Billet de Sabrina Di Matteo

Enfanter quel monde?

Un enfant observe des bougies dans l'église de la Nativité, à Bethléem, le 19 décembre 2017.
Un enfant observe des bougies dans l'église de la Nativité, à Bethléem, le 19 décembre 2017.   (CNS photo/Ammar Awad, Reuters)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2017-12-22 20:03 || Québec Québec

Quel est le sens de Noël? En courant les boutiques à la dernière minute ou en enfournant la tourtière, la question nous habite vaguement, peut-être. Noël, est-ce des valeurs? Être en famille? Partager un peu plus généreusement que le reste de l’année?

Quelle portée subsiste de l’histoire de la nativité, de cette mystérieuse naissance à Bethléem qui continue d’être au calendrier? Est-ce que cette fille-mère supposément vierge est crédible? Est-ce que ce Joseph muet est une figure de paternité valable? Est-ce que ce bébé couché dans la paille va vraiment «sauver les hommes et les femmes de bonne volonté»?

À tant sacraliser la sainte famille, on en est venu à oublier que Marie aurait pu être répudiée, que Joseph a bûché pour une famille au seuil de la pauvreté, et que ce petit Jésus devenu grand a créé assez de scandale pour finir crucifié comme un vulgaire larron.

La crèche n’est que le début de l’album de famille, mais pour nous qui savons la fin de l’histoire, elle est le portrait en puissance du renversement des normes du monde. Si le concept du salut du monde est trop abstrait pour aujourd’hui, parlons plutôt de ce qui serait salutaire: un peu plus de pardon, de douceur, de générosité, d’équité, d’écoute; moins de préjugés, de discrimination, de violence, d’inégalités. Clichés? Oui. Besoins réels? Encore plus.

Je pense à Marie. Était-elle vraiment la jeune femme soumise et éthérée que le culte marial en a fait? Si Jésus est devenu un homme capable de déranger l’establishment, c’est sûrement un peu grâce à sa mère. Elle l’a poussé à incarner quelque chose de subversif. L’incarnation n’est pas qu’un Dieu qui prend chair humaine: c’est aussi un homme qui donne chair à une volonté qui n’est pas de ce monde.

Il y a quelque chose de puissant qui n’est pas raconté dans le récit de la Nativité. C’est la visite de Marie chez sa cousine Élisabeth, à qui Marie proclame son émerveillement et sa foi: «Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides» (Luc 1,50-53).

Voilà un programme salutaire. Mis au monde quelque part à Bethléem, dans les bras d’une mère, dans la tendresse de la berceuse. Dans un lieu discret où créchait l’espérance.

Noël, n’est-ce pas quelque chose d’intemporel et d’insaisissable, au-delà des traditions religieuses et culturelles? N’est-ce pas le rappel que toute naissance est sacrée et que mettre au monde un enfant est le meilleur pied de nez envers le mal et le désespoir?

Noël, n’est-ce pas l’occasion de se demander: quel monde allons-nous enfanter?


4 Commentaire(s)

Monique || 2017-12-26 13:41:27

merci infiniment....c'est le genre d'homélie que j'aimerais entendre et écouter en actualisant par des exemples concrets et des témoignages. Cette réflexion alimente notre foi et nous incite à ne pas avoir peur. C'est ça la vie du quotidien encore aujourd'hui, voir c'est croire....Bonne Année !

Jean-Baptiste || 2017-12-23 20:03:36

Si le salut vous apparaît abstrait c'est parce que vous vivez encore dans l'illusion que vous pouvez vous-même sortir le monde des griffes de Satan, à qui il appartient depuis la Chute, en «enfantant» un monde meilleur de justice humaine à visée sociale. Le Salut commence par la pénitence et le repentir, par l'humilité, mais on n'y est pas n'est-ce pas, tant qu'on se croit encore «capables», du haut de la tour de Babel. Le vrai renversement des normes du monde, commence avec la reconnaissance intime de leur échec.

Dominique Boisvert || 2017-12-23 11:51:28

Magnifique texte, Sabrina! Il est tellement difficile, de nos jours, d'écrire quelque chose qui ait du sens AUJOURD'HUI, dans des mots qui soient audibles dans notre culture laïque, qui arrive à parler à nos contemporains, au-delà du (ou à travers, malgré) le langage folklorique, «patrimonial» ou traditionnel... Tu as réussi à traduire, dans ton texte, la force profondément subversive qui se cache dans cette naissance: historique pour les croyants, mythique ou archétypale au sens fort du terme pour tous les humains. Bravo et merci Sabrina.

Claudette || 2017-12-23 08:05:07

Merci Sabrina. Joyeux Noel, bonne, heureuse et Sainte Année!

 

du même auteur

Raymonde Jauvin et l'équipe de Présence lors du lancement de l'agence à Montréal en 2015.
2018-10-16 18:14 || Québec Québec || 1 Commentaire(s)

Décès de sœur Raymonde Jauvin, cnd : condoléances de l'équipe de Présence

Un garçon de 4 ans sortant d'une église.
2018-08-17 20:28 || Monde Monde || 41 Commentaire(s)

Sans taire ma sainte colère

Le pape François salue des religieuses au Vatican le 20 décembre 2017.
2018-03-06 22:13 || Monde Monde || 17 Commentaire(s)

Risquer l’avenir ou risquer les femmes?

articles récents

«Dans Andante, paru il y a 75 ans, Félix Leclerc va même jusqu'à se faire évangéliste pour témoigner de l'enracinement de sa foi. Un fil conducteur traverse sa reprise de cinq épisodes évangéliques: Jésus, c'était il y a 2000 ans, mais c'est aussi maintenant et pour toujours», écrit Louis Cornellier
2019-11-04 16:04 || Québec Québec || 7 Commentaire(s)

Félix et Lui

2019-11-03 00:00 || Québec Québec || 2 Commentaire(s)

Soutenir Présence, ça presse!

Photo de presse de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Québec le 22 décembre 1922. À l'endos, l'agence indiquait dans sa description de l'image que le Ku Klux Klan était soupçonné d'en être responsable. Image éditée pour accentuer les contrastes.
2019-10-29 17:29 || Québec Québec || Aucun commentaire

Le Ku Klux Klan et l’incendie de Notre-Dame de Québec