Lettre ouverte

Notre-Dame de Paris mérite mieux qu'un concept clinquant

La cathédrale Notre-Dame de Paris photographiée en août 2014.
La cathédrale Notre-Dame de Paris photographiée en août 2014.   (CNS photo/Charles Platiau, Reuters)
2019-05-09 12:18 || Monde Monde

*L'auteur est architecte. Il a travaillé sur plusieurs projets de restauration et de transformation d'églises.

Toiture en verre, panneaux solaires, arbres et végétation: de nombreuses propositions de reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris reprenant ces éléments circulent en ce moment, ralliant souvent des commentaires élogieux. Mais elles sont toutes à mettre au rancard avant même d’atteindre la ligne de départ... du moins, pas avant de mieux cerner la nature complexe de l'édifice.

La raison est simple: les structures gothiques ne sont pas conçues pour reprendre de telles charges puisqu’elles sont déjà le résultat d’un savant équilibre des forces. Pour que cela fonctionne, on pourrait supposer que la structure nouvelle devrait être autoportante ou du moins générer des charges  selon un vecteur de force qui va dans le sens de la structure en pierre existante.

Le poids pour des plantations préconisées est énorme. Les toitures jardins peuvent générer des charges supplémentaires dépassant souvent de quelques facteurs la capacité portante habituelle d’une toiture normale. Jamais l’art gothique n’a été conçu pour supporter de telles charges, encore moins dans un cas comme Notre-Dame de Paris où les voûtes ont été passablement affaiblies par l’incendie. À ce sujet, il est intéressant de noter que la flèche de Viollet-le-Duc, ajoutée au XIXe siècle, avait d’ailleurs entraîné la fissuration de la voûte et l’écartement des piliers du transept à cause de son poids énorme plus ou moins bien réparti.

Il faut aussi tenir compte que de telles verrières abritant une végétation luxuriante généreraient aussi une charge de chaleur et d’humidité inhabituelle dans un édifice qui n’a jamais été exposé à de telles conditions. Il demeure toujours un risque de provoquer des situations indésirables à long terme et il est difficile de prévoir entièrement comment le bâtiment pourrait réagir.

Esthétiquement, ces propositions paraissent bien jolies en rendu 3D. Mais en réalité, les reflets sur le verre ne permettraient pas l’effet de transparence tant souhaité. À cela s’ajouteraient des systèmes mécaniques, de la ventilation et beaucoup de structure. L’effet désiré risque de ne pas être au rendez-vous et la déception bien réelle.

Par ailleurs, il y a lieu de questionner le but même de l’opération. Quel doit être l’objectif recherché par les efforts de reconstruction? Éclipser l’art gothique? Cacher la cathédrale par un ajout tape-à-l’œil? Qu’est-ce qui est le plus important et le plus unique dans cet édifice: un jardin suspendu en verre qui pourrait être construit à Tokyo, Londres ou Dakar, ou l’art gothique qui a fait sa renommée? Si l’édifice avait été détruit, la question aurait été différente, mais ce n’est pas le cas. Il faut dès lors se demander s’il est véritablement nécessaire de déplacer le centre d’intérêt de ce joyau culturel.

N’oublions pas que la flèche de Viollet-le-Duc avait de bonnes proportions. Elle complétait l’ensemble harmonieusement et, la preuve, à part les architectes et les historiens, peu de gens se doutaient que c’était un ajout du XIXe siècle. Doit-on reproduire à l’identique? Pas nécessairement puisque cette flèche avait de sérieuses déficiences, mais la leçon d’élégance de Viollet-le-Duc reste pertinente, à savoir que le nouveau morceau devra être compris comme la partie d’un tout et non pas une babiole clinquante.

Il à noter que ce débat fait rage en France dans les métiers de la construction traditionnelle. Beaucoup de professionnels ont dénoncé l’attitude cavalière du gouvernement et nombreux sont ceux qui soulèvent des craintes tout à fait pertinentes face à une reconstruction bâclée et spectaculaire.

Mes années de pratiques m’ont appris une chose: lorsqu’on ajoute un système étranger à la conception initiale, on se retrouve avec une pléthore de problèmes insoupçonnés. Non pas que l’on doit s’empêcher d’innover, mais on doit se donner les moyens de réfléchir à toutes les facettes de ce projet complexe. Ainsi, tant que les paramètres réels de l’état du bâtiment ne seront pas connus, le cirque d’idées actuelles ne restera qu’un exercice de relation publique pour les professionnels qui les mettent de l’avant.

Voilà tant de raisons d’opter pour une reconstruction axée sur la connaissance traditionnelle. Pas simplement par nostalgie, mais par respect de l’édifice, de sa matérialité et du savoir-faire qu’il représente. Cela n’empêche pas que dans le détail, les artisans pourraient intégrer un nouveau langage ou leur propre interprétation.

Pour l’instant, j’avoue éprouver de la crainte pour ce projet et je suis déçu de voir que l’expertise française en construction traditionnelle – qui est l’une des meilleures au monde – risque une mise à l’écart au profit d’un concours où chacun rivalise à grands coups de wow sans même connaître l’objet d’intervention. Il est à espérer que la voix de la raison triomphera et que d’agréables surprises nous attendront.

Matthieu Lachance, architecte


2 Commentaire(s)

HDugal || 2019-05-31 15:15:34

Je crains que M. JY Marcil ne parle à tort et à travers son chapeau : pour lui, la cathédrale N.-D. de Paris est un édifice qui autrefois assurait un culte religieux mais qui, depuis un bon bout de temps, n'offre que la visites (sic) à de nombreux touristes. Ignorance ou mauvaise foi de sa part ? Sait-il seulement que N.-D. de Paris est un haut-lieu non seulement de l'Église de France, mais de la chrétienté universelle ? Prêtres et évêques y accueillent tous les jours un nombre incalculable de paroissiens, de pèlerins, et de visiteurs chrétiens en plus des touristes du monde entier. La liturgie y est exemplaire, de même que la musique et le chant ; les confessions, la prière et l'accueil y sont constants. Trop de Québécois revanchards se plaisent encore aujourd'hui à répandre l'idée que les églises sont vides... Peut-être est-ce le cas dans certains milieux quand les gens n'ont pas encore assez réfléchi à ce qu'est l'Église, au rôle indispensable qu'elle doit jouer dans la société (malgré les fautes impardonnables de certains serviteurs indignes qui, Dieu merci, sont aujourd'hui dénoncées). Heureusement, le christianisme et la religion catholique sont bien vivants ailleurs dans le monde.

jy Marcil || 2019-05-11 11:15:19

N-D de Paris n'est pas une personne mais un édifice, autrefois y assurant un culte religieux mais depuis un bon bout de temps c'est un édifices offrant la visites à de nombreux touristes. Ce qui rapporte beaucoup de gains. On ne peut que parler de mérite que si on parle de personne et non d'un assemblage de matériaux , en un assemblage si impressionnant soit-il.

 

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