Chronique 'Curiosités du passé'

Les cartouches oubliés de Sainte-Anne-Beaupré

Des éléments ornementaux de la première basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré, aujourd'hui intégrés dans un bâtiment secondaire, constituent un subtil trésor largement oublié.
Des éléments ornementaux de la première basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré, aujourd'hui intégrés dans un bâtiment secondaire, constituent un subtil trésor largement oublié.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2020-06-11 22:57 || Québec Québec

La première basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré n’a jamais fini de livrer quelques secrets. Alors qu’on approche du centenaire de l'incendie qui la ravagea en 1922, force est de constater que son souvenir tend à lentement s’effacer de la mémoire collective.

Pourtant, il reste encore plusieurs traces tangibles de ce bâtiment intimement lié à notre histoire religieuse.

Les plus accessibles aux visiteurs sont aujourd’hui les autels rescapés de l’incendie, installés dans une salle du sous-sol de la basilique actuelle, et une statue d’un Christ Ecce Homo qui reste bien en évidence dans la Scala Santa, bâtiment situé le long de l’avenue Royale. La large statue dorée qui se trouve entre les deux clochers, au sommet de la basilique, est également la même qui se trouvait sur l’ancienne église.

Mais certaines des décorations les plus massives du bâtiment incendié paraissent quelque peu oubliées.

Repenser la façade

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, tandis que les pèlerinages sont en croissance, le caractère vétuste de l’église de Sainte-Anne-de-Beaupré (la troisième, celle de 1676), devient de plus en plus évident. La paroisse opte donc pour la construction d’un nouveau lieu de culte – un quatrième depuis la fondation du sanctuaire en 1658.

Son érection commence en 1872. Le projet n’est alors pas très différent de nombreuses églises paroissiales, dont la voisine à Château-Richer, mais comporte une finition ornementale qui se démarque pour l'époque. L’église devait avoir une unique flèche centrale sur la façade, ce qui ne fut jamais le cas car on repensa complètement les plans pour y inclure des agrandissements. Ces modifications s’effectuèrent sous la direction du père rédemptoriste belge Servais Paquay.

«De 1875 à 1884, il fut attaché au couvent de Sainte-Anne-de-Beaupré, dans la province de Québec, au Canada, et prit une part active aux grandes Missions canadiennes. Ses talents d'architecte furent mis à contribution lors des travaux d'agrandissement de la basilique de Beaupré, un des grands monuments religieux du Canada», relate l’ouvrage Biographie Coloniale Belge publié en 1948.

L’essentiel des travaux effectués au milieu de la décennie 1880 consistait à élargir l’église vers le devant et sur les côtés. C’est à cette occasion qu’on pencha pour une façade à deux clochers. On conserva les trois portes centrales, mais on voulut ajouter des symboles, dont la grande statue dorée installée au sommet de la façade en 1886. C'est d'ailleurs cette même statue qui se trouve encore au sommet de la façade, puisqu'elle survécut à l'incendie.

Vers 1884 – la date exacte resterait à confirmer – on s'apprêtait à ajouter une représentation des vertus théologales que sont la foi, la charité et l'espérance:

«L'ornementation de la façade sera complétée par des reliefs monolithes représentant les emblèmes des 3 vertus théologales. Enfin la statue colossale de la Bonne St-Anne dominera le faite de l’église. C’est le révérend père Pâquay qui dirige les travaux», mentionnait Le Courrier du Canada dans son édition du 29 mars 1884. Il avançait le 15 juin comme date prévue de complétion des travaux.

Des traces photographiques

Ces emblèmes sont peu mentionnés lorsqu’il est question de l’ancienne basilique. Cependant, de nombreuses photos d’époque permettent d’en avoir une idée assez précise, dont celle-ci représentant un pèlerinage de zouaves de Québec et de Trois-Rivières prise par le photographe trifluvien Pierre-Fortunat Pinsonneault en 1904.


Les Zouaves de Québec et de Trois-Rivières à Ste-Anne-de-Beaupré, août 1904. 1904. Pinsonneault. Carte postale, coll. privée.

La croix de pierre au-dessus de l’entrée principale représente la foi. L’ancre, du côté nord, symbolise l’espérance. Au sud, un cœur brûlant désigne la charité. Elles se présentent sous forme de cartouches, c'est-à-dire d'ornements ovales sculptés dans la pierre.

Ces trois symboles ont survécu à l’incendie de 1922. Pendant quelques années, la croix fut exposée sur le terrain de la nouvelle basilique. Ce qui lui est arrivé par la suite reste à élucider.


Une procession en été. Vers 1930. Phot. inconnu. Photo, coll. privée.

Quant au sort des cartouches, le seul document qui les mentionne clairement est l’ouvrage grand public Votre visite au Sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, rédigé par le père rédemptoriste Samuel Baillargeon et réimprimé quelques fois.

Il y précise que le bâtiment qui héberge les bureaux de la Revue Sainte Anne, situé le long de la voie ferrée, à l’arrière de la basilique, là où les touristes s’aventurent rarement, a été construit en 1938.

«On voit encore deux sculptures de l’ancienne basilique insérées dans le rez-de-chaussée de la construction; les autres sculptures des deux frontons ont été faites en 1938», écrit-il.

Le cartouche le plus facile à repérer se trouve sur la façade sud du bâtiment. Il s’agit de l’ancre, qui fait face au fleuve… et au boulevard Sainte-Anne. Des centaines d’automobilistes passent devant chaque jour sans se douter qu’un tel bâtiment utilitaire abrite un tel morceau d’histoire.


Les bureaux de la Revue Sainte Anne. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.

De loin, il reste discret. En s’approchant, il est possible de voir qu’il a été recoupé pour ne conserver que le centre et la bordure qui était à sa droite. Puisqu’il est maintenant incliné vers la gauche, elle se retrouve désormais au-dessus de l’ancre.


Élément décoratif provenant d'un cartouche de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré incendiée en 1922. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.

Le cartouche de la charité est plus difficile à trouver. Son emplacement est plutôt ingrat: il se retrouve au niveau du sol, faisant face au nord.


Élément décoratif provenant d'un cartouche de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré incendiée en 1922. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.

Son emplacement permet toutefois de l’observer de très près. Il est fait d’une pierre calcaire souvent utilisée sur d’anciens bâtiments de la région. Celle-ci pourrait provenir de Saint-Marc-des-Carrières, où il était possible d’extraire des blocs suffisamment grands pour une telle réalisation. Comme l’ancre, il a été recoupé. Aucun élément de son cadre n’a été conservé.


Élément décoratif provenant d'un cartouche de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré incendiée en 1922. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.

Un coup d’œil aux tympans qui se trouvent sur la face nord du bâtiment révèle toutefois un élément qui ne concorde pas avec l’affirmation du père Baillargeon. En effet, celui du rez-de-chaussée semble représenter une couronne de saint Édouard, symbole régalien associé à la monarchie britannique.


Tympans des bureaux de la Revue Sainte Anne, à Sainte-Anne-de-Beaupré. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.


Tympan représentant une couronne. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.

Le tympan du deuxième étage représente des feuilles de laurier. Son rendu est toutefois quelque peu curieux.


Tympan représentant des lautiers. 6 juin 2020. Photo Présence/P. Vaillancourt.

Plutôt que d’avoir été sculptés en 1938, il semblerait plutôt qu’il s’agisse d’éléments d’origine des cartouches. La couronne et les lauriers sont bien visibles sur cet agrandissement d’une photo des frères Neurdein prise en 1907.


Détail de la façade de la première basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré. 1907. Neurdein. Carte postale, coll. privée.

Les éléments se recoupent, jusqu’aux encadrements moulurés des cartouches, qui ont même été utilisés de manière créative pour assurer l’harmonie de l’intégration dans le bâtiment. Le tympan du deuxième étage provient visiblement de la section du bas d'un des deux cartouches: elle a été mise à l'envers pour son intégration à un nouveau bâtiment en 1938.


Idem, avec agrandissement et photomontage.

Ainsi, le bâtiment de la Revue Sainte Anne contient davantage d’éléments issus du XIXe siècle que ce qu’un rapide coup d’œil ne laisse entrevoir.

Un héritage matériel à garder en mémoire

Toute la période précédant l’agrandissement de la première basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré est plutôt mal documentée. Il est difficile d’établir si la représentation des vertus théologales faisait partie des intentions des constructeurs à l’origine, s’il s’agit d’une volonté du père Paquay ou d’une autre personne.

Leur présence discrète, presque oubliée, sur le site du sanctuaire maintient vivant un lien matériel tangible avec la première basilique, un bâtiment phare qui a marqué le catholicisme québécois de la fin du XIXe et du début du XXe. Alors que le centenaire de l’incendie qui l’a détruite approche à grands pas, il y a lieu de faire le point sur l’impact qu'à eu cette église sur les pratiques pèlerines, sur le développement d’un sanctuaire international et sur l’architecture religieuse de l’époque.

À Sainte-Anne-de-Beaupré, le musée est désormais fermé. L’auberge des rédemptoristes n’accueille plus les pèlerins. Vides, le Séminaire Saint-Alphonse et le monastère des Franciscaines missionnaires de Marie se dégradent d’année en année. Dans un tel contexte, il est permis de se questionner sur l’avenir du bâtiment de la revue. Situé en retrait, il ne saurait prétendre aux mêmes préoccupations patrimoniales que les autres édifices qui l’entourent. Or, il serait dommage que les artefacts qu’il abrite tombent un jour sous le pic de démolisseurs dans l’indifférence générale.

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