Chronique de Jocelyn Girard

La famille et les vérités universelles qui ne le sont plus

Le pape participait à la séance d'ouverture du synode sur la famille le 5 octobre 2015 à Rome.
Le pape participait à la séance d'ouverture du synode sur la famille le 5 octobre 2015 à Rome.   (CNS Photo/Paul Haring)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2015-10-05 11:28 || Monde Monde

Le deuxième synode sur la famille s’est ouvert hier à Rome. Avec la rencontre mondiale des familles qui s’est déroulée tout récemment à Philadelphie et à laquelle le pape lui-même a mis tout le poids de sa présence pour marquer l’importance de l’événement, l’Église catholique semble soudainement se soucier des «problèmes» de la famille contemporaine avec l’intention de lui apporter des solutions.

À quoi peut-on s’attendre réellement? L’Église peut-elle véritablement aller à la rencontre des familles et se faire entendre sur les questions qui la divisent elle-même de l’intérieur?

Les familles sont ailleurs

Chez nous, la famille catholique est devenue largement autonome face au magistère. Si une minorité semble continuer de s’y référer pour sa conduite morale, la majorité lui accorde bien peu de d’importance pour lui dicter sa manière de se comporter, que ce soit au chapitre de la contraception, du divorce ou de l’union homosexuelle, trois des questions qui ont été abordées au synode de l’an dernier. Est-ce à dire que l’Église est de plus en plus isolée à croire en ses vérités jadis immuables?

Dans un contexte de société laïque favorisant les libertés individuelles, les positions traditionnelles de l’Église catholique reçoivent peu d’échos. Les non-catholiques n’attendent plus rien de l’Église bien qu’ils se montrent toujours aux aguets des positions exprimées, comme pour se convaincre qu’elle ne changera jamais sur rien ou pour se moquer.

Les couples qui perpétuent certaines traditions catholiques, notamment par l’inscription de leurs enfants aux sacrements, ne semblent pas plus disposés à écouter l’enseignement moral du magistère romain. Ils s’en tiennent généralement à l’autonomie de leur conscience pour juger de leurs actes. Cela donne de grands écarts entre ce qui est vécu concrètement dans nos familles et ce qui est donné comme des interdits absolus: l’usage des moyens de contraception, le maintien année après année du nombre d’IVG, la cessation de la pratique religieuse ou, pour une minorité, le choix de communier malgré l’interdiction liée à la situation objective d’adultère, souvent avec la complicité des prêtres, et le soutien massif, du moins au Québec, au mariage entre personnes de même sexe. L’impasse est donc totale.

Après les efforts, le repli

Le pape François avait fait le pari de rapprocher l’Église des familles. Il a accueilli les thèses du théologien Walter Kasper qui, sur la question des divorcés-remariés notamment, cherche à faire reconnaître un état de fait qui causerait plus de mal à défaire qu’à laisser faire… Ainsi la repentance exigée pour que les couples puissent accéder de nouveau à la communion, dans certains cas, pourrait se vivre à même le nouveau couple plutôt qu’en le forçant à se désunir, avec toutes sortes de conséquences pour les personnes concernées, en particulier les enfants.

Depuis son fameux «Qui suis-je pour juger?», plusieurs attendaient également une quelconque reconnaissance de l’amour entre personnes de même sexe qui pourrait donner lieu, à tout le moins, à une forme de bénédiction. Là encore, les forces conservatrices sont en voie de regagner tout le terrain perdu au point où la question ne semble même pas faire partie des échanges au présent synode.

La sortie de placard surprise du père polonais Krysztof Charamsa, théologien à la Congrégation pour la doctrine de la foi, pourrait-elle influencer les pères synodaux comme il l’espère? À voir la réaction empressée qui implique son renvoi immédiat, il y a peu de chance qu’il gagne son pari! Le pape ratera-t-il sa réforme? Tout porte à croire que ce qui émergera de l’exercice synodal sera plutôt une réaffirmation de l’importance de la cellule familiale traditionnelle comme pilier de la société et comme lieu premier d’évangélisation. En quoi cela diffèrera-t-il de l’exhortation apostolique Familiaris consortio de Jean-Paul II, publiée il y a 34 ans?

Chose certaine, les familles ne seront pas surprises de voir un tel résultat. Et comme elles le font depuis Humanae Vitae (1968), elles continueront de vivre leur vie en faisant des choix pragmatiques qui excluent toute forme d’intrusion du magistère…

Le Vatican a beau réaffirmer avec force que la Loi naturelle s’applique à tous les humains car ils sont tous des créatures divines, encore faut-il que ceux-ci reconnaissent à Dieu la primauté que l’Église leur soumet.

Ces vérités universelles que l’Église défend ne le sont plus que dans ses affirmations et sa doctrine.

Comment alors les couples chrétiens fidèles à leur appartenance catholique devront-ils se situer dans une société aux valeurs contradictoires? On peut trouver un élément de réponse dans l’explication que le pape a donnée suite à sa visite à Kim Davis, fervente opposante au mariage gai. Il ne serait pas téméraire d’y voir un signe lancé aux catholiques pour qu’ils s’objectent en conscience afin de combattre des lois civiles qui s’opposent à leur morale. Ainsi l’Église se présenterait de nouveau «contre» la société plutôt qu’en elle, supérieure en moralité plutôt qu’en dialogue avec elle pour que le bien surgisse d’une recherche commune. Cette posture me paraît un raidissement regrettable. Mon espérance est affadie, même si elle résiste encore…

*Prenez part à la discussion en laissant vos commentaires ci-bas.


5 Commentaire(s)

Melanie Poisson || 2015-10-07 09:27:18

Je crois que l'Église actuelle traverse une crise majeure, oui, effectivement, mais je ne crois pas que la solution soit de chercher à modifier la théologie pour satisfaire tout un chacun... Certe, il y a des choses qu'il reste à améliorer au niveau de la tolérance et des façons de faire. Mais ce qu'il faut d'abord et avant tout, c'est arrêter de penser justement que la famille "classique" est encore le premier pilier d'évangélisation car ce n'est plus vrai. Parce que, dans notre société moderne, cette famille classique n'existe plus ou à de très rares occasions. Il faut que l'Église cesse de se replier sur elle-même et d'évangéliser juste dans ses petits milieux, dans ses petites zones de confort et suive un peu plus les exemples de personnes comme Don PiGi. L'église doit quitter l'ancien modele de cellule familiale pour la réinventer en comptant davantage sur les petites cellulaires que sont les cellules d'évangélisation, des communautés de disciples-missionnaires, composées de familles nouvelles, souvent éclatées et toujours recomposées dont les leadeurs ont justement pour fonction d'aller chercher ces blessées et ces éclopés de la vie qui se sont éloignés de l'Église pour les y ramener, les accompagnants et les aidants à cheminer progressivement dans la foi, pour que étage par étape, et dans la miséricorde du Père, ils reviennent dans l'Église. Même si j'en conviens, certaines de ces règles du magister sont très injustes, je ne crois pas que le monde a pas besoin que l'on assouplisse toujours davantage ces mêmes règles, mais que au contraire il a besoin de que l'Église sache nous les faire apprivoiser et aimer, comme elle l'a fait pour moi. Le monde a besoin aussi d'un temple solide, avec la présence réelle de Dieu, et maintenus par des piliers solides, qui ne craquent ni ne cèdent devant la tempête qui approche. Ces piliers sont pour moi: L'adoration, l'Esprit-Saint, le magister de l'Église n'en déplaise à certains, mais aussi les Église-soeurs (ce qui comprend entre autre les communautés de la nouvelle évangélisation tel que les cellules d'évangélisation, l'École d'Évangélisation Saint-André, le parcours Alpha... ) Ça ce sont pour moi des piliers solides. Si la grande famille de l'Église s'y appuyait davantage, elle s'en trouverait renouvelée. Malheureusement, et malgré toute la reconnaissance et la valeur de ces piliers - modernes et non traditionalistes - de cette ré-évangélisation pourtant vitale, on s'entête un peu partout à s'encarcanner dans des vieilles façons de faire ou à créer des comités de comités de comités... Pire encore on se fiche des gens qui sont en dehors de l'Église - ou de ces mêmes comités - car on s'attache à sauver les meubles, cet à dire ces catholiques "friendly" justement, pendant que dans le monde, il y a 95 pour cent de gens qui souffrent et qui ont besoin de ces organes de guérisons que sont les cellules, l'école StAndré, le parcours Alpha, le récitatif Biblique,etc... Chaque fois que je suis confronté à cela, ça me désole énormément. Ce synode sur la famille me déçoit à ce niveau aussi car il ne se fait pas dans la miséricorde, ni en fonction de ces 95 pour cent qui ont besoin du Père, mais en fonction d'une pastorale de ,maintient, que je qualifierais de pecamineuse car elle ne cherche pas à créer et encourager les ponts à construire ou en train d'être construit vers ces 95 pour cent de l'humanité qui ont cruellement besoin de l'amour du Père. et pendant ce temps, on débat sur le vieux modèle de la famille. Alors qu'est en train de naitre une nouvelle famille au sein même de l'église, une famille qui est devrait être mise en avant car c,est un très beau modèle dans lequel se manifeste la Miséricorde Divine. C'est d'ailleurs le jour de la miséricorde divine que le pape a reconnu définitivement les cellules paroissiales d'évangélisation, et ce n'est vraiment pas un coïncidence!

Denis Côté || 2015-10-05 19:40:21

Personnellement comme chrétien , j'accepte les décisions de Rome , bien qu'elles puissent me paraître parfois contradictoires. J'essaies de ne pas oublier que d'autres cultures composent l'église universelle et que les perceptions des uns ne sont pas nécessairement celle des autres. Comme le dit notre crédo «Je crois en la Sainte Église Catholique» et cela me conviens. Le Christ lui même n'a t'il pas fait l'objet de critiques et de persécutions ? Sa doctrine importe plus pour moi que n'importe quoi. Que nous dirait t'il aujourd'hui devant tant de dissidence et de suffisance en nous même ? A vouloir tous changer ne sommes nous pas comme les pharisiens , qui se plaisaient à interpréter les lois divines à leurs avantages ? Le libre arbitre de chacun et chacune d'en faire partie ou non et de suivre ces règles et ses lois est encore la plus belle liberté en matière de spiritualité !

Jean-Christian Hervé || 2015-10-05 17:36:07

"Comment alors les couples chrétiens fidèles à leur appartenance catholique devront-ils se situer dans une société aux valeurs contradictoires? " Non plus en "catholiques", mais en "catholiques-friendly"

Douglas Schroeder-Tabah || 2015-10-05 12:59:38

«vérités universelles» Une vérité, il me semble, ne peut-être qu'unique. Elle est vraie ou elle est fausse. Qu'elle soit universelle ou non (généralement, majoritairement ou même unanimement acceptée) n'affecte pas sa qualité de vérité.

|| 2015-11-06 00:00:00

Il va de soi que ce raisonnement est parfaitement valable dans un cadre logique implacable. Cependant, mon propos n'est certes pas de nier qu'il existe des vérités universelles, mais bien de constater que leur "réception" en tant que telles par la population leur donne une visibilité et une adhésion qui sont tout aussi vitales. Et lorsque la réception et l'affirmation ne sont pas en adéquation, l'Église doit refaire ses devoirs. Il y a un problème de communication, si les vérités exprimées ne seraient que l'objet de refus par la culture. Communiquons mieux et elles seront mieux comprises. Mais ce n'est pas le cas avec les vérités religieuses. On a connu des siècles de débats rationnels pour les faire valoir comme universelles et immuables sans autrement y parvenir le plus souvent par la répression. Si nous croyons que ces vérités sont infuses et intégrées à la conscience de chaque être humain, elles devraient alors émerger de manière unanime. Ce n'est pas le cas non plus, d'où l'intérêt d'un repositionnement. Il y a une chose que nous savons en commun: pour que les vérités religieuses soient partagées, elles doivent être précédées par quelque chose qui modifie l'horizon. Il s'agit d'une rencontre perçue, sentie, ressentie comme vraie et qui devient déterminante pour la suite de sa vie. Mon point consiste donc à montrer qu'en voulant imposer des vérités soi-disant rationnelles et universelles à toute l'humanité, sans s'être assurée au préalable que cette rencontre ait eu lieu ou sans d'abord la favoriser, on obtient ce qui arrive: une démission massive face à ces dites vérités. La vérité ne s'impose pas, elle se laisse atteindre parce qu'elle est recherchée. La cherchons-nous?

Jasmin Lemieux-Lefebvre || 2015-10-05 12:35:07

Mis à part quelques dérives, je n'ai jamais vu notre Église catholique se présenter contre la société, bien au contraire. J'ai beaucoup aimé l'homélie du pape François pour lancer le Synode, dont cet extrait sur sa mission: «Dans ce contexte social et matrimonial très difficile, l’Église est appelée à vivre sa mission dans la fidélité, dans la vérité et dans la charité. Vivre sa mission dans la fidélité à son Maître comme une voix qui crie dans le désert, pour défendre l’amour fidèle, et encourager les très nombreuses familles qui vivent leur mariage comme un espace où se manifeste l’amour divin ; pour défendre la sacralité de la vie, de toute vie ; pour défendre l’unité et l’indissolubilité du lien conjugal comme signe de la grâce de Dieu et de la capacité de l’homme d’aimer sérieusement. Vivre sa mission dans la vérité, qui ne change pas selon les modes passagères et les opinions dominantes. La vérité qui protège l’homme et l’humanité des tentations de l’autoréférentialité et de la transformation de l’amour fécond en égoïsme stérile, l’union fidèle en liens passagers. « Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement rempli. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité » (Benoît XVI, Enc. Caritas in veritate, n. 3). Vivre sa mission dans la charité, qui ne pointe pas du doigt pour juger les autres, mais – fidèle à sa nature de mère – se sent le devoir de chercher et de soigner les couples blessés avec l’huile de l’accueil et de la miséricorde ; d’être ‘’hôpital de campagne’’ aux portes ouvertes pour accueillir quiconque frappe pour demander aide et soutien ; de sortir de son propre enclos vers les autres avec un amour vrai, pour marcher avec l’humanité blessée, pour l’inclure et la conduire à la source du salut. (version intégrale http://seletlumieretv.org/blogue/synode-des-eveques/homelie-du-pape-francois-lors-de-la-messe-pour-louverture-du-synode-sur-la-famille-2015). Je l'avoue, j'ai grande confiance dans le processus synodale. Comme vous, bien hâte de voir les pistes proposées au pape François. Accompagnons le Synode de nos prières!

 

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