elles craignent pour leurs enfants et, à force de vivre dans la peur, l’anxiété devient insupportable. Vaut mieux prendre le risque de partir et d’affronter les dangers de la route que d’endurer.

Les conditions de pauvreté en Amérique du Sud ont changé au cours des 50 dernières années. La définition même de la pauvreté a changé. Toutefois, c’est la violence et le crime organisé, devenus règle dans ces pays, qui les font fuir. Ils ont peur! La pauvreté demeure difficile certes, toujours injuste, mais elle n’a rien d’effrayant au point de vouloir quitter son pays. C’est l’agression qui devient insupportable. C’est du moins ce que nous rapportent les différents témoignages que l’on peut voir aux bulletins de nouvelles ou dans les journaux. Plusieurs Sud-Américains sont coincés au cœur d’une guerre qui se joue entre géants, subissant les affres d’une économie qui n’est pas la leur. Une guerre qui les dépasse et ne se soucie pas de leurs préoccupations quotidiennes.

C’est la souffrance qui met en marche, écrivait Elena Zapponi, anthropologue italienne qui suit de près le fait pèlerin sur les chemins de Compostelle. Elle écrit que tout se joue sur le seuil d’une souffrance raisonnable. Dépassé ce seuil, lorsque la souffrance devient intolérable, c’est plus fort que nous: on bouge! Oser bouger, c’est déjà le début d’un mieux-être. Et, en ce moment, ce que vivent les caravaniers, comme communauté du chemin: entraide, partage et solidarité, est mieux que la vie qu’ils enduraient. Sinon, ils ne seraient pas partis.

Cependant, c’est avec ironie qu’ils avancent; sachant très bien qu’ils ne seront pas reçus. Ils ne sont pas dupes! Les géants n’ouvrent pas leurs portes aussi facilement. Nous ne pouvons que saluer le courage de ces individus et de ces familles. Quand on n’a plus rien, il n’y a plus rien à perdre. On ne peut que gagner. Gagner en fierté et en dignité. Frapper massivement à la porte des géants devient alors non plus un exode, mais un geste de manifestation.

François d’Assise s’est aventuré sur une voie similaire, il y a près de mille ans. Téméraire, il a osé frapper à la porte des géants de son époque pour que son groupe soit entendu et reconnu. Pas pour réclamer une part des richesses, mais pour réclamer une place dans l’Église. Aujourd’hui, on dirait une place dans le monde. Ils étaient une douzaine à ce moment. Peu de temps après, ils étaient plus de 5000 à marcher ensemble. Et ce n’était pas la pauvreté le problème…

Éric Laliberté
Doctorant en théologie, études pèlerines
Université Laval

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