Billet de Jocelyn Girard

Évêques et œuvres humanitaires: la crise d’une époque

Développement et Paix soutient des projets dans 36 pays. L'an dernier, il a offert un secours d'urgence au Soudan du Sud (photo).
Développement et Paix soutient des projets dans 36 pays. L'an dernier, il a offert un secours d'urgence au Soudan du Sud (photo).   (CNS photo/Nancy McNally, Catholic Relief Services)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-04-12 16:31 || Canada Canada

Après le tsunami qui a secoué l’organisme catholique Développement et Paix (D&P) au tournant de la décennie et qui a abouti à une révision ultraconservatrice de ses œuvres caritatives, nous voici donc à une nouvelle étape du combat mené par des mouvances intégristes qui se chargent de vouloir décider de la bonne et de la mauvaise solidarité internationale.

Se mêlent ici des enjeux de pouvoir, une conception particulière de la solidarité et un profond décalage entre les conditions de financement exigées par les évêques et les diverses situations des milieux populaires des pays du Sud qui doivent conjuguer avec les affres de la pauvreté, en particulier les femmes, le désengagement des pays riches, l’urgence d’éduquer leur population à tous les niveaux, la lutte contre l’impérialisme économique des multinationales qui vampirisent les ressources locales, etc.

D&P est un joyau de l’Église canadienne. Créé dans la foulée de Vatican II et en droite ligne avec l’enseignement social de l’Église, cet OBNL a soutenu des organismes locaux luttant pour la justice et la solidarité, pour le relèvement des peuples face aux oppressions diverses qu’ils subissent depuis presque toujours.

Des évêques sous pression

Que les évêques défendent d’une même voix la position de l’Église en matière de morale sexuelle et de contraception, personne ne peut leur reprocher, si ce n’est que parfois leurs rappels des lois morales semblent prendre le dessus sur l’évangélisation qui invite à rencontrer l’amour de Dieu avant d’être confronté à ses commandements!

La parole épiscopale s’exprime souvent en réaction à des tendances ou à des décisions qu’elle juge, non sans raison, s’écarter des valeurs morales traditionnelles. Un grand pan de l'épiscopat alimente ainsi l’image d'une Église rigide, plus obsédée par ses principes que par l’amour du prochain, à la manière du Bon Samaritain.

On sert la même médecine que celle subie

La réaction des évêques individuels qui bloquent les fonds amassés dans leur diocèse peut être entretenue par les donateurs, en grande majorité catholiques, qui ont été sensibilisés aux différents projets soutenus dans les pays en développement. On ne peut négliger le fait que nombre d’entre eux peuvent être scandalisés par l’idée que leur argent serve éventuellement à poser des actes contraires au magistère. Pensons par exemple à un cas où un organisme financé par D&P offrirait de l’information sur la contraception et l’avortement. Or, depuis plusieurs années déjà, D&P est tenu de s’assurer que l’argent amassé dont bénéficient ses partenaires n’encourage pas d’initiatives contraires aux certitudes morales de l’Église.

Des lobbys pro-vie – souvent obnubilés par une mono-obsession pro-naissance – et des groupes ultraconservateurs exercent une pression constante sur l’épiscopat canadien en matière de morale sexuelle. D&P, continuellement soupçonné de laxisme dans ses relations avec des partenaires qui ne respecteraient pas «l’enseignement moral» de l’Église en matière de sexualité, est ciblé par ces groupes depuis plusieurs années. Mais cet état de tension a récemment pu compter sur un catalyseur pour déclencher une réaction en chaîne: la présentation à l’épiscopat canadien de données préliminaires tirées du processus de révision – dont le rapport final n’existe pas encore –des engagements moraux des 170 partenaires de l’organisme. Ces données ont été partagées depuis le secrétariat général de la Conférence des évêques catholique du Canada (CECC) et ont fait l’objet de discussions à huis clos lors d’assemblées épiscopales régionales ces dernières semaines. Leur contenu exact est inconnu du public, qui n’a devant cette opacité que les interprétations proposées par certains évêques à se mettre sous la dent pour essayer d’y voir clair: la situation serait «alarmante» pour une quarantaine de partenaires et justifierait que l’on prenne des actions immédiates sans attendre le rapport final. D'où le mouvement de retenue des dons observé à l'ouest de la rivière des Outaouais.

On ne peut passer sous silence le fait que les évêques canadiens reprochent au gouvernement fédéral d’avoir inséré une clause de «valeurs canadiennes» dans le processus d’approbation des organismes admissibles aux fonds du programme Emploi-Été Canada. De nombreuses paroisses et organismes liés à l’Église catholique ont toujours usé de cette contribution gouvernementale permettant à des étudiants de travailler au sein de ces instances en faisant avancer des projets durant leur période creuse. Pour obtenir le financement pour des emplois étudiants, les demandeurs doivent attester que le mandat principal de l’organisme est conforme aux «valeurs sous-jacentes à la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que d’autres droits». Cette attestation couvre plus spécifiquement les droits des femmes incluant leurs droits reproductifs dont celui de l’avortement, et également ceux qui concernent l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Les évêques trouvent qu’il est injuste de réclamer que les organisations religieuses soient forcées d’endosser, parmi les «valeurs canadiennes», celles qui vont à l’encontre leur doctrine.

C'est pourtant la même médecine qu'ils servent à D&P et à ses partenaires quand ils posent leurs conditions à la solidarité internationale, c'est-à-dire quand  ils exigent sans nuance et sans gradation des organisations locales qu’elles attestent de la même manière leur conformité aux normes morales de l’Église pour obtenir le financement de leurs projets.

C’est l’espérance qui est bafouée

Thomas d’Aquin a écrit: «C’est par l’espérance que l’homme est porté à l’observance des préceptes.» Dans un contexte où les communautés soutenues par D&P sont souvent parmi les plus accablées par la misère, il est difficile de trouver cette espérance qui donnerait sens à certains préceptes de l’Église. L’œuvre de D&P apporte cette espérance qui structure une communauté et qui permet de changer les choses pour le meilleur en ouvrant des horizons qui peuvent apporter plus de sérénité.

L’espérance se construit par la justice, comme le rappelle le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et exsultate qui vient tout juste de paraître: «Une telle justice commence à devenir réalité dans la vie de chacun lorsque l’on est juste dans ses propres décisions, et elle se manifeste ensuite, quand on recherche la justice pour les pauvres et les faibles. Il est vrai que le mot “justice” peut être synonyme de fidélité à la volonté de Dieu par toute notre vie, mais si nous lui donnons un sens très général, nous oublions qu’elle se révèle en particulier dans la justice envers les désemparés». (GE 79) À montrer tant d’empressement à tendre l’oreille aux hérauts de la morale plutôt qu’aux assoiffés de justice, certains évêques canadiens laissent raisonnablement croire qu'ils pourraient passer à côté de l’interpellation du pape François.


10 Commentaire(s)

Sylvie Paquette Lessard || 2018-04-18 09:31:58

Bravo Jocelyn pour un texte fouillé d'une grande lucidité. Heureusement, ce ne sont pas tous les évêques qui agissent ainsi mais une minorité. Ceux-ci devraient relire et méditer La joie de l'Évangile je crois...

Angela Davis || 2018-04-17 13:17:34

I am impressed at the dialogue, our Church, our Society in Canada and the world, has to step up and speak, so we can learn to be just. Merci d'avoir partager clairement.

Élyse Touchette || 2018-04-17 10:23:59

J'ai lu attentivement votre article. J'ai une question pour vous. Avez-vous vécu dans ces pays où les conditions sont si précaires? Vos propos me semblent un peu théoriques. Votre point de vue se tient. Mais je comprends aussi que certaines personnes aient des réserves. J'ai moi-même vécu en "pays de mission" pendant plusieurs années et je trouve que ce débat est extrêmement délicat et demande beaucoup plus de nuances. Mais l'important, c'est que nous puissions en débattre. Vous avez cependant raison. Nous en parlons mais sans avoir accès aux rapports. C'est donc difficile de le faire en toute lucidité. Voilà pourquoi, je me "garde une petite gène" avant d'émettre mon opinion.

Jocelyn Girard || 2018-04-17 00:00:00

Non, Mme Touchette, je ne s'y jamais allé, à mon regret. Mais je sais écouter et j'ai toujours été en contact avec des missionnaires et des coopérants, assez pour comprendre que nous sommes si loin de ce que vivent les collectivités soutenues par D&P que tout ce que nous pourrions dire de leurs dilemmes moraux ne serait que jugements à partir d'une situation chez nous qui devrait nous interdire de le faire sans qu'ils et elles soient partie prenante et placées au coeur de toute démarche de discernement. Ça aussi ça peut paraître théorique, mais c'est ma conviction la plus sincère.

Bernadette Denis || 2018-04-15 11:16:22

Merci beaucoup Jocelyn Girard, Je suis tout à fait d'accord avec votre article qui repose sur l'amour inconditionel (enseignement et exemple de Jésus), sans jugement, sans control de l'autre, sans attaquer les droits et liberté de la personne humaine et en particulier les femmes, ainsi que l'orientation sexuel de certains groupes minoritaires. Réveillons- nous! Il semblerais que la préoccupation principale de Episcopat Canadien est l'avortement, la contraception et la sexualitě plutot que de servir à l'exemple du "Bon Samaritin.

Michel Rondeau || 2018-04-15 10:10:28

Vous avez raison d'affirmer que D&P est un joyau de l'Église canadienne. Un joyau, devrait-on ajouter, de la cooperation internationale canadienne. DONNONS À D&P! Les projets que cet organisme appuie, ses campagnes de sensibilisation, ses actions de dénonciation face aux puissants... remettent souvent en cause, de façon audacieuse, voire prophétique, un ordre du monde vicié. Qu'on pense aux paradis fiscaux, à l'action de nos compagnies minières à l'étranger, à la lutte aux changements climatiques... D&P est partie prenante de ce combat. Dans cette entreprise, elle fait souvent équipe avec d'autres organismes de la société civile qui ne partagent peut-être pas toujours toutes les vues de l'Église, mais qui ont à coeur de construire un monde plus humain. D&P, c'est l'Église active "dans le monde de ce temps" et non pas isolée dans la pureté de ses convictions. Or, il faut avouer que de dévoiler les mécanismes qui crées la pauvreté, ça, la droite n'aime pas ça: la philanthropie est moins confrontante. Les conservateurs ne s'aventurent pas souvent sur ce terrain. Pourtant la doctrine sociale de l'Église n'y va pas de main morte dans ce domaine. Lisez Laudato si pour vous en convaincre. Peut-être D&P est-il le noeud où se joue cette tension et cette cohabitation difficile au sein de l'Église entre une morale sociale progressiste et une morale personnelle conservatrice et souvent en porte à faux avec les aspirations légitimes de nos contemporains. Or, la première, de plus en plus marginalisée dans l'Église, lui génère davange de crédibilité que la seconde. Avouons-le, si les gens ont massivement largué l'Église, c'est en bonne partie à cause de cette morale sexuelle omniprésente et rétrograde qu'elle s'évertue encore à mettre de l'avant malgré qu'elle baigne elle-même dans la plus grossière indécence avec son problème endémique de pédophilie. Et le refus mesquin des évêques de présenter des excuses aux autochtones pour les milliers de vies que ses représentants ont brisées, est un des derniers clous au cercueil de cet organisation en terre québécoise. Non, ce n'est manifestement pas sur ce terrain que l'Église catholique peut se prétendre "experte en humanité" (dixit Paul VI) , pas davantage non plus que sur celui de la condition féminine, dont la structure patriarcale de son propre fonctionnement constitue un flamboyant contre-témoignage.

Claude Berthiaume || 2018-04-15 09:53:18

Quand nous donnons au Carême-Partage et pour Développement et Paix, nous croyons que nos dons seront acheminé à Développement et Paix. Il a quelques choses de malsains de retenir ses dons sans que nous donateurs soient informés qu'il a possibilité qu'il seront retenu!

Jocelyn Girard || 2018-04-16 00:00:00

Ce n'est pas si évident, en effet. Mais D&P est une création de la Conférence des évêques catholiques du Canada et reçoit de celle-ci les grandes lignes de sa mission.

Nick Levasseur || 2018-04-14 13:58:21

Je suis triste d'entendre cela et je vais me tourner vers d'autres organismes. DP pour moi c'est fini.

Jocelyn Girard || 2018-04-16 00:00:00

C'est un droit absolu en tant que donateur! Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain! Peut-être faut-il patienter encore un peu pour voir comment l'affaire se dénouera.

Jacques Larose || 2018-04-14 10:33:16

Beaucoup de bla, bla, bla ... pour finalement critiquer une Église qui ne fait que s'efforcer d'être honnête envers les donateurs.

Jocelyn Girard || 2018-04-16 00:00:00

Du bla bla, pourquoi pas! Ce n'est toutefois pas tant de "L'Église" qui est en jeu ni même critiquée par mon texte que "certains évêques" qui prétendent à une pureté des oeuvres comme si celle-ci existait vraiment en ce monde! Dans le domaine de l'humain, de l'humanitaire plus encore, le bien que l'on peut faire ne devrait pas être empêché par la perception (à démontrer) qu'il pourrait être contaminé par "l'ivraie"...

Serge Emond || 2018-04-14 10:09:13

Quel bon texte ! Le mieux est l'ennemi du bien. Pauvres évêques avec la paille dans leurs yeux qui leur obstrue la lumière. C'est contre eux que notre bon François lutte pour une Église de justice et de miséricorde. De quel droit ces évêques retiennent les dons que leurs fidèles ont donnés ?

Alain Larochelle || 2018-04-14 08:45:44

Et ce ne serait pas la première fois! Les Évêques canadiens sont dans l'admiration du pape François. Mais quand vient le temps d'être pasteurs à la suite du Ressuscité, et dans l'esprit du pape François, c'est autre chose. Désolant pour nous qui avons à marcher avec nos communautés chrétiennes et le monde.

Jocelyn Girard || 2018-04-16 00:00:00

La question se pose en effet. Cependant prenons soin de ne pas généraliser... Il ne s'agit pas "des évêques canadiens", mais de certains d'entre eux, d'où le fait que la critique est plus légitime, à mon sens.

 

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