Chronique littéraire de Louis Cornellier

L’Église survivra-t-elle à Sodome?

«Ne croyez pas ceux qui disent que l’ouvrage de Martel n’est qu’un tissu de commérages sans preuve», avertit le chroniqueur littéraire Louis Cornellier.
«Ne croyez pas ceux qui disent que l’ouvrage de Martel n’est qu’un tissu de commérages sans preuve», avertit le chroniqueur littéraire Louis Cornellier.   (CNS photo/Alessandro Bianchi, Reuters)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-03-18 16:47 || Vatican Vatican

Benoît XVI, dans les mois précédant sa démission en 2013, aurait pleuré au moins deux fois en découvrant l’ampleur de la crise frappant l’Église: à Cuba, en mars 2012, quand on l’informe des crimes sexuels commis par le clergé du pays et au Vatican, en février 2013, en lisant le rapport concernant l’affaire Vatileaks et faisant état d’histoires de malversations financières et de luxure homosexuelle.

Les larmes du pape sont évoquées dans Sodoma (Robert Laffont, 2019, 640 pages), l’imposante enquête du sociologue et journaliste français Frédéric Martel sur la présence massive de l’homosexualité au Vatican. En lisant cette œuvre monumentale, le lecteur catholique de bonne foi sera à son tour plongé dans une vallée de larmes.

Ne croyez pas ceux qui disent que l’ouvrage de Martel n’est qu’un tissu de commérages sans preuve. Comme l’écrit Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction du magazine La Vie (19 février 2019), «c’est un livre sérieux et qui doit être lu sérieusement». Martel a enquêté pendant quatre ans, dans plus de trente pays et a rencontré 41 cardinaux, 52 évêques et plus de 200 prêtres. Dans le lot, il y a bien sûr quelques commères portées sur les médisances et les calomnies, mais, de l’ensemble, se dégagent quelques dévastatrices vérités susceptibles de tuer l’Église si elles ne sont pas prises en compte.

Hypocrisie et silence

Homosexuel pleinement assumé, Martel joue cartes sur table. Ni catholique ni croyant, il dit reconnaître «l’importance de la culture catholique dans [sa] vie et dans l’histoire de [son] pays» et se défend d’être anticlérical, allant même jusqu’à se définir comme «un athée de culture catholique». Son livre, répète-t-il, n’est pas contre le catholicisme, mais contre la culture de l’hypocrisie qui règne au sommet de l’Église. «Jamais peut-être, écrit-il, les apparences d’une institution ne furent aussi trompeuses, et trompeuses aussi les professions de foi sur le célibat et les vœux de chasteté qui cachent une tout autre réalité.»

Et cette réalité, c’est qu’au Vatican, «l’homosexualité devient la règle» et s’accompagne d’un discours brutalement homophobe. Cette schizophrénie – une homophobie homosexuelle – est le résultat d’un profond malaise quant à l’homosexualité. «Le sacerdoce, explique Martel, a longtemps été l’échappatoire idéale pour les jeunes homosexuels.» En devenant prêtres, ils croyaient pouvoir fuir ou, à tout le moins, contenir des tendances qu’ils diabolisaient. N’étant pas, plus que les autres, des saints, ils n’ont pas toujours su tenir leur engagement à la chasteté, vivent mal cette situation et en rajoutent, par compensation, dans l’homophobie. Martel écrit même que «plus un prélat est pro-gay, moins il est susceptible d’être gay; plus un prélat est homophobe, plus il y a de probabilités qu’il soit homosexuel». Or, comme, pour la raison évoquée plus haut, il y a beaucoup d’homosexuels dans le clergé, l’homophobie, souvent accompagnée de misogynie, s’impose dans la morale de l’Église.

Cette désolante logique a eu, continue Martel, une conséquence encore plus tragique. «Derrière la majorité des affaires d’abus sexuels, suggère-t-il, se trouvent des prêtres et des évêques qui ont protégé les agresseurs en raison de leur propre homosexualité et par peur qu’elle puisse être révélée en cas de scandale. La culture du secret qui était nécessaire pour maintenir le silence sur la forte prévalence de l’homosexualité dans l’Église a permis aux abus sexuels d’être cachés et aux prédateurs d’agir.»

L’obsession de la sexualité

Martel montre même que cette culture du silence, à son apogée sous les règnes de Jean-Paul II et de Benoît XVI, explique en partie une foule de malversations financières vaticanes, les compromissions de divers cardinaux avec les dictatures argentine, chilienne et cubaine et la répression de la théologie de la libération dont les grandes figures, note Martel, «étaient des religieux manifestement non gays» alors que leurs adversaires «étaient, eux, des homophiles ou des homosexuels pratiquants».

La charge menée par Martel contre les homosexuels «placardisés» au sommet de l’Église est si lourde qu’on pourrait croire, si on ne le connaissait pas, que l’auteur est lui-même homophobe. Ce serait une erreur. Ce que dénonce Martel, c’est bien, répétons-le, l’homophobie maladive d’une institution qui, en diabolisant l’homosexualité, a attiré dans ses rangs des jeunes hommes de cette orientation sexuelle en quête d’un refuge, nourrissant ainsi une schizophrénie responsable d’une ravageuse culture du silence, d’une toxique hypocrisie et de la mainmise d’une coterie gaie paranoïaque sur le Vatican.

On comprend, à lire Martel, que, pour s’extirper de cette désastreuse situation, l’Église devrait opérer une révolution qui mettrait fin au cléricalisme malsain et à l’imposture du vœu de chasteté, en acceptant à la prêtrise et à des postes d’influence des hommes mariés, des femmes et des personnes ouvertement homosexuelles et en abandonnant son obsession de la sexualité, à l’exemple de Jésus, on ne peut plus discret sur la question.

En entendant Martel en entrevue à la télévision, ma mère, une catholique pratiquante sincère et exemplaire, a été découragée. «L’Église, m’a-t-elle dit au téléphone quelques minutes plus tard, est finie.» Sa foi au Dieu de Jésus n’était pas en cause, mais sa confiance en l’institution était anéantie. Sur le coup, je n’ai pas su quoi lui répondre pour la réconforter. Je n’avais pas encore lu le livre de Martel, ce que j’en entendais ne me rassurait pas quant aux chances de l’Église de s’en sortir, non pas indemne, il est déjà trop tard pour cela, mais sans blessure mortelle.

Un espoir nommé François

Sodoma m’a ébranlé. L’enquête, très fouillée, fait mal. Elle laisse, malgré tout, filtrer un espoir, qui s’appelle François. «Avec son ego tranquille et son rapport apaisé à la sexualité, écrit Martel, François, lui, détonne. Il n’est pas de la paroisse!» Dépeint par le journaliste comme un adversaire acharné des «rigides hypocrites», le pape argentin, qui a réconcilié le Vatican avec les théologiens de la libération, «fait le grand ménage», tasse les «coquins», nomme des femmes à des postes-clés et multiplie les ouvertures quant au statut des divorcés remariés, au mariage des prêtres et, prudemment, à l’accueil des homosexuels, avec des alliés comme les cardinaux Kasper, Schönborn et Cupich. Tout n’est donc pas perdu, si le pape lui-même, aujourd’hui, prend le problème à bras-le-corps, malgré les violentes réactions internes que sa détermination suscite.

Cet espoir qu’incarne François, selon Martel, s’accompagne d’un mystère. Si le collège cardinalice est vraiment un nid de vipères, comment expliquer l’élection de l’intrépide François à la tête de l’Église? Il y a là, me semble-t-il, un os dans l’enquête du journaliste. Faut-il en conclure que ce dernier a trop noirci le portrait? Sinon, comment expliquer la nomination d’un redresseur de torts par des moutons noirs?

Une chose est certaine: François ne sera pas éternel. Aussi, si son successeur ne poursuit pas ce que Martel appelle «la révolution François» et opte plutôt pour une forme de restauration en cherchant à noyer le poisson, ma mère, bien malgré elle, aura eu raison.

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8 Commentaire(s)

Michel Lafontaine || 2019-05-01 08:45:58

Après avoir lu Sodoma, je viens de relire: Frère MichaelDavide, La vérité vous rendra libres. Spiritualité et sexualité du prêtre, Salvator, 2018. L'auteur nous réconcilie et nous redonne espérance par les propos qu'il apporte dans ce court ouvrage mais bien orienté et dirigé: l'Église doit revenir, se convertir à nouveau à l'Évangile et tout est à revoir à partir du sacrement du baptême, selon l'auteur. Le sacerdoce, la sexualité, l'homosexualité, la chasteté ou le vœux du célibat consacré sont revus à partir de la spiritualité du Christ... Ce livre, il me semble, redonne une lumière dans le méli-mélo des scandales qui brise la crédibilité de l'Église, elle, qui a pour mission de prendre soin des petits. D'autre part, l'auteur est d'accord avec la tolérance zéro pour ce qui est des prédateurs sexuels dans l'Église, et prendre soin des victimes. Mais l'auteur dit: doit-on traiter de paria pour autant les prêtres qui ont abusé? Qui est sans péché lance la première pierre!

maurice Gauvreau || 2019-03-23 15:16:10

Personnellement n'endosse à100% les propose de M. Lemieux-Lefebvre

Catherine Berube || 2019-03-22 19:06:28

Pour les intéressés, Martel participait cette semaine à une table ronde sur les abus dans l'Église, avec Christine Pedotti. Très éclairant! https://www.rts.ch/emissions/infrarouge/?fbclid=IwAR3NPjeAbCBLoTDiBv6-0rqVnG8ViMpWxmdjNpIiZBuIYeGnlLaueaRY4hw

Marco Veilleux || 2019-03-20 08:50:39

Jasmin Lemieux-Lefebvre: "la logique du célibat consacré comme don (possible même si pas toujours facile) à Dieu de sa vie pour les autres", ne fait tout simplement plus partie du "croyable disponible" dans notre société. Et le dévoilement incessant des abus et des perversions du clergé font que ce n'est même plus dans "le croyable disponible" de plusieurs catholiques. Le "célibat consacré" est peut être un don pour quelques baptisés, mais ça ne vient pas en "package", automatiquement, avec l'appel à la prêtrise. L'Église a voulu lier le ministère ordonné avec le célibat consacré à un moment donné de son histoire (pour des raisons qu'il faudrait analyser), mais c'est là deux vocations spécifiques qui ne viennent pas ensemble de manière automatique... C'est cela qui saute au visage de l'Église maintenant. Et enfin, le "don à Dieu de sa vie pour les autres" est un appel universel à tous les baptisés, et il est vécu de manière exemplaire par bien des laïcs en couple ou célibataires. Ce n'est pas le don "du célibat consacré" qu'il faut "sauver"; c'est le don de l'amour qui va jusqu'à donner sa vie pour son prochain. Martel, lorsqu'on le lit sérieusement et honnêtement, ne fait rien d'autres que de nous sortir du déni idéologique et de l'aveuglement spirituel dans l'Église catholique. En cela, il fait oeuvre utile même s'il frappe là où ça fait mal.

Luc Archambault || 2019-03-20 03:17:17

Si le choix de la chasteté était vraiment un choix porteur, il serait libre, y compris libre du fait de choisir la prêtrise. Dès lors qu'il est consubstantiel de la prêtrise, il n'est plus libre. Or, si la prêtrise n'obligeait pas la chasteté et le célibat, qu'est-ce qui empêcherait certain,es prêtres et prêtresses de les choisir, librement ? Absolument rien. Alors quel est le problème ? Pourquoi l'Église catholique persiste à carburer encore à la ségrégation sexuelle abrahamique patriarcaliste et à l'obligation de la chasteté et du célibat ? Cf Le Giga bang culturel sapiens ou le choc sexuel géniteur de l'idée de d(D)ieu(x) http://democratie101.unblog.fr/2015/03/02/giga-bang/

Gilles Leblanc || 2019-03-19 07:46:11

Merci, Louis, pour cette solide présentation du livre et de son contexte.

André Samson || 2019-03-18 22:24:52

Je suis prêtre de l’archidiocèse d’Ottawa. Depuis 2014, je vis ouvertement mon orientation sexuelle. Je suis gai et fier de ma différence. Jusqu’en 2014, je vivais mon orientation dans la clandestinité. Depuis mon « coming out », je suis complètement et totalement ostracisé par mon évêque. Pourtant, je suis fidèle à ma promesse de célibat. Pendant ce temps, beaucoup de mes confrères vivent en couple tout en étant curé de paroisse. En d’autres termes, l’omerta est la loi et ceux qui ne la respectent pas sont bannis. J’ai lu le livre Sodama. L’enquête de Martel décrit très bien la réalité de l’Égise tant à son sommet qu’à sa base. J’ai vécu en France, en Allemagne, un peu partout au Canada. C’est la même réalité, des prêtres qui vivent clandestinement leur orientation sexuelle. Quelle tristesse! Après mon  « coming out » à l’émissIon de Denis Lévesque, j’ai célébré ma « sortie de prison » au resto. Durant le repas, j’ai reçu une bonne centaine de courriels d’inconnus qui me félicitaient et plusieurs de ces messages provenaient aussi de mes anciens confrères et de mes anciennes consœurs de la Faculté de droit de l’Université Laval avec qui j’ai étudié de 1973 à 1976. Mais pas un mot, pas un message de mes confrères prêtres qui, pourtant, vivent le même état de clandestinité. Lorsque je les rencontre, je vois leur malaise. Je les comprends. Comme Martel l’écrit bien dans son livre, ces confrères craingnent que je les dénonce. Dieu sait que je respecterai toujours leur choix de vivre dans l’ombre. J’ai 64 ans. J’enseIgne à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa depuis 20 ans. L’âge de la retraite approche. Il y a quelques semaines, je transmettais par courriel à l’archevêque de Gatineau mon désir de servir dans son diocèse. J’attends toujours une réponse. André Samson, Ph.D., c.o. Vice-doyen

Jasmin Lemieux-Lefebvre || 2019-03-18 19:59:45

Je l'ai écrit sur plusieurs plateformes, il faut demeurer très critique devant l'œuvre de Frédéric Martel. Presque tous les problèmes de l'Église y passent sous le prisme de l'homosexualité. Oui, on retrouve dans le livre beaucoup d'hypocrisie et de scandales qu'il faut dénoncer avec raison, mais son parti pris idéologique suinte dans de trop nombreuses pages, avec un biais évident. Avec sa prémisse que la « chasteté est contre nature », l'auteur ne peut comprendre la logique du célibat consacré comme don (possible même si pas toujours facile) à Dieu de sa vie pour les autres. J'ai partagé au bas de cette page du site internet diocésain ECDQ quelques recensions qui invitent tout simplement à la prudence devant le visage de notre Église présentée dans l’ouvrage https://www.ecdq.org/lettre-medias-leglise-aussi-en-quete-de-verite/. En route vers Pâques, rappelons autour de nous que l'Église catholique n'est pas finie, car elle est composée de laïcs, de religieux, religieuses, de prêtres, d'évêques, de cardinaux, qui, dans une immense majorité (et ce même au Vatican!) désirent être des témoins cohérents de Jésus Christ. Paix du Carême!

 

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