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Billet de Jean-Claude Leclerc

Emplois d’été Canada: savoir jauger la menace en démocratie

Le premier ministre Justin Trudeau.
Le premier ministre Justin Trudeau.   (CNS photo/Chris Wattie, Reuters)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-03-26 19:55 || Canada Canada

L’affrontement entre le gouvernement de Justin Trudeau et plusieurs confessions à propos de l’avortement et des emplois d’été pour étudiants n’aura finalement pas duré. Le premier ministre niait qu’une «condition» ajoutée au programme excluait les milieux pro-vie de l’aide fédérale. La réprobation que cette clause a suscitée, au pays et même aux États-Unis, aura surpris partisans et adversaires. Mais quelle était la visée de cette initiative?

Le programme offre une expérience d’emplois d’été aux étudiants âgés de 15 à 30 ans qui prévoient poursuivre leurs études à la prochaine année scolaire. En même temps, petites entreprises, organisations à but non lucratif, employeurs du secteur public et organismes confessionnels étaient encore invités à offrir «des emplois d’été de qualité». Les projets des employeurs visés devaient cependant répondre à cinq «priorités nationales»: 1) l’embauche de jeunes de groupes sociaux «sous-représentés» au travail,  l’appui à 2) de petites entreprises reconnues pour leur création d’emplois, 3) aux organismes offrant des possibilités aux «communautés de langue officielle en situation minoritaire», 4) aux organismes qui offrent des services à «la communauté LGBTQ2» ou qui la soutiennent et 5) l’appui à ce qui offre des opportunités en science, technologie, ingénierie et mathématiques, technologie de l’information et des communications, «particulièrement pour les femmes».

Ces priorités comportaient donc une attention spéciale à des minorités, anciennes ou nouvelles, ainsi qu’aux femmes, sans leur imposer d’exigence particulière. Par contre, le gouvernement attend désormais de ces employeurs (et des emplois qu’ils offrent) une adhésion formelle aux droits et libertés prévalant au pays, y compris «les valeurs sous-jacentes à la Charte canadienne ainsi qu’à d’autres droits». C’est cette clause qui a provoqué la controverse avec maints religieux et défenseurs des libertés fondamentales.

Pourquoi ce changement? Il s’agit, déclare-t-on, «de veiller à ce que le financement du gouvernement ne soit pas versé à des organismes dont le mandat ou les projets pourraient ne pas être conformes» aux droits, aux valeurs et à la «jurisprudence qui en découle». Ceci permettra, précise-t-on, de s’assurer que les jeunes (certains «âgés d’à peine 15 ans») ne soient pas exposés à des organismes dont les emplois iraient à l’encontre des valeurs protégées dans la Charte et les décisions des tribunaux.

«Ces litiges sont certes toxiques en toute société. Mais des périls plus graves menacent les démocraties.»

Quelque 70 000 jeunes devraient encore bénéficier d’un tel emploi, et autant de demandes qu’en 2017 ont déjà été jugées admissibles. Par contre, 1561 organisations ont vu leurs demandes rejetées, soit 12 fois plus que l’an passé, rapporte la Presse canadienne. Les refus tenaient à diverses raisons, sans qu’on sache encore combien s’expliquent par la clause en litige. Des «pro-choix» y verront peut-être un progrès et des «pro-vie» une injustice. Pour d’autres, ce programme d’aide aux jeunes, aux minorités et aux femmes est bienvenu.

Mais quelle en est la signification politique?

Dans l’histoire, l’anathème fut longtemps une arme redoutable, avant que les gouvernements aient les moyens d’acheter leur popularité. Puis, avec le droit de vote universel, les sondages apparurent. L’enquête d’opinion permit de détecter quels adversaires ou sympathisants ne pas inutilement courtiser, quels indécis ou miséreux faire passer de son bord, et surtout quel slogan mènerait à la victoire.

De nos jours, les sondages sont plus subtils. Ils dévoilent la colère des jeunes et des marginaux, l’ambition des étudiants sans emplois, les régions et quartiers au chômage. S’ajoutent les communautés minoritaires négligées, anglophones au Québec, francophones ailleurs au Canada, et, récemment parue, «la communauté LGBTQ2». Enfin et surtout: «les femmes» en marche vers les sciences, les technologies et les professions d’avenir, et de plus en plus nombreuses à secouer les jougs anciens et à s’intéresser aux pouvoirs futurs.

Que des groupes mobilisés par l’avortement, le mariage gai ou des signes religieux s’infiltrent dans les partis ou le gouvernement, cela n’a rien de surprenant. Mais les milieux politiques qui tentent d’en faire des alliés ou, au contraire, des épouvantails, jouent avec le feu. Dans la clause en litige, d’aucuns voient l’œuvre d’un «cercle libéral» imposant ses idées aux dépens de l’égalité des citoyens. Même aux États-Unis l’on s’est inquiété qu’une telle affaire aggrave «les guerres culturelles».

Ces litiges sont certes toxiques en toute société.

Mais des périls plus graves menacent les démocraties.

Les technologies «intelligentes» ne sont plus seules, en effet, à préparer une civilisation déshumanisée. Déjà, fréquentée par des milliards de personnes, une «toile» d’araignée mercantile livre aux fraudeurs financiers et politiques des profils d’innombrables victimes. Publicité, propagande, fausses nouvelles ne ciblent plus seulement le public en général mais chaque individu en particulier. Bref, les robots ne sont pas encore au pouvoir, mais un esclavage clandestin guette désormais les humains.

Analysant les résultats des scrutins, les protagonistes politiques en décelaient depuis longtemps les tendances selon la région, l’âge, la langue, la religion, le sexe. Désormais on pourra prévoir la préférence de chaque citoyen. Les dictatures réélues par 98 % des électeurs se moquent du droit de vote. Mais les démocraties laisseront-elles leurs citoyens perdre, avec le secret des urnes, cette conquête politique?


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