Billet de Jocelyn Girard

La Sainte Inquisition 2.0

Le jésuite James Martin.
Le jésuite James Martin.   (Par Kerry Weber (photosub 2015040610018739) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2017-09-19 10:08 || Québec Québec

Les nouveaux inquisiteurs coulent des jours heureux dans l’Église d’aujourd’hui, pour le plus grand malheur de sa crédibilité, alors qu’un énième cas retient l’attention du Web catholique. Au banc des accusés? Le père James Martin, critiqué pour ses positions jugées trop conciliantes envers l’homosexualité.

Le livre Building a Bridge (« Construire un pont ») qu’il a publié à la fin de 2016 fait notamment la promotion de trois valeurs évangéliques à mettre de l’avant lorsqu’il est question de juger à partir de la morale biblique: le respect, la compassion et la sensibilité. En appliquant ces trois critères aux relations entre les catholiques et les LGBTQ, la position du père Martin peut se résumer ainsi: entre la conversion individuelle (exigée pour tous) et l’intégration à la communauté humaine, Jésus a toujours privilégié l’intégration, d’où les positions qualifiées de contraires à la morale de l’Église de la part de milieux conservateurs.

Le père Martin, nommé récemment conseiller auprès du Secrétariat pour les communications du Vatican, est considéré comme un proche du pape François. Cela n’a pas empêché le cardinal Robert Sarah de critiquer durement son approche il y a deux semaines.

Les nouveaux chiens de garde du dogme et de la morale n’en demandaient pas tant.

Voilà que la controverse s’est accentuée lorsque le jésuite s’est vu retirer plusieurs invitations à donner des conférences dont une à la Catholic University of America à la suite de nombreux commentaires négatifs et injurieux reçus par cette institution via les médias sociaux. On a préféré l’exclure afin de ne pas créer de tensions autour d’un événement festif, cédant ainsi aux pressions de cette nouvelle forme d’inquisition exercée non plus par des autorités, mais par la vindicte de certains baptisés.

Le poids des médias

Les réseaux sociaux sont devenus des lieux de partage d’informations à grand déploiement, mais le plus souvent partielles, partiales et parfois trompeuses. La libre-expression qui y est courante permet la diversité des commentaires, mais le caractère de nouveauté affecte peut-être encore l’esprit de discernement qui devrait se mettre en alerte devant les attaques personnelles.

À leurs yeux toutefois, les pourfendeurs ne font que défendre l’Église contre le laxisme perçu de ses clercs, auquel ils substituent une Sainte Inquisition 2.0.

On a pu le voir une fois encore aux USA lorsqu’un non-baptisé travaillant pour une agence de secours catholique fut poussé vers la sortie en raison des pressions du président d’un institut conservateur relayées sur les médias sociaux. Ici même au Québec, n’est-ce pas ce qui est arrivé à la suite d’une certaine fête de l’amour, quand des réseaux de catholiques intégristes se sont emparés de cette nouvelle allant jusqu’à obtenir une condamnation épiscopale en règle?

Même le pape n’est pas à l’abri de cette hargne. Les critiques à l’endroit du pape ainsi que de sa garde rapprochée sont formulées avec tellement d’acrimonie qu’elles s’apparentent à de l’intimidation et à du harcèlement. Le père Martin en reçoit plus que sa part depuis la sortie de son livre. Dès qu’il peut s’exprimer sur un sujet dont il est pourtant expert, on le disqualifie en raison de «son manquement» à véhiculer la morale traditionnelle telle que le Catéchisme l’enseigne, allant jusqu’à prétendre qu’il agit ainsi en raison de sa propre homosexualité qu’il garderait secrète...

Une telle homophobie n’est pas rare dans l’Église catholique. L’un de nos plus grands théologiens, Gregory Baum, en fit lui-même l’expérience. Dans son livre-testament, Et jamais l’huile ne tarit, Baum révèle son homosexualité. Pour certains, cette confession suffirait à discréditer toute son œuvre, incluant l’influence remarquable qu’il a eue sur Vatican II et son ouverture aux religions non-chrétiennes. Des sites intégristes comme Reinformation.tv et Lifesitenews.com s’en sont pris à lui, affirmant qu’il serait «la personne "qui a fait plus de mal que n’importe qui à l’Église au Canada"*».

Des relents d'extrémisme

Ce phénomène d’intimidation est-il si différent de ce qui se passe chez les jeunes et chez certains extrémistes? Est-il possible que des milieux chrétiens se soient laissés envahir par cette fausse liberté d’expression qui peut aller jusqu’à se permettre de juger au nom de Dieu lui-même?

Et qu’en est-il des communautés chrétiennes qui subsistent? Je suis loin d’imaginer que la majorité des fidèles encore actifs dans l’Église logent à la même enseigne que ces nouveaux croisés en quête de quelque hérétique à faire abjurer. La communauté des disciples a toujours cherché à adopter pour elle-même les attitudes de Jésus dans les évangiles. Et si lui n’a pas voulu juger ni condamner les personnes fragilisées par leur condition et encore moins ceux et celles qui prennent leur défense, comment des fidèles pourraient-ils s’arroger ce droit?

L’inquisition 2.0 ne doit pas prévaloir dans les couloirs de l’Église. L’institution s’est elle-même délestée d’une manière hargneuse d’exercer un tel pouvoir sur les consciences. Elle devrait inviter les nouveaux inquisiteurs de salon à travailler à leur propre conversion plutôt qu’à celle des «âmes vouées à la perdition», car, au bout du chemin, ils pourraient être surpris de découvrir qui a pris place avant eux auprès du Christ…

*Reprenant à leur compte une phrase qui serait attribuable à Mgr Vincent Foy.

Mis à jour à 17 h 22 le 26 septembre 2017.

 

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