Chronique de Jocelyn Girard

Les honneurs et la gloire à l’heure de l’austérité

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Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2016-01-19 11:53 || Québec Québec

L’émotion est vive après le décès du plus célèbre des gérants d’artistes, René Angelil, qui a lutté plusieurs mois contre la maladie. Non seulement Québec a-t-il opté pour des funérailles nationales, mais le premier ministre du Québec interrompra sa mission économique en Europe pour revenir assister aux funérailles, le temps d’un aller-retour en avion.

Dans un contexte socio-économique incertain, cela en dit long sur le sens des priorités du chef du gouvernement.

Pour ma part, devant ce concert d’éloges, je ne peux m’empêcher de penser à Mélaric. À côté de la fierté et des honneurs – par ailleurs bien mérités – qui ont été largement diffusés pour honorer le travail de M. Angelil, je revois le désarroi des résidents de ce centre de désintoxication qui venaient d’apprendre qu’on leur arrachait cet espoir.

René Angelil a réussi sa vie. Il a réalisé de grandes choses. Il a surtout amoncelé une immense fortune. Même si bien des gens peuvent témoigner de sa générosité, il s’agit tout de même d’une richesse qui surpasse tout ce que les 99% des humains ne pourront jamais amasser dans leur vie.

D’un côté la gloire, de l’autre l’argent: deux éléments qui mènent à des funérailles nationales.

Qu’en est-il de tous ces autres qui peinent à vivre dignement?

L’honneur et l’austérité

Après cet hommage que notre société distincte rendra au défunt, celle-ci sera rapidement rattrapée par une austérité qui ne tolère aucun écart. Tous les services doivent faire l’objet de coupes, peu importent les conséquences.

Dans le domaine de l’aide aux personnes affectées par toutes sortes de dépendances, chaque fermeture de service constitue, à moyen terme, une épée de Damoclès. Si la coupe semble apaiser la charge fiscale des Québécois et leur permettre de revenir à l’équilibre budgétaire, sorte de crédo de la «religion» néolibérale, tous ceux qui y trouvent d’abord un refuge pour se reconstruire et un tremplin vers la réinsertion seront les premiers à en subir la conséquence. Pour plusieurs d’entre eux, le choix oscillera entre la prison ou la rue…

Ne sommes-nous pas en train d’assister aux funérailles nationales anticipées de notre filet de sécurité sociale? Nous aimons mieux nous tourner vers celles plus glamour, qui vouent un culte à l’industrie du spectacle, mais viendra un temps où celle-ci sera elle-même engloutie par l’appauvrissement des classes inférieures et l’obligation conséquente d’augmenter toujours plus la sécurité pour contrer l’expression de la détresse des moins nantis.

Les centres comme Mélaric sont des lieux de dernier recours, quand tout ce qui aurait dû être fait avant a échoué.

Mon propre fils a dû accepter un jour de se tourner vers un tel centre. Mais celui-ci a dû fermer soudainement. L’état de désarroi dans lequel cette fermeture l’a plongé nous avait troublés, sa mère et moi.

Il a fallu nous mettre à chercher une ressource semblable et quasiment le forcer à y entrer, malgré son sentiment d’avoir été abandonné par autrui et par nous. Il s’est adapté peu à peu et il y a passé presqu’une année complète. Il a trouvé des intervenants à l’écoute, des jeunes comme lui souffrant d’on ne sait trop quel mal qui les avait tous fait plonger dans la dépendance et envoyer à la rue. C’est dans cette famille «reconstituée» et non celle que nous lui avions donnée qu’il s’est relevé et qu’il a retrouvé la capacité de vivre intégré à la société. Nous devons beaucoup à la solidarité nationale – aide sociale et soutien aux organismes communautaires – dans le succès de ce relèvement.

Les refuges comme Mélaric sont l’expression de notre conscience collective qui affirme que tous les humains ne sont jamais irrécupérables. Même si les taux de réinsertion ne nous semblent pas toujours bien élevés, l’œuvre de ces lieux de passage demeure inestimable.

En tant que société fière de nos racines, il importe plus que jamais de renouer avec notre conscience sociale, celle qui a fait de nous ce que nous sommes, notamment par le soutien que nous avons consenti, grâce sans doute à nos racines chrétiennes, à donner aux organismes communautaires les moyens de nous garder parmi les nations les plus sensibles à la condition de leurs membres les plus démunis, et particulièrement celles et ceux qui ont été largués par tous, affairés à poursuivre leur course à la performance et à adorer leurs dieux du divertissement.

S’il doit y avoir une gloire à rechercher, ne serait-ce pas celle d’être un peuple modèle de la compassion?

 

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