Chronique 'Curiosités du passé'

Du Québec aux Antilles, que reste-t-il d'Ildephonse Lepas?

Le chœur de la cathédrale de Roseau, en Dominique, vers 1907. Le travail de décoration est attribué au frère rédemptoriste Ildephonse Lepas.
Le chœur de la cathédrale de Roseau, en Dominique, vers 1907. Le travail de décoration est attribué au frère rédemptoriste Ildephonse Lepas.   (Photo G.E. Pinard, éditeur inconnu, carte postale, coll. privée)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2019-11-14 10:22 || Monde Monde

La photo ci-haut représente l’intérieur de la cathédrale de Roseau au début du XXe siècle. Difficile d’imaginer qu’elle avait alors un lien direct insoupçonné avec le Québec en la personne d’un frère dont on ne sait pratiquement rien.

Roseau est la capitale de la Dominique, une île des Antilles qui compte 74 000 habitants, dont environ 15 000 se trouvent dans cette ville. Entre les XVIIe et XIXe siècles, Espagnols, mais surtout Français et Anglais, se disputent l’île, qui devint finalement britannique. Son indépendance ne fut officiellement proclamée qu’en 1978. Le christianisme – majoritairement catholique – demeure la principale religion.

L’érection canonique du diocèse de Roseau a eu lieu en 1850. Jusqu’en 1900, les quatre premiers évêques furent Irlandais ou Français. Tous les évêques du XXe siècle (1902-2001) furent des rédemptoristes. Ils venaient de la Belgique, sauf un né aux États-Unis.

Une église située sur le site de la cathédrale actuelle fut détruite par un ouragan en 1816. Il fallut un quart de siècle avant de reconstruire. Puis, pour répondre aux besoins d’une population croissante – particulièrement après l’abolition de l’esclavage – des ajouts et modifications eurent lieu pendant plusieurs décennies. La cathédrale fut officiellement consacrée en 1925. Anciennement appelée Notre-Dame du Bon Port du Mouillage, la cathédrale porte aujourd’hui le nom de Our Lady of Fair Haven.

Cette photo donne un aperçu de l’intérieur de cette cathédrale il y a plusieurs décennies. La date exacte de la photo reste inconnue, mais nos recherches ont permis de constater que d’autres photos prises à Roseau et identifiées comme étant de G.E. Pinard datent d’environ 1907.

Or, entre 1902 et 1910, la cathédrale a fait l’objet d’importants travaux. Cela coïncide avec la création de la vice-province des Antilles liée aux rédemptoristes belges, en 1902. Or, si la présence de rédemptoristes belges remonte à 1858 dans le diocèse de Roseau, elle fut d’abord regroupée au sein d’une même «vice-province du Canada et des Indes occidentales» à partir de 1893.[1]

C’est ainsi que «l’union des missions antillaises aux missions canadiennes explique pourquoi des Canadiens vinrent travailler dans cette mission. Dans le catalogue général de la Congrégation [du Très-Saint-Rédempteur] de 1901, il y a 13 Belges, pères et frères, et 9 Canadiens, pères et frères, aux Antilles»[2]. La séparation, au sein de la province belge, des missions des Antilles et du Canada en 1902, aboutira notamment à l’érection de la province canadienne en 1911.

Mais ce n’est que le début.

Sur les traces d'Ildephonse Lepas

Évêque de Roseau de 1922 à 1957, le rédemptoriste belge Jaak Moris a écrit l’histoire de ce diocèse, dans laquelle se trouve notamment ce passage, qui donne un éclairage important à cette photo:

«Early in 1907, […] the ceiling, built with local wood, proved to be so worm-eaten that individual boards were becoming loose here and there and accidents were to be feared. When the renovation works were completed and the Cathedral painted inside and out, Redemptorist Brother Ildephonse Lepas (+ July 10[3], 1910) decorated the Sanctuary...»

Pour résumer, ce que nous voyons de cette photo est donc le fruit du travail du frère Lepas, réalisé vers 1907.

Nous savons toutefois peu de choses de cet homme dont on ne trouve que de rares traces dans les archives aujourd’hui.

Il est né à Liège, en Belgique, le 31 mars 1860. Nous savons peu de choses de sa vie, si ce n’est qu’il a prononcé ses vœux chez les rédemptoristes le 26 avril 1894 à Sainte-Anne-de-Beaupré. Son prénom était Alphonse, son nom religieux Ildephonse.

Après son passage au Canada, il s’est dirigé vers Roseau. Son travail artistique dans le chœur de la cathédrale n’existe plus, effacée par des changements ultérieurs. Cependant, la cathédrale possède toujours deux toiles qui lui sont attribuées.

«Nous avons deux grandes peintures à l’huile sur toile, qui ont été faites par le frère rédemptoriste Ildephonse», explique Bernard Lauwyck, ingénieur pour le diocèse de Roseau depuis plus de trois décennies et passionné d’histoire religieuse locale qui tient un blogue consacré à l'histoire et au patrimoine religieux de Roseau.

Dans un échange de courriels avec Présence, il précise que les toiles ont été remisées dans le cadre de vastes travaux de rénovation effectués sur la cathédrale. Il craint que l’ouragan Maria, qui a frappé l’île en septembre 2017, n’ait endommagé ces deux œuvres.

«Il n’est pas encore clair si ces toiles seront restaurées par le diocèse de Roseau. Ils travaillent présentement à finir la toiture, installer la flèche, couler le plancher de béton et remplacer les fenêtres et les portes. Viendront ensuite les travaux pour l’électricité et le plafond», dit-il.

M. Lauwyck nous a fait parvenir ces photos des toiles attribuées au frère Lepas prises en 2012.


(L'entrée à Jérusalem, toile attribuée à Ildephonse Lepas, vers 1907. Courtoisie Bernard Lauwyck/Diocèse de Roseau)


(La fuite en Égypte, toile attribuée à Ildephonse Lepas, vers 1907. Courtoisie Bernard Lauwyck/Diocèse de Roseau)

On a cru un instant que le frère Lepas était peut-être décédé à Roseau, peu après avoir réalisé ces toiles, mais ce n’est pas le cas.

«Comme vous pouvez le constater, ce frère a passé sa courte vie religieuse au Québec et aux Antilles, deux fondations belges», a confirmé à Présence le père Jean Beco, archiviste général de la congrégation, à Rome. «Il est revenu en Belgique deux ou trois ans avant sa mort.» Il est décédé à Zelzate, en Belgique, le 10 juillet 1910, à l’âge de 50 ans.

La fiche du frère Lepas, qui se trouve dans les archives générales de la congrégation, n’en dit pas davantage. On nous indique par ailleurs qu'on ignorait ses talents d'artiste.

Décor de la Scala Santa de Sainte-Anne-de-Beaupré

Mais alors, que reste-t-il de son passage au Québec?

Rien de moins que la décoration intérieure de la Scala Santa de Sainte-Anne-de-Beaupré.

Le père Samuel Baillargeon, décédé en 2018, évoquait, au sujet de la Scala, «l’iconographie de la chapelle et de la voûte qui avait été créée autrefois par le frère Ildephonse Lepas, C.Ss.R»[4].

Difficile toutefois d’en apprendre davantage, puisque la responsable des archives au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, Lise Gagnon, nous a indiqué qu’elle n’a «rien trouvé dans [leurs] archives» à ce propos.

La Scala Santa s’inspire de modèles similaires dans le monde, dont celle de Rome. Elle offre une démarche pénitentielle inspirée de la Passion du Christ, du jardin de Gethsémani à sa flagellation, en passant par sa condamnation à mort. Les marches que les pèlerins sont invités à gravir à genoux correspondent à celles du prétoire du préfet de Judée, le Romain Ponce Pilate, qui a autorisé la crucifixion de Jésus. Bâtiment aujourd’hui mal-aimé, il correspond moins aux sensibilités pastorales du moment. De moins en moins de gens le visitent et pratiquement aucune animation religieuse ne s’y tient.

Il existe assez peu d’informations sur la Scala Santa de Sainte-Anne. Elle se trouve le long de l’avenue Royale, en face du monastère des rédemptoristes. Construite à partir de 1891, son inauguration date de 1894. Son apparition dans le paysage de Sainte-Anne-de-Beaupré précède donc d’un an celle du Cyclorama.

C’est l’archevêque de Québec, Mgr Louis-Nazaire Bégin, qui a béni l’endroit lors de son ouverture au culte le 16 juin 1894. La partie inférieure, qui correspond à l’expérience du Christ au jardin des Oliviers, fut aménagée en 1910. Cette section prit alors le nom de Grotte de l’Agonie. Au printemps 1925 – trois ans après l’incendie qui détruisit la première basilique – on refit les fondations et la peinture de cette grotte. Les derniers grands travaux remontent à 1972. Un incendie prit naissance lorsque des ouvriers s’affairaient à retirer l’ancienne peinture à la torche. On en tira des leçons: l’extérieur de la Scala fut recouvert de planches d’aluminium de couleur crème. Puis, en 1977, la rénovation intérieure fut complétée, tâche confiée à la maison Les Arts Appliqués. «On couvrit cette fois toute la surface intérieure d’isolants, on refit au complet les peintures, on raviva les couleurs des groupes de statues et on restaura la Grotte de l’Agonie», détaillait le père Baillargeon.[5]

Ces travaux ont-ils complètement effacé l’œuvre du frère Lepas au Québec? Une recherche plus approfondie dans les archives des rédemptoristes – qui ne sont pas publiques – serait nécessaire pour émettre une hypothèse appuyée. En revanche, en comparant d’anciennes photos avec la Scala actuelle, plusieurs différences sautent aux yeux, même si le style, lui, n’a pas changé.


(Intérieur de la Scala Santa vers 1900. Hélio-Brome, Montréal. Auteur inconnu. Carte postale, coll. privée)


(Intérieur de la Scala Santa en 2019. Photo Présence/P. Vaillancourt)


(Détail de la photo ci-haut)


(Détail de la photo ci-haut)

Structure du décor, palette de couleurs, double encadrement: les similarités entre la Scala et l’œuvre du frère Lepas à Roseau sont bien là.


(Le chœur de la cathédrale de Roseau, en Dominique, vers 1907. Photo G.E. Pinard. Carte postale, éd. inconnu, coll. privée)

Bien qu’il ne reste rien de l’ancienne décoration du chœur à Roseau, à la Scala de Sainte-Anne, les tons, les décors, les manières de cadrer les sujets ont été conservés. Les détails des encadrements, le recours aux cercles, aux segments d’arc et aux médaillons ont aussi été respectés. Autrement dit, la restauration de 1977 a respecté la logique décorative. Les murs intérieurs ont été recouverts de matériaux isolants, affectant ainsi certaines proportions du décor, ce qui parait notamment lorsqu’on s’attarde aux lignes et aux cadres.

Des œuvres menacées

Par-delà l’anecdote, pourquoi parler aujourd'hui du frère Lepas et de la Scala Santa?

Parce que les œuvres d’art à l’intérieur du bâtiment se dégradent au fur et à mesure que la moisissure se développe, se répandant sur les murs, les toiles et les statues.


(Exemple de présence de moisissure sur le plafond, les murs, les toiles et les statues à l'intérieur de la Scala Santa en 2019. Photo Présence/P. Vaillancourt)


(Statue et toile affectées par la moisissure à l'intérieur de la Scala Santa en 2019. Photo Présence/P. Vaillancourt)


(Exemple de moisissure sur les murs et les fenêtres de la Scala Santa en 2019. Photo Présence/P. Vaillancourt)

Confronté au risque de voir le Cyclorama être vendu et quitter le Québec, le gouvernement s’est empressé de le classer en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. Toutefois, à un jet de pierre de là, la Scala ne jouit pas d’un même statut et semble plutôt sombrer dans l’oubli.

Inventoriée sur le site Web du Répertoire du patrimoine culturel du Québec lié au ministère de la Culture et des Communications, la Scala n’a même pas droit à un paragraphe descriptif. Pire, on n’y trouve aucune photo de l’intérieur: celle proposée et mal identifiée montrant plutôt l’intérieur du bâtiment voisin, la chapelle commémorative.

Produit de son époque, la Scala Santa traduit la résurgence de l’intérêt pour les courants historiques, avec un éclectisme qui mélange les styles gothique, roman et italianisant, le tout dans un emballage «Terre sainte». Les rénovations n’ont pas dénaturé le lieu. Ceux qui se donnent encore la peine d’y entrer aujourd’hui ne peuvent qu’être éblouis par l’ambiance qui s’en dégage, par la manière dont la lumière naturelle met en valeur les œuvres polychromes et par le fait qu’une cathédrale des Antilles a déjà eu une apparence très similaire.

Ça mérite bien une petite visite du ministère, non?

***

[1] Auteur inconnu, Les Rédemptoristes 1732-1982, Sainte-Anne-de-Beaupré, vers 1982, éditeur inconnu, p. 51.

[2] Idem.

[3] Ce serait plutôt le 19 juillet.

[4] Samuel Baillargeon, Votre visite au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, Sainte-Anne-de-Beaupré, 2000, p. 158.

[5] Idem, p. 154-158, pour les dates et citation de ce paragraphe.

***

 


1 Commentaire(s)

Mario Bard || 2019-11-16 11:35:02

Merci à Présence-Info de nous donner autant d'informations historiques et culturelles à propos de lieux religieux et patrimoniaux. Unique !

 

du même auteur

Vendredi soir, le ciel de Montréal sera éclairé de 14 faisceaux lumineux qui seront allumés à quelques secondes d’intervalle, à l’appel des noms des 14 victimes.
2019-12-05 13:47 || Québec Québec

Polytechnique: «La blessure sera toujours vive»

Martin Laliberté en était à un deuxième mandat comme supérieur général de la Société des Missions Étrangères au moment de sa nomination à Québec par le pape François le 25 novembre. Il a auparavant été missionnaire en Haïti et en Amazonie.
2019-11-25 16:20 || Québec Québec

Un missionnaire nommé évêque auxiliaire à Québec

L'an dernier, le portique central de la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde avait été éclairé à l'occasion du Mercredi rouge. Cette année, c'est toute la façade qui sera illuminée en soutien aux chrétiens persécutés dans le monde.
2019-11-19 15:06 || Canada Canada

La façade de Marie-Reine-du-Monde s’éclairera en rouge pour les chrétiens persécutés

articles récents

Détail de 'La parabole des talents', d'Andreï Mironov (2013). «Nous parlons souvent chrétien, parfois même sans le savoir», écrit Louis Cornellier en commentant le plus récent essai du philosophe français Denis Moreau.
2019-11-25 08:19 || Monde Monde || 2 Commentaire(s)

«Nous parlons souvent chrétien, parfois même sans le savoir»

2019-11-20 00:00 || Québec Québec || 3 Commentaire(s)

Soutenir Présence, ça presse!

2019-11-19 19:29 || Québec Québec || Aucun commentaire

Mot de la présidente: félicitations aux journalistes de Présence