Chronique de Jocelyn Girard

Haïr les religions, bâtir une société: un problème québécois

  (Présence/Philippe Vaillancourt)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2015-11-04 11:52 || Québec Québec

Les chiffres paraissent troublants: 45 % des Québécois disent avoir une perception négative de la religion. Presque autant trouvent suspect quelqu’un qui exprime ouvertement sa religion. Près de la moitié se disent dérangés à l’idée de recevoir un service par une femme portant un simple voile, objet manifestement relié à l’islam… Ces chiffres et d’autres constats font dire au président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Jacques Frémont, qu’au Québec, plusieurs personnes détestent «religieusement» la religion. 

Ce constat survient dans un contexte de forte croissance religieuse partout dans le monde. Les Québécois pourraient juger ce phénomène de haut et se croire à l’abri en pensant tout simplement que leur culture occidentale et leur éducation les prémuniront de tout joug religieux.

En réalité, même dans une société québécoise postmoderne dominée par les valeurs individuelles, le retour du religieux se présente par une diversification des allégeances. Les chrétiens font de la place à d’autres religions et à un grand nombre de spiritualités qui essaiment.

Jean-François Mayer affirme que les nouvelles technologies de l’information ont décuplé les moyens de diffusion des idées religieuses. L’hindouisme, le bouddhisme, l’islam, l’évangélisme se transmettent également grâce à l’individualisme plutôt qu’aux approches communautaristes.

Depuis plusieurs années déjà, les études et les projections dégagent trois grandes tendances dans la composition religieuse des sociétés occidentales : la diversification des appartenances religieuses, la montée de l’islam et la croissance du pourcentage de personnes qui ne revendiquent aucune affiliation religieuse, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’elles n’ont pas de croyances religieuses.

Vivre dans un monde pluraliste

Les Québécois doivent donc s’attendre à ce que le monde religieux continue de croître. Faut-il alors persister dans la haine des religions? À quoi nous préparons-nous si le sentiment antireligieux demeure aussi élevé, voire en hausse?

La question du vivre-ensemble se pose de manière très claire.

En effet, comment pourrons-nous élaborer des programmes politiques qui tiendront compte des éléments individuels comme l’adhésion à une religion dans la composante identitaire nationale?  Comment sera-t-il possible de nous côtoyer au jour le jour si le seul fait de voir un signe religieux engendre une réaction de gêne ou de rejet, quand ce n’est pas carrément de la violence verbale ou autre?

Il est plus que temps de réaliser que notre société évoluera très mal si la moitié de la population continue de «croire» que les religions sont dangereuses pour nos enfants et qu’il faut leur dire «ça suffit», comme vient de le faire l’ex-candidat à la chefferie du Parti québécois, Jean-François Lisée.

Une responsabilité partagée

Mais les religions doivent de leur côté savoir tenir compte de cette opinion négative.

Affirmer qu’elle n’est que le fruit d’esprits mécréants et ignares ne suffit plus.

Il est temps qu’à l’intérieur de chaque horizon religieux les croyants se mettent à chercher ce qui irrite tant les non-croyants, en s’attardant à leurs propres attitudes et comportements.

Si ces croyants sont véritablement en phase avec leur propre religion, ne serait-il pas alors conséquent de voir apparaître des hommes et des femmes plus sereins devant les tourmentes, plus accomplis dans leur humanité, et donc plus aimants des autres, y compris de ceux et celles qui leur sont différents? Comme le dit le dalaï-lama: «La meilleure des religions, c’est celle qui fait de toi un meilleur humain».

Je suis loin d’être assuré que c’est l’effet produit pour tous les croyants qui vivent ici.

«Religion» signifie «relier», rassembler. Face à un fort sentiment antireligieux et face aux crises impliquant les religions au Québec ces dernières années, rien n’indique que les tensions s’apaiseront. Le défi du vivre ensemble, qui est sémantiquement constitutif de l’expérience religieuse, reste entier.

Le temps est venu que les religions se mettent au défi de ce qu’elles prétendent être.

 

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