Chronique de Jean-Claude Leclerc

Einstein et «le problème humain le plus important»

«Vendue aux enchères pour 2,89 millions de dollars, la lettre d’Albert Einstein réitérant, peu avant sa mort, qu’il tenait la Bible pour un recueil de «légendes vénérables» mais «assez primitives», n’apportait guère, en 1954, de quoi éclairer le débat sur la science et la religion.»
«Vendue aux enchères pour 2,89 millions de dollars, la lettre d’Albert Einstein réitérant, peu avant sa mort, qu’il tenait la Bible pour un recueil de «légendes vénérables» mais «assez primitives», n’apportait guère, en 1954, de quoi éclairer le débat sur la science et la religion.»   (Illustration Présence)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-12-18 10:25 || Monde Monde

Vendue aux enchères pour 2,89 millions de dollars, la lettre d’Albert Einstein réitérant, peu avant sa mort, qu’il tenait la Bible pour un recueil de «légendes vénérables» mais «assez primitives», n’apportait guère, en 1954, de quoi éclairer le débat sur la science et la religion. Avant lui, d’autres penseurs avaient soutenu que les croyances aux puissances divines n’étaient que superstitions humaines. L’athéisme, mot venu de l’antiquité grecque, ne s’est répandu qu’à l’ère moderne.

Pourtant les humains, peu après leur apparition, ont cru que des forces mystérieuses se cachaient dans les astres et dans les manifestations de la nature. Ils voulurent les apaiser par des offrandes et des sacrifices. Dans plus d’une culture, on refusa de voir disparaître à jamais ses proches bien-aimés. On inventa des cérémonies les accompagnant dans un au-delà. Leur âme y survivrait, avec ou sans le corps. Des défunts restèrent présents chez les vivants. Et, dans maintes sociétés, l’autorité des dieux allait tôt s’imposer.

Il revenait à des philosophes allemands du XIXe siècle de nier l’existence de Dieu, et d’en faire une simple fabrication de l’espèce humaine: réponse illusoire à ses propres misères et projection idéale de ce que l’on n’osait voir de grand en soi ou de l’affirmer. Les religions ne seraient qu’une aliénation exploitée par des institutions cléricales et politiques. D’où l’hostilité à l’endroit des Églises en Occident et l’émergence de mouvements promettant l’arrivée d’un homme nouveau.

Einstein et le divin

Telle n’est pas l’influence décisive qui fit d’Einstein – un juif d’abord croyant et pratiquant – le critique qu‘il deviendra des religions et du judaïsme. Le physicien gagnant du Nobel en 1921 ne peut réconcilier les lois de l’univers avec les interventions qu’on attribue aux divinités. Le monothéisme juif n’est pas, à ses yeux, une réponse au polythéisme. Les juifs, écrit-il, ne sont «pas meilleurs» que les autres groupes humains. Il ne voit rien d’«élu» chez eux, sauf d’avoir été «protégés des pires excès par leur manque de pouvoir».

Dès sa jeunesse, confie-t-il dans des notes autobiographiques, des dogmes fondés sur des histoires contestables de la religion et sur des mensonges intentionnels de l’État l’on rendu méfiant à l’égard de toute forme d’autorité. Il en résulte chez lui un scepticisme envers les convictions de n’importe quel milieu social, «une attitude qui depuis, dit-il, ne m’a jamais quitté». La science, dans un domaine comme le cosmos, exigeant rigueur, discussion sinon expérimentation, l’aura confirmé dans son orientation.

Le savant en lui est convaincu qu’une loi causale régit tout événement et qu’un être tout-puissant ne saurait intervenir dans le processus cosmique. Il ne peut non plus «imaginer un Dieu qui récompense et punit l’objet de sa création». Il est inconcevable, affirme-t-il, qu’un être survive à la mort de son corps. Ces vues datent chez lui des années 1930. Paradoxalement, d’autres savants vont concevoir avec lui un engin nucléaire, qui exterminera Hiroshima et Nagasaki et laissera la pire invention à ce jour menaçant l’avenir de l’humanité.

Au sortir d’une Deuxième Guerre mondiale que ni valeurs religieuses ni idéaux humanistes ne purent empêcher de sombrer dans des destructions massives et des génocides, force fut aux savants comme aux croyants de revoir l’ordre des priorités fondamentales de l’humanité.

Imperfection

Einstein ne cache pas son admiration de la beauté ainsi que sa croyance dans la simplicité logique de l’ordre et de l’harmonie de l’univers, mais avoue qu’il faut se contenter d’une science et d’une compréhension «imparfaites». Non sans aussitôt ajouter qu’il importe non seulement de traiter «comme un problème purement humain» les valeurs et les obligations morales mais aussi et surtout comme «le problème humain le plus important».

Ne pas avoir une foi religieuse n’empêche pas ce scientifique d’être pacifiste et d’avoir une conscience morale. Certaines questions n’ont rien d’académique et commandent de prendre position. Ainsi Einstein trouvera nuisibles et même dangereuses certaines activités catholiques aux États-Unis (son pays d’adoption) et partout dans le monde. Il mentionne «la lutte contre le contrôle des naissances à un moment où la surpopulation dans différents pays menace gravement la santé des populations et toute tentative d’organiser la paix sur cette planète».

On prête à Einstein le mot suivant: «Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine, mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue.» Ce savant n’a pas manqué de railler la bêtise religieuse. Mais la folie suicidaire de nouvelles croyances politiques allait tôt confirmer que «l’homme sans dieu» était lui aussi capable des pires aliénations. S’il revenait parmi nous, que dirait Einstein de la bêtise scientifique d’aujourd’hui?

Certes, des savants mettent en garde les sociétés actuelles contre les dangers mortels que fait courir à l’humanité et à la planète une soi-disant civilisation mondiale qui écrase aveuglément la nature et la vie. Mais en même temps d’autres savants prêtent leurs découvertes à des progrès illusoires. On ne compte plus les professions qui font passer l’enrichissement personnel avant le service de leurs contemporains. Qu’elle vienne du ciel ou bien de la nature, la conscience morale reste «le problème humain le plus important».

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2 Commentaire(s)

François Paré || 2018-12-19 08:57:19

Albert Einstein refusa l'hypothèse de son ami Georges Lemaître, astrophysicien et chanoine catholique, car elle prêtait trop facilement le flanc à l'hypothèse d'une cause première aussi nommée «création». "Le concept général du Big Bang, à savoir que l’Univers est en expansion et a été plus dense et plus chaud par le passé, doit sans doute être attribué au Russe Alexandre Friedmann, qui l'avait proposé en 1922, cinq ans avant Lemaître. Son assise ne fut cependant établie qu’en 1965 avec la découverte du fond diffus cosmologique, l'« éclat disparu de la formation des mondes », selon les termes de Georges Lemaître, qui attesta de façon définitive la réalité de l’époque dense et chaude de l’Univers primordial. Albert Einstein, en mettant au point la relativité générale, aurait pu déduire l'expansion de l'Univers, mais a préféré modifier ses équations en y ajoutant sa constante cosmologique, car il était persuadé que l'Univers devait être statique. " - Wikipédia, «Big Bang». Comme quoi la théorie de la relativité est infaillible et s'applique à tout, même à son auteur. «O toi, l'au-delà de tout, n'est-ce pas là tout ce qu'on peut chanter de toi? Quelle hymne te dira, quel langage? Aucun mot ne t'exprime. À quoi l'esprit s'attachera-t-il? Tu dépasses toute intelligence. Seul tu es indicible, car tout ce qui se dit est sorti de toi. Seul tu es inconnaissable, car tout ce qui se pense est sorti de toi. Tous les êtres, ceux qui parlent et ceux qui sont muets, te proclament. Tous les êtres, ceux qui pensent et ceux qui n'ont point la pensée, te rendent hommage. Le désir universel, l'universel gémissement tend vers toi. Tout ce qui est te prie, et vers toi tout être qui pense ton univers fait monter une hymne de silence. Tout se qui demeure demeure par toi; par toi subsiste l'universel mouvement. De tout les êtres, tu es la fin; tu es tout être et tu n'en es aucun. Tu n'es pas un seul être, tu n'es pas leur ensemble. Tu as tous les noms, et comment te nommerai-je, toi le seul qu'on ne peut nommer? Quel esprit céleste pourra pénétrer les nuées qui couvrent le ciel même? Prends pitié, O toi, l'au-delà de tout, n'est-ce pas tout ce qu'on peut chanter de toi?» - Grégoire, évêque de Nazianze, 329-389, ou Marc-Aurèle, empereur philosophe, 121-180.

René labelle || 2018-12-18 15:46:54

Dieu se se prouve pas...il se rencontre !

 

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