Billet de Jonathan Guilbault

François en mode soft power

Le pape François donne désormais plus de pouvoirs aux conférences épiscopales en matière d'adaptation linguistique de la liturgie. Photo du 24 septembre 2017.
Le pape François donne désormais plus de pouvoirs aux conférences épiscopales en matière d'adaptation linguistique de la liturgie. Photo du 24 septembre 2017.   (CNS photo/Alessandro Bianchi, Reuters)
Jonathan Guilbault | Chroniqueur
Chroniqueur
2017-09-26 09:29 || Monde Monde

À  première vue, un événement des plus banals: une légère retouche à un obscur article de droit canonique. À y regarder de plus près, par contre, cette initiative du pape François signale qu’il a bien l’intention de rendre de plus en plus effective la décentralisation du pouvoir dans l’Église catholique.

Tout d’abord, les faits: le pape vient de promulguer une courte lettre officielle, Magnum principium, qui accorde davantage de latitude aux conférences épiscopales dans la traduction des textes liturgiques à partir du latin. Les évêques des différents pays pourront donc plus facilement faire résonner la prière de leurs communautés chrétiennes, entre autres lors de la messe, en des expressions plus suggestives.

Cette nouvelle sera surtout accueillie avec soulagement par les diverses zones du monde anglophone, qui furent aux premières lignes d’une réforme ayant mené à de nouvelles traductions qui, sous prétexte de rester le plus proche possible du latin, ont introduit des expressions ampoulées et disgracieuses dans le culte. Déjà que bien des gens ont l’impression d’ânonner en allant à l’église…

Mais le plus important réside dans la valeur symbolique du geste du souverain pontife: moins d’ingérence du Vatican, plus de marge de manœuvre pour les Églises locales. Certes, l’on pourrait souligner qu’on est quand même très loin, ici, d’une révolution, et qu’il serait naïf de voir dans cet acte discret de «déromanisation» de la liturgie un vrai symptôme de décentralisation de l’Église catholique.

Mais il faut se rappeler à quel point toute décentralisation volontaire, tout abandon d’une forme ou l’autre de pouvoir rencontre d’inextricables obstacles. En politique, par exemple, imagine-t-on un parti fraîchement élu proposer une mesure diminuant son contrôle des leviers du pouvoir ou fragilisant ses chances de réélection? Même quand des promesses furent solennellement énoncées ou que le programme du parti pointe dans cette direction, cela se concrétise rarement.

Il est possible d’établir un parallèle, bien qu’imparfait, avec la situation au Vatican. Le pape représente le centre symbolique de l’Église. La Curie romaine, son centre politique et décisionnel. L’histoire et la culture ecclésiastiques pèsent lourdement du côté du statu quo. Mais il en va autrement de la culture moderne et, aux yeux de plusieurs, du message évangélique lui-même, critique des formes de violence engendrées par la dérive autoritaire des institutions.

Dans tous les cas, le pape François, qui encourage les chrétiens à se décentrer d’eux-mêmes pour se risquer dans ce qu’il appelle «les périphéries», a souvent évoqué sa volonté d’imprimer un pareil mouvement en ce qui concerne l’appareil ecclésiastique lui-même. On pourrait même arguer que ses manières simples et spontanées vont dans le sens d’une désacralisation de la figure pontificale signifiant plus ou moins: «n’écoutez pas d’abord le pape, mais le Christ et votre conscience».

Or le paradoxe est le suivant: moins François désire être l’objet du regard des croyants, plus il l’est. Plus il cherche à décentraliser l’autorité dans l’Église, plus il doit se comporter, depuis le début de son pontificat, comme un pape autoritaire. Car les résistances, surtout à la Curie, sont nombreuses.

Or, on le sait bien désormais: on ne peut pas importer la démocratie par la force. Pareillement, il y a une limite à ce que François peut imposer par sa seule autorité pour faire en sorte qu’à terme, la Curie et lui en aient moins, d’autorité - institutionnelle, pas morale.

Bref, pour arriver à ses fins, le pape doit utiliser ce que les anglophones appellent le soft power, «la manière douce». Magnum principium est à comprendre en ce sens. Un tout petit pas qui contribuera à cesser de rendre les communautés chrétiennes du monde entier «plus romaines que le pape»… qui est d’ailleurs resté bien sud-américain!


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