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Chronique de Jean-Claude Leclerc

Haro sur le modèle Dolan pour les victimes de pédophilie

L'archevêque de New York, le cardinal Timothy Dolan, lors de l'assemblée plénière automnale de l'épiscopat catholique américain, le 14 novembre 2016 à Baltimore.
L'archevêque de New York, le cardinal Timothy Dolan, lors de l'assemblée plénière automnale de l'épiscopat catholique américain, le 14 novembre 2016 à Baltimore.   (CNS Photo/Bob Roller)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2016-11-14 21:52 || Monde Monde

Initiateur d’un programme «indépendant» de dédommagement pour victimes de prêtres pédophiles, le cardinal Timothy Dolan de New York croit avoir trouvé, inspiré par le pape François, un «modèle» qui servira à d’autres diocèses. Le scandale de la pédophilie qui secoue le monde catholique accable particulièrement l’Église américaine, sa crédibilité et ses finances. Or, cette initiative de «guérison et de réconciliation» a suscité une vive controverse.

Déjà accusés de négligence sinon de dissimulation, mais tenus de respecter les droits des prêtres, les évêques ne pouvaient guère s’instituer juges ou médiateurs. Des diocèses ont réglé des griefs de gré à gré. Mais nombre de victimes sont restées insatisfaites. L’archevêque de New York, longtemps opposé au recours en justice, s’est finalement résolu à faire appel à des arbitres reconnus, dont les décisions seront finales et exécutées en moins de 60 jours.

Aux fidèles, le cardinal Dolan donne l’assurance que les dons pour les services de l’Église et ses œuvres caritatives ne serviront pas à payer ces indemnités. Les fonds alors requis proviendront de cessions de biens ou d’emprunts. Il leur demande de prier pour le succès de sa démarche visant à apporter paix et réconciliation à des victimes qui ont vécu «l’horreur des agressions» et eu le sentiment d’avoir été «abandonnées par l’Église».

Une approche critiquée

À en juger aux réactions, le cardinal est loin d’avoir trouvé une juste solution. Anne Barrett Doyle, une archiviste de cette crise, s’est confiée au National Catholic Reporter. Quelques victimes y trouveront de l’aide, d’après elle, mais les grands bénéficiaires en seront l’archevêque et ses gestionnaires. «C’est une stratégie juridique, écrit-elle, revêtue de pastorale, une tactique d’un archevêque puissant pour contrôler les victimes et protéger les propriétés de l’Église et ses secrets.»

D’autres commentateurs soulignent que l’indemnité est soumise à des conditions: la victime doit s’engager à garder l’entente confidentielle et renoncer à poursuivre l’archidiocèse. Le programme incite aussi l’éventuel plaignant à signaler son cas sans délai au procureur public. Les victimes démunies ou voulant éviter un procès public ne risquent-elles pas d’acheter un dédommagement sans que pleine justice soit assurée? Là surgit aussi une grave critique: l’autorité religieuse, elle, n’est en rien tenue responsable.

Comment avoir l’assurance que les mesures de prévention seront prises et appliquées à l’avenir? Et que de tels abus ne seront pas tolérés? Et qu’une victime ou sa famille ne sera plus incitée à «garder silence» pour ne pas «nuire à l’Église»? Certes, le Vatican fait désormais obligation aux évêques de saisir la justice pénale de ces affaires. Mais police et tribunaux sont à peine mieux formés que les ecclésiastiques pour traiter des cas de pédophilie.

D’aucuns se moqueront peut-être d’une Église qui se dit «experte en humanité» mais reste un «cancre en sexualité». À vrai dire, la pédophilie échappe encore à la science et nul milieu n’en est épargné. Néanmoins, s’agissant des torts que cause cette pathologie, c’est à la victime de manifester de la «miséricorde» envers l’agresseur, et non à un évêque laxiste ou complice d’être miséricordieux envers lui-même. Pourquoi l’immunité prévaudrait-elle dans des situations d’une telle gravité?

Aucune institution ne saurait prétendre à pareil privilège. Le bien qu’elle fait, la confiance qu’on lui accorde, le symbole d’intégrité qu’elle représente peuvent aussi servir de rideau à des pratiques inqualifiables. On sévit parfois contre un simple membre trouvé indigne, mais l’institution, elle, serait intouchable… À moins d’une presse vigilante et courageuse, malheur à qui divulguera les turpitudes sévissant en haut lieu. C’est pourtant ainsi que le scandale de la pédophilie a éclaté. Pourquoi faire taire les témoins?

Préserver le secret

Disposés à réparer enfin les torts causés à des enfants par des prêtres, les diocèses catholiques ont accepté d’en venir à des règlements. Mais aux États-Unis, certains se sont souvent opposés aux législations visant à repousser le délai de prescription de ces affaires. Une victime de pédophilie risque pourtant de perdre tout recours alors qu’elle n’est pas en état de réagir.

Le cardinal Dolan n’a pas inventé la procédure de l’aveu contre le secret ou la réparation contre l’immunité. Des juristes aussi bafouent la justice. À Panama, un grand bureau d’avocats s’est illustré dans la protection clandestine de grands prédateurs. Des comptables aussi aident à éviter l’impôt. En Suisse, des banques ont renoncé au secret des comptes, mais une multinationale de l’audit était prête récemment à tout faire pour intimider des divulgateurs.

Des géants du génie, de la finance ou d’autres affaires, surpris dans des délits de corruption ou d’autres méfaits, tentent d’échapper aux procès qui rendraient publiques leurs méthodes. Pour les accommoder, les autorités invoquent qu’il en coûterait trop cher à l’État de s’engager dans de longues procédures. Résultat: une entente confidentielle permet aux délinquants de récidiver, et aux autorités qui ne les ont pas débusqués plus tôt, d’éviter le dévoilement de leur propre négligence.

Il serait surprenant que le pape encourage pareille miséricorde.


1 Commentaire(s)

Denise Robillard || 2017-03-04 11:18:57

Bravo, Jean-Claude! Dommage que les grands journaux n'aient pas l'honnêteté de reproduire tes articles!

 

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