Chronique littéraire de Louis Cornellier

Noël politique

Pastourelle (1889), toile de William Bouguereau. «Noël chante cette alliance des pauvres en quête de dignité, de justice et de vérité. Un Noël des repus et des consciences satisfaites est, en ce sens, un oxymore», écrit Louis Cornellier.
Pastourelle (1889), toile de William Bouguereau. «Noël chante cette alliance des pauvres en quête de dignité, de justice et de vérité. Un Noël des repus et des consciences satisfaites est, en ce sens, un oxymore», écrit Louis Cornellier.   (Domaine public)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-12-17 08:56 || Québec Québec

J’aime Noël et son folklore. Ils me sont un baume en ce moment de l’année où la noirceur et le froid me rappellent ma fragilité humaine. J’aime les chansons de Noël; les anciennes, qui me replongent dans mon enfance heureuse et dans le passé québécois, et les nouvelles, plus rares, qui redisent que, même si elle a changé, la fête a encore du sens pour nous. Chaque année, au début de décembre, j’ai hâte d’écouter les disques de Noël de Patrick Norman, de Laurence Jalbert, du Eaken Piano Trio – son interprétation du Sussex Mummer’s Christmas Carol est d’une bouleversante beauté – et, mon préféré entre tous, Dans le silence de la nuit, du grand André Gagnon.

J’aime vraiment Noël. Je me plais, en décembre, à écouter des films de Noël à deux sous, généralement des comédies romantiques américaines et canadiennes-anglaises dans lesquelles de jeunes professionnels à l’aise nous disent que la famille est importante, qu’il faut faire attention à ceux qu’on aime et que les belles valeurs comptent plus que l’argent. Les œuvres semblables, le reste de l’année, m’insupportent. À Noël, elles me sont des sortes de doudous.

Sans la littérature, enfin, la fête s’affadirait. Là encore, j’ai mes classiques: Un chant de Noël, de Dickens, bien sûr, mais aussi des contes de Maupassant et de Louis Fréchette. J’adore L’Enfant Jésus (1893), un déchirant conte de Rilke dans lequel une orpheline maltraitée vit un Noël tragiquement blanc. Cette année, j’ai déniché des contes charmants de Joséphine Marchand (1861-1925) et de Louis Dantin (1865-1945).

Une occasion et une épreuve

J’aime, donc, ce Noël émotif, mélancolique et traditionnel au plus beau sens du terme. Pour le chrétien que je suis, toutefois, Noël, c’est plus que ça. C’est la fête de l’arrivée dans le monde d’un homme qui a bouleversé l’humanité et que je reconnais comme le Fils du Dieu. L’affirmation, grave, ne va pas de soi. La foi, dans mon expérience, du moins, n’est pas donnée tout d’un bloc et une fois pour toutes. Parce que le doute, souvent, l’assaille, elle doit se regagner sans cesse.

Noël, qui marque le début de l’aventure chrétienne, est, en cette matière, une occasion et une épreuve. «Si l’Enfant-Dieu ne naît pas en toi, alors gueuletonne, bois jusqu’à plus soif. Noël ne sera qu’une fête conviviale dont tu auras manqué le mystère, écrit, à sa manière inimitable, le père Guy Gilbert dans ses Prières glanées. […] Si tu essaies d’éveiller ou de réveiller en toi ce mystère de la naissance de l’Enfant-Dieu, tu te donnes toutes les chances pour un Noël de partage et de tolérance, à la force irrésistible. […] Il te donnera alors une gueule de ressuscité.»

Si je tiens à ce mystère, si j’essaie tant, suivant l’invitation de Guy Gilbert, de le réveiller et de l’entretenir en moi, c’est parce que j’y trouve la manifestation la plus éclatante et la plus incontestable de la dignité humaine ainsi que l’élan nécessaire pour la préserver. Dieu fait homme, ça signifie l’humain magnifié. Et la manière avec laquelle Dieu procède dans cette affaire n’est pas insignifiante.

Virginité et faiblesse

Les exégètes catholiques s’entendent là-dessus: les récits de l’enfance de Jésus, qu’on ne trouve que dans les évangiles de Matthieu et de Luc, sont «historiquement incertains, fortement marqués par la légende», comme le note Hans Küng dans son Credo (Points, 2016). C’est donc d’abord par leur sens théologique qu’ils s’imposent. Et ce sens, bien compris, contient «quelque chose comme le noyau d’une théologie de la libération», suggère le théologien suisse.

On pourrait ergoter longuement sur l’histoire de la virginité. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Dans ses lettres, rédigées avant les évangiles, Paul n’en parle même pas et évoque plutôt la naissance de Jésus, «né d’une femme». Jacques Duquesne, dans son indispensable Jésus (J’ai lu, 1996), affirme que «la croyance en la conception virginale n’est pas essentielle», ce que confirme Küng. Ce qui importe donc, ici, c’est le message. Ce que nous dit cette idée de virginité – qui se trouve «essentiellement dans l’âme», selon Thomas d’Aquin –, c’est que «l’humanité ne peut se donner un sauveur: elle ne peut que l’accueillir dans la foi», explique Normand Provencher dans Dieu! (Novalis, 2003). Elle a besoin, pour ce commencement du monde vraiment nouveau, insiste Küng, de «l’action de Dieu».

Et le Dieu «tout-puissant» surprend. Il manifeste sa force par la faiblesse en se faisant un enfant fragile qui arrive dans une mangeoire parce qu’il n’y a plus de place pour lui ailleurs. Küng est formel: il y a une «dimension politique de Noël». Oubliez la douce nuit et le bébé rose des images d’Épinal. Dans les textes évangéliques, c’est l’atmosphère de petitesse et de pauvreté qui règne. «Le sauveur de ceux qui souffrent, né dans une étable, manifeste sans équivoque qu’il prend parti pour les sans-nom et les sans-pouvoir (les “bergers”) contre les détenteurs du pouvoir», écrit Küng.

La grande politique

Déjà, au moment de l’Annonciation, le Magnificat de Marie donne le ton. Le Dieu qui vient et qu’elle exalte n’est pas le père Noël du Conseil du patronat: «Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. /Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. /Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.»

Il faut être sourd, ou de mauvaise foi, pour ne pas entendre le message politique de ce cantique. Il s’agit, bien sûr, de la «grande politique» évoquée par le pape François dans Politique et société (Le livre de poche, 2018), celle qui est «orientée vers le bien commun de tous» et non de la «petite politique des partis», mais il est impossible de réduire le message à sa seule dimension spirituelle. Dans le même livre, quand Dominique Wolton lui demande d’identifier la plus grande menace à la paix dans le monde, François répond sans hésiter: «L’argent.» Dans la nuit de Noël, Dieu a choisi son camp; ce n’est pas celui des riches et des puissants.

Dans de très pénétrantes «Réflexions théologiques sur Noël» publiées en décembre 1997 dans la revue Relations, le regretté théologien Gregory Baum insistait lui aussi sur la dimension théologico-politique de la fête. À Noël, par l’Enfant-Jésus, Dieu, écrivait-il, «intervient dans l’histoire à partir d’en bas». Il se révèle lui-même «comme le “sans-pouvoir”», qui ne peut agir valablement qu’«à travers les cœurs et les esprits de gens qui luttent, dans la puissance de l’Esprit, pour créer un monde plus juste et plus en paix».

Dieu, en d’autres termes, a absolument besoin des humains pour agir, mais ces derniers doivent comprendre, pour conjurer un orgueil délétère, qu’ils ont besoin de Dieu et des autres pour se libérer. Noël chante cette alliance des pauvres en quête de dignité, de justice et de vérité. Un Noël des repus et des consciences satisfaites est, en ce sens, un oxymore.

Un Dieu grincheux

En 1895, dans un amusant Conte de Noël, l’écrivain Alphonse Allais met en scène un bon Dieu de mauvaise humeur la nuit de Noël. «Ah! s’exclame-t-il. J’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la cheminée.» Dieu, frustré par le manque de reconnaissance des humains, entend annuler la distribution de cadeaux du bonhomme Noël. Il se fâche même quand il entend saint Patrick s’adresser à ce dernier en anglais. «Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute! dit-il. Il ne doit cependant pas ignorer que J’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans tout le séjour des Bienheureux!»

Quand le père Noël essaie de l’attendrir sur le sort des enfants pauvres, Dieu s’emballe: «Ah ! ne pleurniche pas, toi ! Les pauvres petits pauvres! Ah! ils sont chouettes, les pauvres petits pauvres! Voulez-vous savoir Mon avis sur les victimes de l’Humanité Terrestre? Eh bien! ils Me dégoûtent encore plus que les riches!... Quoi! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques! Et c’est à Moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses!»

Je l’aime bien, ce bon Dieu grincheux qui défend la loi 101 et qui incite son peuple à être à la hauteur de son élection.

Joyeux Noël !

***

 

 

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