JMJ 2016: carnet d’observation

Le pluralisme uniformisant des JMJ

Le pape salue la foule en arrivant au campus Misericordiae de Cracovie pour la messe de clôture des JMJ 2016 en Pologne le 31 juillet.
Le pape salue la foule en arrivant au campus Misericordiae de Cracovie pour la messe de clôture des JMJ 2016 en Pologne le 31 juillet.   (CNS photo/Paul Haring)
Jean-Philippe Perreault | Collaboration spéciale
Collaboration spéciale
2016-08-08 15:12 || Monde Monde

«De tous les pays et aux parcours religieux et spirituels divers.» Ainsi présente-ton les participants aux JMJ. Le pluralisme semble inhérent à ce type d’événement mondialisé. Cependant, comme pour tout «produit» de la mondialisation, l’entreprise est, au final, des plus uniformisantes et uniformisées.

Le paradoxe est quelque chose comme la muse du chercheur. Face à un événement vaste et complexe comme les Journées mondiales de la jeunesse, il est une bouée dans flot d’informations et d’images dont on s’imprègne. Il indique qu’il y a quelque chose à intelliger et on s’y accroche.

En voici donc un paradoxe qui frappe: on a beau savoir qu’ils viennent de partout dans le monde, à observer les participants aux JMJ dans la ville et lors des grands rassemblements, ils paraissent d’une étonnante homogénéité. Ils ont des styles vestimentaires semblables, le même sac à dos (de trois couleurs différentes), la même cocarde au coup, le même imperméable lorsqu’il pleut. En groupe, ils empruntent les mêmes circuits dans la ville. Et même le fait qu’ils agitent leur drapeau national et portent un chandail ou un chapeau à l’effigie de leur pays parle davantage d’uniformité que de pluralisme dans la mesure où ils ont tous leur drapeau, chandail ou chapeau particulier.

Voilà ce qu’il faut chercher à comprendre: s’ils ont assurément des parcours religieux, spirituels, sociaux et culturels différents, comment cette diversité en arrive-t-elle à se dissoudre au profit d’une «identité catholique» commune?

Individuo-globalisme

Une première explication tient à la configuration contemporaine de l’expérience religieuse. Selon la proposition de Raphaël Liogier, nous serions face à de «l’individuo-globalisme», c’est-à-dire que notre époque serait portée à la fois par un souci de soi (individualisme) et une conscience globale, mondiale (globalisme). Ce faisant, pour répondre à ces aspirations, les religions tendent de plus en plus à s’uniformiser. Elles seraient de moins en moins enracinées dans des cultures locales et davantage formatées en un produit exportable, qui peut circuler mondialement. C’est le temps de «la religion sans culture», soutient Olivier Roy. Bref, les JMJ ne pas sont étrangères à la société de consommation mondialisée dans laquelle les jeunes sont nés.

Mais il y a aussi un mécanisme propre à cette religiosité des grands rassemblements. Qu’ils soient religieux ou non, la nature de ces événements repose sur ce passage de la diversité à l’unité que permet l’effet de foule. Guidée par un meneur (ici le pape), la masse des individus se transforme en une foule unifiée possédant sa propre identité. Le meneur canalise l’énergie de la foule et la foule, en retour, confère au meneur son autorité et sa légitimité. Il y a là quelque chose d’une expérience initiatique, d’une fusion et d’une ivresse transformatrices. Et il y a surtout un là un temps à saisir, et à exploiter pour l’Église.

Processus d’incorporation

Les JMJ demeurent donc un  «processus d’incorporation», pour reprendre le terme de Philippe Portier. Non seulement l’événement est-il fortement programmé, encadré et contrôlé, mais la régulation est l’une des visées: catéchèses des évêques, découverte des saintes et saints, pèlerinage de la miséricorde, confessions ici et là dans les différents lieux participent d’une stratégie d’initiation à la doctrine et à l’Église qui n’est en rien le fruit du hasard. Il s’agit de véritables mécanismes d’intégration dans une lignée dont l’institution assure l’authenticité. «L’objectif des JMJ est de faire vivre l’expérience de la communion de l’Église universelle, l’écoute de la Parole de Dieu, la célébration de l’Eucharistie et le sacrement de la pénitence» lit-on dans le guide du pèlerin.

Et cette communion ne peut se faire sans la figure du pape. Plus que de la «papolâtrie», la relation au pape permet l’affirmation d’une particularité catholique, assurant la différenciation avec les autres confessions. Si le religieux se déconnecte des cultures locales pour se mondialiser, il se reconnecte à d’autres traits, dont celui de la papauté telle que conçue depuis Jean-Paul II. Le pape est alors exemplaire de cet «individuo-globalisme»: il est le personnage inspirant que l’on peut suivre sur Twitter dans ses déplacements à travers le monde, tout en se rappelant la force de son itinéraire personnel.

Nous pourrions penser qu’il en va de même du prêtre et du religieux/religieuse. À ce sujet les images sont fortes: au milieu de la foule lors des grands rassemblements, on les retrouve ici et là en soutane, portant le collet romain, le voile, la cornette ou la bure. Ils prennent place au milieu de la foule, souvent debout, se protégeant du soleil par un parapluie. On peut également les observer lors des déplacements, suivant les jeunes ou les guidant, consultant leur carte au coin des boulevards. Leur présence témoigne d’une intégration à la foule alors que leurs habits marquent une distinction de la masse. La configuration est évocatrice du contexte social et culturel actuel: ces virtuoses du religieux n’occupent plus le «terrain» dans un ordre précis qu’ils présideraient (comme à l’époque des processions de la Fête-Dieu, par exemple), mais apparaissent comme des «pop-up» au cœur de la foule, affirmant ainsi leur rôle dans une configuration davantage liée à l’espace, à la mouvance, au déplacement.

Comment ne pas reprendre cette formule de Michel de Certeau (de 1977!) qui nous est heureusement rappelée par Philippe Portier: «Les propos sont frémissants de pluralisme, mais les structures centralisatrices n’en sont renforcées que plus fermement. Il n’est plus de liberté et de pluralisme qu’octroyés par une hiérarchie*».

Jean-Philippe Perreault est professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval et titulaire de la Chaire Jeunes et religions. Ses travaux s’inscrivent en sciences des religions, dans une approche sociologique. Il s’intéresse aux configurations contemporaines du religieux, au religieux dans les sociétés de consommation, à la «religion numérique», à la religiosité des grands rassemblements.

_____________
* Michel de Certeau, «L’Eglise catholique : la fin de la période conciliaire», Universalia 1977, p. 142 s. cité dans Philippe Portier, «L’Eglise catholique dans l’espace public en régime de «seconde modernité». L’exemple des Journées mondiales de la jeunesse» in Bruno Bethouart et Michel Launay (dir.), Les religions dans la rue, Les cahiers du Littoral, 2015, 2, 14, p.283-298.


4 Commentaire(s)

Anne Fortin || 2016-08-10 19:25:23

Merci, Jean-Philippe. Ton analyse est très juste et inspirante. Au plaisir de s'en parler.

Jean Guy Nadeau || 2016-08-10 16:58:18

Sauf poir les prêtres, ça vait aussi poir les festivals punk et métal. Hé Hé. Qui se rassemble se ressemble. Au Forum Social Momdial à Montréal, ça me semble plus diversifié malgré une idéologie partagée.

Réjeanne Martin || 2016-08-10 11:07:10

Un article qui ramène l'émotivité - moteur incontournable de ce vaste rassemblement - au ras du vécu social et religieux de la vie quotidienne.

E.-Martin Meunier || 2016-08-09 15:51:57

Excellent article de Jean-Philippe Perreault!

 

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