Chronique littéraire de Louis Cornellier

Misère des riches

«La passion de l’argent — la Bible et la grande tradition philosophique le disent — sert à asphyxier la conscience, dans un fantasme confondant la fortune avec un sentiment d’élection. Le riche croit valoir plus que les autres, mériter son sort», écrit Louis Cornellier.
«La passion de l’argent — la Bible et la grande tradition philosophique le disent — sert à asphyxier la conscience, dans un fantasme confondant la fortune avec un sentiment d’élection. Le riche croit valoir plus que les autres, mériter son sort», écrit Louis Cornellier.   (Unsplash/Karina Tess)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-03-12 13:26 || Québec Québec

Dernièrement, j’écoutais, à la télé, une jeune personne à l’air sympathique raconter un voyage qu’elle avait fait dans le sud-ouest des États-Unis, à l’invitation d’une amie riche fréquentant la même école privée qu’elle. C’était du genre expédition de pacotille pour bourgeois en quête de sensations fortes arrangées avec le gars des vues: descente de rapides impressionnants, mais sous la supervision d’une armée de guides-accompagnateurs; séjour dans un ranch de luxe; visite de parcs à thèmes singeant, dans une opulence en toc, la réalité. Le type de voyage qui fait envie à bien du monde.

Ce récit, candidement narré, m’a pourtant donné la nausée. Quoi? me disais-je. C’est à ça que mène et que sert l’injustice sociale? À s’enrichir abusivement pour squatter des écoles dites de prestige et pour se vautrer dans un luxe indécent d’une abyssale insignifiance? Pendant que le monde ordinaire tire le diable par la queue et que les pauvres peinent à survivre, les bénéficiaires du désordre socioéconomique s’enlisent dans la médiocrité chromée?

J’ai entendu le récit plein de naïveté de cette jeune fille au moment où les hasards de l’édition venaient de me faire lire Le diamant gros comme le Ritz (Folio, 2019), une nouvelle de l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), originalement parue en 1922. La nouvelle raconte l’histoire de John T. Unger (un nom qui, à une lettre près, évoque l’avidité), un jeune homme habitant la petite ville de Hades (les Enfers !), au bord du Mississippi.

John, seize ans, s’apprête à quitter sa ville natale pour aller étudier dans une école prestigieuse près de Boston. Fitzgerald, dont le parcours personnel n’est pas sans liens avec celui de son personnage, indique dès le début que le ver est dans le fruit en évoquant «le culte rendu à l’instruction reçue en Nouvelle-Angleterre, ce fléau qui sévit dans toutes les régions provinciales et les prive tous les ans de leurs jeunes gens les plus prometteurs». Au moment du départ, John jette un regard nostalgique sur sa petite ville, et «les lumières de Hades se découpant sur le ciel lui parurent chargées d’une intense et réconfortante beauté». Il ne les verra plus.

De l’admiration à la désillusion

Dans son école, «la plus chère et la plus sélective au monde», John fait la rencontre d’un jeune homme prétendant que son père «est de loin l’homme le plus riche du monde», notamment parce qu’il ne paie pas d’impôt. Quand ce nouvel ami l’invite à aller passer l’été chez lui dans le Montana, John accepte avec entrain puisque la richesse le fascine. «Le credo qui a cours à Hades place en tête de ses articles de foi l’adoration et le respect les plus sincères pour la richesse, écrit Fitzgerald; si, face à elle, John n’avait pas été tout simplement rayonnant d’humilité, ses parents se seraient détournés de lui, horrifiés par un tel blasphème.»

Sur place, John découvre un lieu caché, d’un luxe spectaculaire: château majestueux avec vaisselle en diamants et service plus que zélé fourni par des esclaves noirs. Le lecteur apprend, lui, que toute cette fortune repose sur une trouvaille inattendue, faite dans les années 1860: une montagne contenant «l’équivalent de la somme de tous les diamants connus au monde». Le propriétaire a manœuvré pour préserver le secret, «de peur, à la faveur de la panique qui pourrait en suivre la révélation, de se voir réduit comme tous les possédants du monde à la plus grande pauvreté».

John ne sait pas cela. Il s’extasie devant le faste du domaine et tombe même en amour avec une des sœurs de son ami, qui l’accueille favorablement malgré ses origines modestes. Il constate toutefois l’existence, sur place, d’une cage pleine de prisonniers. Ces hommes, lui explique-t-on, «ont eu la malchance de découvrir l’Eldorado». Il a donc fallu les emprisonner pour les empêcher de révéler le secret. S’il fallait, en effet, que l’humanité découvre le pot aux roses de l’injustice et des inégalités, ce serait la fin des nababs…

Le problème, on le devine, c’est que John est là et qu’il sait maintenant. Il comprend donc qu’il ne sortira pas de là vivant. Cet eldorado, c’est sa cigarette du condamné. La famille, d’ailleurs, pourchasse un prisonnier italien qui s’est échappé, de crainte qu’il ne révèle le secret.

Des avions, soudainement, surgissent et attaquent les lieux. L’Italien a parlé, la colère gronde et les bombes tombent. C’est la débandade. Caché dans la montagne avec les deux sœurs, John tente de sauver sa peau, non sans avoir incité les filles à mettre quelques diamants dans leur poche (elles se tromperont et emporteront du strass). De sa cachette, il aperçoit le père riche, lui aussi en fuite, avec ses esclaves, qui semble s’adresser à des gens au loin. Quand il entend «Hé, vous, là-haut!», John comprend: « Braddock Washington cherchait à acheter Dieu! C’était cela, sans le moindre doute. Le diamant que tenaient dans leurs bras ses esclaves était une avance, la prémisse d’une suite plus conséquente que cet échantillon.» L’homme négocie: en échange d’un magnifique diamant, il demande à Dieu, qui a son prix, croit-il, parce que «Dieu était fait à l’image de l’homme», de rétablir la situation. Dieu, évidemment, la fin tragique de Washington le prouve, refuse.

Il ne reste, à la fin, que John et les deux sœurs, avec, peut-être, la chance de l’amour, «une forme d’ivresse divine à la portée de tous», et, assurément, le «misérable don de la désillusion».

La conscience asphyxiée

Dans les derniers moments de la nouvelle, John dit qu’«il a beaucoup péché, celui qui a inventé la conscience». Cette dernière, en effet, nous taraude, ne nous laisse pas tranquilles, nous intime de bien agir, c’est-à-dire de penser aux autres. La passion de l’argent — la Bible et la grande tradition philosophique le disent — sert à asphyxier la conscience, dans un fantasme confondant la fortune avec un sentiment d’élection. Le riche croit valoir plus que les autres, mériter son sort. Toute l’œuvre de Fitzgerald navigue dans ces eaux troubles.

Selon le professeur de littérature Stéphane Maltère (voir Scott et Zelda Fitzgerald, Folio, 2019), Ernest Hemingway, dans la première version de sa nouvelle Les neiges du Kilimandjaro, publiée en 1936, met en scène un Fitzgerald fasciné par les riches. «À ses yeux, écrit Hemingway, ils étaient d’une race spéciale, auréolée d’un mystérieux prestige, et lorsqu’il avait découvert qu’il n’en était rien, cela l’avait démoli tout autant que n’importe laquelle des autres choses qui le démolissaient.» Blessé, Fitzgerald demandera à Hemingway de l’épargner (le nom du personnage de la nouvelle sera changé), en lui expliquant que «la richesse ne [l’] a jamais séduit, à moins d’être associée au charme le plus exquis et à une grande distinction».

Le romancier ne dit pas tout à fait la vérité. La richesse, de toute évidence, l’obsède, mais il est vrai que sa désillusion à cet égard est déjà contenue dans sa fascination. Il donne l’impression de vouloir endormir sa conscience ultrasensible dans la dépense et dans l’alcool. Quand il écrit, en 1936, dans La Fêlure, que «toute vie est bien entendu une entreprise de démolition…», il fournit, d’une certaine manière, la clé de l’évolution de sa pensée. Après avoir cru que l’argent et la gloire suffisaient à satisfaire l’élan vital, il découvre qu’il n’en est rien et se retrouve aux prises avec une conscience douloureuse habitée par un seul sentiment, celui de la désillusion.

Non seulement l’argent ne fait pas le bonheur, mais il laisse la conscience hébétée, vide de tout véritable souci existentiel, en proie à l’amertume. Même le philosophe Adam Smith (1723-1790), souvent présenté comme un partisan du capitalisme, savait ça. Le titre d’un chapitre ajouté à la sixième édition de sa Théorie des sentiments moraux, en témoigne: «De la corruption de nos sentiments moraux résultant de notre disposition à admirer les riches et à mépriser ou négliger les personnes pauvres ou misérables.»

Le souci du pauvre

Au 20e siècle, en Occident, «deux Églises», pour reprendre l’expression de l’historien Bernard Lecomte, ont voulu combattre cette «corruption de nos sentiments moraux». Il y eut, d’abord, l’Église catholique, qui, malgré ses errances, n’a jamais cessé, du moins dans le discours, de donner au pauvre la place d’honneur. «Figure magnifiée de la victime promise à la préférence divine et à la Rédemption, le pauvre est — avec le petit enfant — le préféré du Seigneur, écrit Jean-Claude Guillebaud dans La trahison des Lumières (Seuil, 1995). Humilié et offensé dans le siècle, il est le témoin du Christ, plus naturellement disponible à la grâce que le riche à qui l’accès au paradis est à peu près fermé.»

Il y eut, ensuite, le communisme. Dans La peur rouge. Histoire de l’anticommunisme au Québec, 1917-1960 (Septentrion, 2020), l’historien Hugues Théorêt montre que, même s’il a été accueilli avec une brique et un fanal au Québec, le communisme a néanmoins été reconnu, par les intellectuels québécois les plus éclairés de l’époque, comme un aiguillon pour la conscience.

N’allons pas sous-estimer la valeur du communisme, écrit André Laurendeau dans L’Action nationale en 1936, car c’est une valeur qui fut empruntée à l’idéal chrétien du Royaume. Dans le monde moderne où tout le monde est malheureux, non seulement métaphysiquement comme aux époques de foi, mais dans son cœur, dans son intelligence, maltraité comme on l’est par une civilisation hostile, le communisme propose le bonheur total sur la terre.

Quelques années plus tard, en 1949, dans la même revue, le journaliste Jean-Marc Léger abonde dans le sens de Laurendeau.

La puissance de séduction du communisme, explique-t-il, se manifeste encore par le fait que son matérialisme se trouve cependant allié à un souffle libérateur incontestable: le militant communiste a l’impression vraiment de travailler pour une grande cause, pour l’instauration d’un ordre nouveau qui entraînera la libération de la classe ouvrière […]. Il y a dans l’action communiste une indéniable noblesse: on n’en peut dire autant du capitalisme.

On sait ce qu’il en fut du «souffle libérateur» et de «l’ordre nouveau» communiste: une catastrophe meurtrière. «Force est de constater que le communisme a été un échec sur toute la ligne», écrit justement Théorêt. Laurendeau et Léger ne s’y trompaient pas et étaient loin d’êtres communistes. Ils constataient simplement que le parti pris pour le prolétaire mis en avant par cette doctrine était noble et avait le mérite de forcer les chrétiens à renouer avec le souci du pauvre qu’ils avaient souvent la faiblesse d’oublier et sur lequel repose le cœur de leur foi. Pour le chrétien, en effet, la conscience impose de ne pas oublier Dieu, rencontré notamment, voire préférentiellement, dans le pauvre. La conscience du chrétien, résumerais-je, doit être habitée par une théologie de la libération.

La misère des riches, qui cause la souffrance de la multitude, est de vivre dans l’ignorance, voire dans le mépris de tout cela. Contrairement à ce qu’affirme John T. Unger, ce sont ceux qui entretiennent le sommeil de la conscience qui commettent un péché.

***

 

 

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