Chronique de Sabrina Di Matteo

La valeur des morts

La mort tragique de Kobe Bryant nous appelle à nous questionner sur la «valeur» de la mort dans notre société.
La mort tragique de Kobe Bryant nous appelle à nous questionner sur la «valeur» de la mort dans notre société.   (CNS photo/Robert Hanashiro-USA TODAY Sports via Reuters)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2020-01-28 22:21 || Québec Québec

Le 27 janvier marquait le 75e anniversaire de la libération du camp  d’Auschwitz-Birkenau. Chaque année qui passe nous rappelle non seulement l’horreur indicible de l’Holocauste, mais rend encore plus urgent le devoir de mémoire, tandis que les survivants se font rares et que de plus en plus d'études montrent que les jeunes générations connaissent peu ce sombre pan de notre histoire.

Notre mémoire est toute fragile. «Loin des yeux, loin du cœur», dit l’adage. «Loin de l’histoire, loin de la mémoire» pourrait être le nouveau dicton.

Le 26 janvier, veille de ce 75e anniversaire, le décès de la vedette de basketball Kobe Bryant a entraîné une onde de sympathie sur les réseaux sociaux. Il m’a semblé que cette tragique mort de Bryant, de sa fille Gianna, elle aussi talentueuse basketteuse, et celles des sept autres passagers de l’hélicoptère, ont éclipsé en émoi la commémoration de la libération d’Auschwitz, notamment chez les jeunes générations. Notons que les témoignages d’appréciation de l’athlète se sont vite mélangés à la fierté d’une certaine cathosphère empressée de souligner la foi catholique de Bryant, occultant du coup une accusation de viol en 2003, réglée au coût de 2,5 millions de dollars hors cour.

Enfin, ce 29 janvier est le troisième anniversaire de la tuerie à la grande mosquée de Québec, qui avait fait six morts, huit blessés et 17 orphelins. Pouvons-nous dire que le climat politique québécois sur le plan de la laïcité ait aidé les efforts pour un dialogue interculturel et une paix sociale accrus? Sans doute non. Faire mémoire de manière féconde appelle un travail de fond qu’aucun discours commémoratif ne saurait impulser.

Le décès tragique de Kobe Bryant mérite-t-il plus d’émoi que les millions de victimes des camps de concentration, alors que l’antisémitisme refait des apparitions menaçantes? La jeune Marylène Lévesque, assassinée par un homme troublé qui n’aurait pas dû être en libération conditionnelle vaut-elle moins dans nos considérations parce qu’elle était une travailleuse du sexe, et non un riche athlète croyant et inspirant?

La bonne mort

Pendant des siècles, le christianisme a tenu à l’idée d’une «bonne mort», manifestée jusque dans des confréries établies pour encourager les dévotions préparant à gagner son ciel, notamment populaires au XVIIIe siècle. La bonne mort se définissait comme venant au mourant au terme d’une vie tournée vers la sainteté, se produisant ni trop vite ni trop lentement, de sorte que le pieux fidèle puisse souffrir juste assez pour s’identifier au Christ en croix et repentir adéquatement de ses torts, mais sans agoniser pour autant. Plus récemment, la bonne mort pouvait signifier quitter cette terre après une vie accomplie et sans souffrir. Mourir dans son sommeil pouvait ainsi être une bonne mort. La notion de bonne mort est en pleine évolution dans le contexte d’une éthique en ébullition dans les soins de fin de vie.

Dans les cas des victimes de l’Holocauste, des femmes victimes de féminicide, de nos concitoyens musulmans tués en priant, de Kobe Bryant ou de tout trépas tragique, une chose les unit: aucune de ces morts n’est «bonne». Chacune est un accident ou une horreur écourtant une vie.

Au demeurant, la question à soupeser n’est pas celle, malaisée, de savoir si une mort mérite plus d’attention ou d’émoi qu’une autre. De fait, la valeur des morts diffère-t-elle selon les personnes, la culture, la religion, l’époque, le contexte? Non, certes. Mais nos réactions révèlent peut-être un côté obscur: la difficulté de reconnaître la valeur de toute personne indépendamment des critères susmentionnés, et de l’honorer non seulement dans la mort, mais avant tout, dans la vie. Car avant la bonne mort, il y a le combat commun et humain de la bonne vie, pour tous.

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