Chronique de Sabrina Di Matteo

Le drapeau unispolié du Canada

Une jeune femme manifeste à Toronto le 6 juin 2021 en marge de la découverte des restes non-identifiés de 215 enfants à l'ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique.
Une jeune femme manifeste à Toronto le 6 juin 2021 en marge de la découverte des restes non-identifiés de 215 enfants à l'ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique.   (CNS photo/Chris Helgren, Reuters)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2021-07-01 11:06 || Canada Canada

Depuis la fin mai, chaque semaine apporte son lot de chiffres en rafale : 215 dépouilles d’enfants retrouvées à Kamloops (C.-B.), puis 751 à Marieval (Sask.), 182 à Lower Kootenay (C.-B.) et tant d’autres à venir. 150 000 enfants des peuples des Premières Nations, des Métis et des Inuits enlevés à leurs familles pour être « rééduqués » dans 139 pensionnats à travers le Canada, pays du drapeau unifolié, entre 1830 et 1996. Des églises catholiques, dont certaines en territoire autochtone, ont été incendiées récemment. Après les chaussures d’enfants en guise de commémoration sur les parvis, des empreintes de main rouge couleur sang ont été graffités sur les portes de la co-cathédrale de Saskatoon.

Les appels à annuler les célébrations de la fête du Canada le 1er juillet ont fusé de toutes les communautés autochtones, ainsi que de plusieurs organismes et alliés. Le Canada est en deuil. Qu’y a-t-il à célébrer? L’image du Canada pacifique, accueillant de toutes cultures, et louangé sur la scène internationale a pris un coup. Comme bien des nations, le Canada a du sang sur les mains : celui de ses premiers habitants.

Identités en berne

Être Canadien ou catholique, par les temps qui courent, est loin d’être affaire de fierté. Les pensionnats mis en place par le gouvernement fédéral et gérés par des Églises chrétiennes et des congrégations religieuses se sont révélés être trop souvent des lieux d’abus en tous genres. Sous-alimentation (due au sous-financement gouvernemental), violences physiques, psychologiques et sexuelles ont été le lot de milliers d’enfants. Des épidémies de tuberculose ont aussi scellé le sort de beaucoup. Certains ont survécu et ont pu raconter leur histoire lors des audiences de la Commission de vérité et réconciliation (CVR). Et les histoires de ceux et celles qui n’ont pas survécu nous appellent maintenant d’outre-tombe, littéralement. La seule surprise est leur nombre, qui dépasse ce qui était présumé dans le rapport de la CVR, lequel estimait à 3200 le nombre de décès d’enfants tout en affirmant que cela n’était que la pointe de l’iceberg. Au pensionnat de Marieval, le rapport de la CVR attestait de huit décès d’enfants. Le radar à pénétration de sol a révélé la semaine dernière 751 sépultures. Statistiquement, nous pouvons sûrement nous attendre à encore plus de révélations choc au fur et à mesure des recherches d’anciens sites de pensionnats.

Comme un pansement arraché qui révèle une blessure non-cicatrisée, l’actualité nous remet en pleine face les manques de suivis institutionnels et l’insuffisance du chemin de réconciliation parcouru. Qu’il s’agisse de l’accès aux archives concernant les pensionnats, des services sociaux et de santé encore déficients pour les Autochtones, de la protection de l’enfance, des excuses attendues du pape mais dépendantes de la requête des évêques du Canada, ou des efforts de financement décevants des 48 entités catholiques dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens (2006), force est de constater que nous n’avons pas fait assez, tant au plan du gouvernement fédéral qu’au plan de la responsabilité catholique. Sur ce dernier point, il ne s’agit pas seulement de questions d’argent, mais aussi des engagements suivant les appels à l’action 58 à 61.

Un grand nombre de catholiques tombent des nues devant l’actualité récente et vivent une honte réelle devant la conscience de la spoliation qui traverse l’histoire du Canada. Pourtant, la documentation et les opportunités d’éducation sur les pensionnats, la Loi sur les Indiens, les impacts de la colonisation et les cultures autochtones ne manquaient pas. Comment se fait-il que les communautés de foi étaient si déconnectées de cette histoire qui implique tant l’Église? En contraste, un grand nombre de congrégations religieuses canadiennes, de par leurs prises de conscience et leur participation à la CVR, ont mis au cœur de leurs projets de justice sociale des occasions de formation continue, des projets auprès de communautés autochtones, et ont appuyé massivement le projet de loi C-51 afin que le Canada aligne ses lois avec la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

Manger dans la même assiette

Si nous avons l’impression de vivre un réveil, pour beaucoup, cela s’explique sans doute par le manque de contacts concrets avec des personnes autochtones. Il est vrai que c’est dans les provinces de l’Ouest canadien, là où a existé le plus grand nombre de pensionnats, et en Ontario qu’on trouve la majorité de la population autochtone. On peut avoir l’impression qu’il faut parfois aller bien loin pour rencontrer des Autochtones. À plusieurs égards, c’est faux. Kanesatake et Kahnawake (Mohawks), Wendake (Hurons-Wendat) et Odanak (Abénaquis) sont des exemples au Québec de proximité urbaine des Autochtones et d’opportunités de rencontres et visites interculturelles par les musées et centres d’amitié autochtone. Les festivals et pow-wows sont aussi accessibles. Le manque de connaissance est-il le symptôme d’un manque de volonté et d’intérêt à l’égard des Premiers peuples? Désormais, si nous avons été touchés par l’actualité, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas, et nous devrons être responsables de transformer les injustices et d’être des alliés. Car comme le dit le dicton autochtone, « nous mangeons dans une même assiette avec une cuillère ».

Je suis née au Québec d’immigrants italiens. Longtemps, je ne me suis pas sentie liée aux enjeux du colonialisme et au rôle de mon Église catholique dans tant de souffrance. Ces dernières années, j’ai développé un nouveau regard sur ma responsabilité. Je ne suis pas une descendante directe de colons. Le Canada a plutôt été pour ma famille une terre d’accueil. Mais cette terre et cet accueil bénéficient des effets de la colonisation. Mes parents ont quitté l’Italie en quête d’un avenir meilleur pour leurs enfants. Or, nous ne savions pas que « chez nous » vivaient des Autochtones en quête d’un avenir meilleur… chez eux. Une chose est sûre : nous ne pouvons pas regarder vers l’avenir sans écouter les témoins du passé et offrir les réparations nécessaires. Nous ne pouvons pas parler de corps social ou de corps ecclésial tant que des membres souffrent. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens (12, 26).

Lorsqu’on aura exprimé notre peine après chaque découverte de sépultures…

Lorsqu’on aura changé nos photos de profil sur les réseaux sociaux pour arborer temporairement un cadre thématique…

Lorsqu’on sera passé à la prochaine nouvelle horrifiante…

Lorsqu’on s’accordera quelques temps de vacances « déconnectés » avec une pointe de culpabilité…

Que restera-t-il de nos engagements à faire une différence?

Nous avons au bout des doigts des moyens de mobilisation et d’éducation populaire que nous devons mettre à profit. Individuellement, institutionnellement et politiquement, nous avons la capacité de créer ce bien commun, puisque nous mangeons dans la même assiette. En avons-nous la volonté? Dorénavant, c’est la seule histoire que je souhaite que le Canada écrive.

 

 

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