Chronique 'Curiosités du passé'

Le Ku Klux Klan et l’incendie de Notre-Dame de Québec

Photo de presse de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Québec le 22 décembre 1922. À l'endos, l'agence indiquait dans sa description de l'image que le Ku Klux Klan était soupçonné d'en être responsable. Image éditée pour accentuer les contrastes.
Photo de presse de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Québec le 22 décembre 1922. À l'endos, l'agence indiquait dans sa description de l'image que le Ku Klux Klan était soupçonné d'en être responsable. Image éditée pour accentuer les contrastes.   (Coll. privée/International Newsreel Photo)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2019-10-29 17:29 || Québec Québec

Le Ku Klux Klan a-t-il incendié la cathédrale Notre-Dame de Québec?

La question peut paraître farfelue au premier abord. Or cette vieille hypothèse fait un retour sur Internet ces derniers temps. En décembre, un journal ontarien affirmait dans un article sur le KKK que ce dernier était responsable de l’incendie de 1922[i]. L’idée se retrouve également sur Wikipedia[ii] et sur Trip Advisor[iii], deux sites dont le contenu peut être alimenté par n’importe quel internaute mais qui, par leur taille et leur diffusion, ont une grande influence.

Pendant cinq ans, de 1922 à 1927, la piste du KKK fut retenue parmi les causes les plus probables de l’incendie qui a ravagé la cathédrale de Québec, comme le confirme cette ancienne photo de presse obtenue par Présence.

Au recto se dessine l’image plutôt floue d’une cathédrale encore fumante. Quelques personnes se tiennent devant le bâtiment. Au verso est collé un texte, dont la date est incomplète mais qui est vraisemblablement de 1922, affirmant ceci:

«Photo is of the burning basilica of the Catholic church at Quebec, which was almost entirely destroyed by flames with a loss estimated at half a million dollars. Church and civic officials are of the belief that members of the Ku Klux Klan were responsible for the blaze, as well as for numerous others which have broken out recently in Catholic churches. Great enmity has sprung up between the Canadian Catholics and the members of the “invisible empire” and stringent [illisible] the part of the government is expected [illisible] be revealed.»

La photo était vendue par International Newsreel Corp., qui avait ses bureaux au 226 rue William, à New York.

Il est rare de trouver des photos qui mentionnent un lien direct entre l’incendie de Notre-Dame de Québec et le KKK.

Mais d’où vient cette hypothèse et pourquoi a-t-elle été abandonnée quelques années plus tard? Pour trouver un semblant de réponse à ces questions, il faut éplucher des journaux de 1922.

La crainte du Ku Klux Klan dans le Canada français

En effet, un coup d’œil aux articles publiés au Québec quelques semaines avant le feu du 22 décembre à Notre-Dame de Québec permet de constater qu’il existait à l’époque une peur réelle du KKK chez les Canadiens français.

Un texte de La Presse canadienne du 6 décembre 1922 précise qu’en raison d’une vague d’incendies suspects, les jésuites et les sulpiciens seront plus vigilants pour protéger leurs bâtiments: «[…] les autorités catholiques commencent à croire qu’elles sont les victimes d’un groupe d’incendiaires attitrés», écrivait-on. «On affirme en plusieurs milieux que les membres du fameux Ku Klux Klan sont les instigateurs de cette campagne, disait encore cet article. Hier, on a reçu en ville un message du Sorcier Impérial de la grande organisation américaine. La dépêche disait que le Ku Klux Klan n'a rien eu à faire avec les incendies.»[iv]

Or, de quels incendies s’agit-il au juste? De plusieurs cas qui, pour diverses raisons, ont été liés de près ou de loin au KKK.

Pensons d’abord à celui du Collège de Saint-Boniface, le 25 novembre 1922. En 1997, les Cahiers franco-canadiens de l’Ouest rappelaient que des décennies plus tard, la cause exacte restait toujours indéterminée et que plusieurs hypothèses ont été avancées, dont «des fils électriques défectueux, une chandelle, une lanterne, un laboratoire de chimie, une cigarette, le Ku Klux Klan, les Orangistes, la fournaise, etc.»[v].

«Par contre, la théorie d’un incendiaire est sans doute la plus plausible puisqu’une autre école de Saint-Boniface, l’école Provencher, a connu le même sort que le Collège (une semaine après), écrivait Carole Barnabé, l’auteure de ce texte de 1997. L’origine de ce second incendie est également mystérieuse! On ne connaîtra donc jamais la cause de l’incendie du Collège de Saint-Boniface, mais les soupçons pèsent toujours...»[vi]

Moins de deux semaines plus tard, le 5 décembre 1922, il y eu l’incendie de l’église et du presbytère d’Oka[vii]. Les sulpiciens étaient alors responsables de cette paroisse. Les journaux ont bien tenté de faire un lien avec le KKK, mais c’est la version du père Urgel Lafontaine, tirée d’un manuscrit de 1927[viii], qui attribue l’incendie à une surchauffe d’une fournaise, qui demeure la version officielle des causes de cet incendie.

«L'incendie de 1922 du presbytère n'est pas de nature criminelle», a confirmé à Présence l’assistant archiviste des sulpiciens, David Émond, dans un courriel en date du 21 janvier dernier. «Selon le témoignage d'une religieuse et des articles de journaux de l'époque, il s'agit d'un tuyau de la fournaise qui a surchauffé et pris en feu. C'est le cuisinier, Stanislas Major, qui a donné l'alarme à 7h00 du matin.»

Autrement dit, les soupçons liant cet incendie à Oka au KKK semblent avoir été de courte durée.

Entre ces deux incendies, il y eut également la conflagration du 1er décembre 1922 à Terrebonne. Dans ce cas précis, il ne fut pas possible de retracer des sources laissant entendre qu’il fut question du Ku Klux Klan.

Dans un ouvrage publié en 2010, Constance Backhouse, historienne et juriste spécialisée dans la discrimination raciale et sexiste rattachée à l’Université d’Ottawa, évoquait les soupçons à l’endroit du KKK en ces termes:

«En 1922, le Klan fut associé à une série d’incendies criminels qui causèrent des dégâts de plus de 100 000 $ à trois institutions catholiques romaines: la cathédrale de Québec, le gîte de l’Ordre sulpicien à Oka (Québec) et le petit séminaire des Pères du Saint-Sacrement à Terrebonne. En 1922, des lettres de menace signées par le Klan furent envoyées au Collège Saint-Boniface à Winnipeg. Moins d’un an plus tard, le Collège disparaissait dans un incendie, causant la mort de dix élèves.»[ix]

Dans une note de bas de page, elle évoque aussi un démenti contemporain des autorités du Klan basées à Atlanta au sujet des incendies visant des institutions catholiques canadiennes françaises.

N’empêche: la possibilité que le KKK puisse être l’auteur d’incendies visant les catholiques francophones était véritablement considérée comme plausible en 1922. La presse en général ne manquait pas de rapporter l’actualité se rapportant au Klan, à son développement aux États-Unis et à sa présence au Canada.

Ce climat de suspicion est d’ailleurs évoqué avec une pointe de sarcasme dans un éditorial intitulé «La guerre du feu est-elle déclarée?» paru dans L’Autorité[x] le 23 décembre 1922, c’est-à-dire le lendemain de l’incendie de Notre-Dame:

«Après l’Université de Montréal (deux fois), l’église du Sacré-Cœur [ndlr: à Montréal, ravagée le 3 avril, le feu aurait pris naissance près de l’orgue, mais la cause exacte semblait encore incertaine], la basilique de Sainte-Anne de Beaupré, le collège de Saint-Boniface, l’École Dentaire, c'était au tour de la basilique de Québec d'être incendiée dans des circonstances propres à jeter l'effarement dans une population pas du tout habituée à subir tant d'épreuves à la fois.»[xi]

Il ironise ensuite sur le fait qu’on suspecte d’abord les fils électriques et demande si l’électricité est protestante.

«D'autres, avec le maire [de Montréal, Médéric] Martin, s'en prennent au Ku Klux Klan, dont les adeptes auraient juré d’abattre le catholicisme en le dépouillant de ses meilleurs moyens de propagande: ses églises et ses institutions religieuses. Il nous semble cependant que le Ku Klux Klan en veut aussi aux Juifs, et nous ne voyons pas que beaucoup de synagogues aient été rasées», écrivait L’Autorité.

À ces incendies, il faut bien sûr ajouter celui de la basilique à Sainte-Anne-de-Beaupré, complètement rasée en mars 1922. Une éventuelle responsabilité du KKK ne semble pas avoir été évoquée dans ce cas: elle serait venue plus tard.

L’incendie de Notre-Dame de Québec

Mais l’hypothèse que le Klan puisse être derrière cette vague d’incendies touchant de manière si rapprochée des institutions canadienne françaises était prégnante et témoignait d’une certaine phobie ambiante. C’est dans un tel contexte de suspicion que brûla Notre-Dame de Québec en décembre.

Immédiatement, l’hypothèse que le KKK en soit responsable fut avancée.

Le Soleil du 22 décembre 1922 posait cette question en première page: «Est-ce une main criminelle qui s’acharne sur nos institutions?»[xii]

Évoquant les incendies de l’Université de Montréal, de Terrebonne et d’Oka, Le Soleil laissait croire qu’il pouvait s’agir «d’une entreprise concertée, en vue d’atteindre, par des coups durs, les objets qui touchent de plus près l’âme nationale»[xiii].

Dans cette même édition, le journal rapportait également ces propos:

«Le commissaire des incendies, M. Eugène Leclerc, que nous avons rencontré, rejette l’hypothèse que le feu a été allumé par une main criminelle; cherchons d'abord les causes naturelles, ajouta M. Leclerc, déclarant ensuite qu'il considérait comme un malheur le grand bruit que l’on fait depuis quelque temps surtout autour de ces rumeurs d'incendiaires, ce qui peut avoir les résultats les plus désastreux, en faisant germer dans la tête d'un toqué ou d'un maniaque, l’idée d’aller mettre le feu.»[xiv]

Le journal mentionnait ensuite l’existence de lettres anonymes qui auraient notamment menacé d’incendier le Séminaire de Québec le 28 décembre, mais n’était pas en mesure de donner plus de précisions.

Un texte de l’Associated Press publié le 26 décembre[xv] évoquait une intervention du chef du Parti conservateur du Québec à l’Assemblée nationale, Arthur Sauvé (écrit erronément «Suave» dans l’article original) demandant s’il n’y a pas lieu de considérer une piste criminelle.

«Would it not be well to question whether this fire is from the work of a criminal organization? That is in the air, and I call the attention of the Attorney-General to the fact that within a year we have had to deplore losses of that kind every month», indiquait l’AP.

L’agence expliquait ensuite qu’on a d’abord évoqué la possibilité d’un court-circuit électrique,  mais que Mgr Eugène Laflamme (écrit ici «La Flamme»), le curé de Notre-Dame, a présenté à Daniel Lorrain, chef de la police provinciale, une lettre estampillée à Montréal affirmant que la cathédrale serait incendiée le 28 décembre.

Le texte de l’AP ajoutait ceci: «Fire fiends inspired by Ku Klux Klan propaganda or religious mania were responsible for the destruction of the magnificent Basilica, according to Chief Detective Dan Lorrain, of Quebec.»

Le 29 décembre paraissait dans La Tribune un compte-rendu de l’enquête d’Eugène Leclerc, prévôt des incendies.[xvi] On y précisait que Mgr Laflamme avait affirmé à cette occasion n’avoir jamais eu de lettre de menace. Un autre témoin a aussi affirmé que le Séminaire de Québec n’avait pas reçu une telle lettre, mais soutenait que le secrétaire du cardinal Louis-Nazaire Bégin en avait reçu une en provenance de Montréal portant les lettres K.K.K.

«Le contenu de la lettre se lisait comme suit: "Prenez garde. Après Montréal et St-Boniface – Québec ! (Signé) "Avertissement."», précisait le journal.

Il régnait donc une certaine confusion dans les affirmations au sujet de ces menaces et sur l’existence – ou non – d’une telle lettre.

Contacté par Présence, l’archiviste de l’archidiocèse de Québec, Pierre Lafontaine, confirme qu’il n’y a «aucune trace d’un tel document dans les archives du diocèse ni dans les archives de la paroisse Notre-Dame de Québec».

Les causes exactes de l’incendie sont donc restées incertaines, les responsables de la paroisse estimant que ça ne pouvait être en raison d’un problème électrique.

Ce flou a perduré jusqu’en 1927.

Ray Marsden

C’est là qu’entre en scène un certain Raymond K. Marsden. Cet homme est mentionné pour la première fois dans  la presse québécoise le 25 juin 1927. Il se trouve alors au cœur d’une anecdote américaine racontée par La Presse canadienne, publiée dans Le Nouvelliste:

«Ray Marsden, 42 ans, de Flint, dans une confession qu’il aurait faite, a avoué avoir participé à nombre d’actes de pillage et à des vols contre des églises catholique. Les officiers de police ont raconté qu’il leur aurait dit avoir pillé 22 églises catholiques en compagnie de 4 complices.»[xvii]

Le type s’est fait arrêter alors qu’il tentait de commettre un vol à l’église de Notre-Dame de la Consolation à Carey, en Ohio, le 29 mai.

Il s’agit alors d’un entrefilet plutôt banal qui passe pratiquement inaperçu. Mais plus les jours passent et plus de nouveaux détails émergent à son sujet.

Une dépêche de l’Associated Press du 30 juin 1927 fait état d’une carrière criminelle de vingt-sept ans au cours de laquelle Marsden aurait commis 15 000 vols dans 7000 églises aux États-Unis et au Canada, amassant ainsi 81 000 $, soit une somme équivalente à environ 1,2 million de dollars américains en 2019. Il aurait aussi affirmé avoir incendié des églises.[xviii]

Il aurait donc débuté sa carrière criminelle vers 15 ans, s’en prenant à environ 259 églises par année pendant un peu plus d’un quart de siècle. C’est considérable, voire étonnant, mais pas complètement impossible à une époque où les lieux de culte restaient souvent ouverts et où les systèmes de sécurité étaient sans commune mesure avec ceux d’aujourd’hui.

Il faut attendre la fin du mois d’août pour que la presse canadienne française fasse largement écho à son histoire.

Car c’est à ce moment que Marsden semble avoir élargi sa version pour donner de nouveaux détails sur ses crimes. Il se mit alors à affirmer qu’il était responsable de l’incendie de dix-sept églises au Canada, dont la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré et la cathédrale Notre-Dame de Québec.[xix]

Un certain Adélard Constantin[xx], sergent détective de la Commission des incendies à Montréal, serait allé à Columbus, en Ohio, récupérer des déclarations sous serments, que la presse de l’époque désignait par l’anglicisme «affidavit».[xxi]

Les journaux de l’époque dressent un portrait peu flatteur de Marsden, le présentant comme un criminel sans scrupule qui se délecte de l’attention que lui apportent ses déclarations.[xxii] Le criminel affirmait avoir enfoui son butin près de Lacolle, mais a refusé de dire aux policiers à quel endroit exactement.[xxiii]

La Tribune soulevait d’ailleurs la question de la crédibilité des propos de Marsden: «Les autorités ici se demandent si Marsden s'amuse à conter des histoires ou s'il dit la vérité.»[xxiv]

Selon le prêtre catholique américain David J. Endres, historien de formation qui a consacré en 2015 une conférence au parcours de Marsden, les motifs du criminel restent difficiles à comprendre un siècle après ses crimes. Il décèle chez lui une tendance sociopathe qui l’amenait à voler l’argent des troncs destiné aux pauvres sans se soucier des victimes qu’il faisait. Le fait qu’il appréciait la renommée que lui procuraient ses crimes témoigne aussi de fortes tendances narcissiques:

«Whether sociopath, narcissist, or simply a career criminal, Marsden’s criminal mind appears to have been impacted by his faith, using his hatred of his religion as a reason to commit his crimes. His incredible decades-long crime spree witnesses to a strange form of anti-Catholicism in which arson and theft seemingly became the means of a Catholic’s revenge against his own Church[xxv]», indique le père Endres.

La thèse d’Endres est de mettre l’accent sur le fait que Marsden était catholique afin de mettre en relief son comportement haineux envers l’Église.

L’historien souligne au passage un autre élément intéressant en citant un article du Carey Times du 27 juin 1927 qui affirmait que Marsden a démenti mettre le feu aux églises et qu’il accusait plutôt ses complices d’être les responsables des incendies.[xxvi]

La piste de Marsden dans la presse canadienne française se perd dès le mois d’octobre 1927. La presse indiquait alors que les autorités cherchaient à valider les déclarations du criminel.

«Le sergent-détective Constantin, de la cour de commissaire des incendies; qui est allé à Columbus, Ohio, pour prendre les aveux de Marsden, s'est depuis occupé de contrôler celle confession, a fait un rapport au département du Procureur-Général disant que les déclarations de Marsden étaient véridiques. […] Entre temps un rapport complet a été transmis de Montréal à l'honorable M. L.-A. Taschereau, Procureur-Général de la province de Québec.»[xxvii]

Or, reste-t-il une trace de ces déclarations sous serment de Marsden qui auraient été récupérées par Constantin et d’un rapport qui aurait été remis à Taschereau? Si oui, cela permettrait de passer au crible les déclarations du criminel pour les dix-sept églises concernées au Canada, dont la cathédrale Notre-Dame.

Du côté des archives de l’archidiocèse de Québec, les dossiers n’apportent aucun éclairage. «Aucune trace de cette affaire dans les archives, ni des déclarations (affidavits) faites par Marsden, ni du rapport fait pour le procureur-général Taschereau», confirme l’archiviste Pierre Lafontaine.

À Montréal, l’ancien pompier aujourd’hui archiviste Jean-François Courtemanche indique qu’il n’y a aucune mention du nom «Constantin» dans la vaste base de données archivistiques qu’il peaufine depuis 1993 et qui recense pas moins de 23 607 incendies, dont 171 incendies dans des lieux de culte à Montréal depuis 1683.

«C’est une période avec des événements couverts de mystère», dit-il en entrevue au sujet des nombreux incendies des années 1920. «C’est surprenant qu’on ne soit pas encore capable de lever le voile sur ces événements importants.»

Normalement, il devrait y avoir une trace de Marsden dans les archives juridiques de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), puisqu’un rapport aurait été remis au procureur général en 1927.

«Nous avons effectué plusieurs recherches, entre autre dans l'index de la correspondance du procureur général afin de tenter de retracer un dossier en lien avec cet incendie», précise Sylvie Bédard, archiviste de référence pour la Direction de BAnQ Québec, dans un courriel envoyé à Présence. «Nous avons épluché les années 1922, 1923 et 1927 mais n'avons trouvé aucune entrée pour cet incident.» Aucune trace non plus d’un tel rapport dans le fonds P350 lié à Louis-Alexandre Taschereau. «Malheureusement, nos efforts sont demeurés vains...», écrit-elle.

L’histoire a toutefois retenu la version de Marsden. Lorsque la paroisse de la cathédrale a souligné son 350e anniversaire en 2014, c’est celle qui a été retenue.

Le curé de la cathédrale, Mgr Denis Bélanger, lui-même grand amateur d’histoire, a affirmé à Présence plus tôt cette année que s’il connaissait l’histoire de Marsden, celle du Ku Klux Klan lui était inconnue.

Quant à Marsden, l’historien Endres perd sa trace dans les archives américaines dans les années 1940. Il aurait, au cours de sa vie, été condamné à environ 40 ans de prison, mais n’aurait purgé qu’une fraction de ces peines. L’année exacte de sa mort reste un mystère.

***

Il ne nous appartient pas de dire si des lettres de menace liées au Ku Klux Klan ont existé et dans quelle mesure elles pouvaient être crédibles. Il ne nous appartient pas plus de déterminer la valeur des affirmations de Marsden, un homme dont la vie gravitait autour du vol et du mensonge. Il s’agit là d’un travail d’historien qui mériterait un approfondissement de toutes les sources historiques existantes, au Canada et aux États-Unis.

En revanche, ce bref survol historique permet de montrer qu’il peut être pertinent de questionner la version officielle des causes de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Québec en 1922.

Cette version – celle de Marsden – permettait d’enfin trouver une cause précise à cet incendie après des années de piétinement dans l’enquête. De plus, elle cadrait parfaitement avec le même discours nationaliste qui nourrissait crainte et suspicion à l’égard d’une organisation extérieure – dans le cas-ci le Ku Klux Klan – qui voudrait secrètement s’en prendre au peuple canadien français: la menace est réelle, elle témoigne d’un sentiment anti-catholique et anti-francophone et les Canadiens français avaient bien raison de se méfier de telles menaces, aussi nébuleuses fussent-elles. C’était, en quelque sorte, la réponse que l’on souhaitait trouver, puisqu’elle venait conforter un certain discours nationaliste et renforcer l’esprit de corps de la nation.

Comme quoi les théories de complot qui pullulent aujourd’hui n’ont rien de bien nouveau. Hier comme aujourd’hui, elles en révèlent souvent davantage sur les craintes et les turpitudes d’une société que sur les dangers qui la guettent.

***

[i] Greg Mercer, « When the Klan Came to Kitchener », Waterloo Region Record, 29 décembre 2018, https://www.therecord.com/news-story/9102476-when-the-klan-came-to-kitchener/ [consulté le 29 octobre 2019].

[ii] «Cathedral-Basilica of Notre-Dame de Québec», Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Cathedral-Basilica_of_Notre-Dame_de_Qu%C3%A9bec [consulté le 29 octobre 2019].

[iii] «Destroyed by canon and the Ku Klux Klan, and rebuilt each time.», TripAdvisor, https://www.tripadvisor.co.za/ShowUserReviews-g155033-d155594-r514984271-Basilique_Cathedrale_Notre_Dame_de_Quebec-Quebec_City_Quebec.html [consulté le 29 octobre 2019].

[iv] «Sulpiciens et jésuites sur le qui-vive», Le Nouvelliste, vol. 3, no 34, 6 décembre 1922, page 1.

[v] Carole Barnabé, « L’incendie du Collège de Saint-Boniface du 25 novembre 1922», Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, vol. 9, no 1-2, 1997, pages 87-100, https://ustboniface.ca/presses/file/documents---cahier-vol-9-no-1-2/9barnabe.pdf [consulté le 29 octobre 2019].

[vi] Idem.

[vii] « Le feu détruit l’église d’Oka », 5 décembre 1922, Le Nouvelliste, troisième année, no 33, p. 1.

[viii] OKAMI, volume 13, no 1, printemps 1998, Société d’histoire d’Oka, https://societehistoireoka.files.wordpress.com/2018/05/volume-13-numecc81ro-1.pdf [consulté le 29 octobre 2019].

[ix] Constance Backhouse, De la couleur des lois : une histoire juridique du racisme au Canada entre 1900 et 1950, 2010, Presses de l’Université d’Ottawa, Ottawa, p. 244.

[x] Publié entre 1913 et 1955, ce journal se voulait de tendance libérale et anticléricale. À ne pas confondre avec le journal français du même nom.

[xi] «La guerre du feu est-elle déclarée?», L’Autorité, vol. 9, no 502, 23 décembre 1922, page 1.

[xii] «La basilique en cendres», Le Soleil, no 299, 22 décembre 1922, page 1.

[xiii] «Triste désastre», Le Soleil, no 299, 22 décembre 1922, page 5.

[xiv] «La basilique en cendres», idem, page 9.

[xv] «Quebec Notre Dame Church Falls Prey to Torch», The Plattsburgh Sentinel, vol. 67, no 103, 26 décembre 1922, page 1.

[xvi] «L’enquête sur le désastre de Québec», La Tribune, no 269, 29 décembre 1922, page 8.

[xvii] «Un pilleur des églises catholiques», Le Nouvelliste, vol. 7, no 200, 25 juin 1927, page 1.

[xviii] «Les exploits d’un voleur d’églises en 27 ans», Le Canada, vol. 25, no 74, 1er juillet 1927, page 13.

[xix] «Les incendiaires qui brûlaient nos églises», La Presse, vol. 46, no 262, 25 août 1927, page 1.

[xx] Il pourrait s’agir du même Adélard Constantin qui avait enquêté sur la tragédie du Mystic Rill au parc Dominion en 1919. Plusieurs personnes étaient mortes dans l’incendie du «scenic railway», aujourd’hui appelé «montagnes russes».

[xxi] «Les incendiaires qui brûlaient nos églises», idem.

[xxii] «Il dit avoir incendié le sanctuaire de Ste-Anne, la basilique de Québec, l’église de Drummondville et autres», La Tribune, 24 août 1927, vol. 18, no 160, page 1.

[xxiii] Idem.

[xxiv] Idem.

[xxv] David J. Endres, «Church Sneaks, Firebugs, and Thieves: The Anti-Catholic Crime Spree of Ray Marsden and Accomplices, 1910-1940», intervention donnée à la American Catholic Historical Association, mid-year meeting, University of Notre Dame, Notre Dame, Indiana, 2015, https://www.researchgate.net/publication/274195477_Church_Sneaks_Firebugs_and_Thieves_The_Anti-Catholic_Crime_Spree_of_Ray_Marsden_and_Accomplices_1910-1940 [consulté le 29 octobre 2019].

[xxvi] Idem.

[xxvii] «Marsden brûlait les églises», Le Bien public, vol. 19, no 36, 20 octobre 1927, page 1.

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