Chronique de Sabrina Di Matteo

Nous avons failli aux nôtres

Des milliers de personnes ont pris part le lundi 30 janvier à des vigiles en solidarité avec la communauté musulmane de Québec visée par l'attentat de dimanche. Ce fut notamment le cas à Montréal.
Des milliers de personnes ont pris part le lundi 30 janvier à des vigiles en solidarité avec la communauté musulmane de Québec visée par l'attentat de dimanche. Ce fut notamment le cas à Montréal.   (CNS photo/Dario Ayala, Reuters)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2017-01-31 14:40 || Québec Québec

«Suis-je le gardien de mon frère?», demandait Caïn à Dieu, après avoir tué son frère Abel. Ce récit du livre de la Genèse (qu’on trouve aussi, avec quelques différences, dans le Coran) pose l’essentielle question de l’humanité. Se garde-t-on les uns les autres? Suis-je la gardienne de ma sœur, le gardien de mon frère? À voir les milliers de personnes assemblées dans les vigiles de lundi soir, le lendemain de l’attentat au Centre culturel islamique de Québec, la solidarité régnait. Nous étions gardiens les uns des autres. Et pourtant, nous avons failli aux nôtres.

Nous. Un pluriel qui définit un ensemble, mais qui peine à se traduire en vivre ensemble, ici comme ailleurs. L’idée qu’il y a «eux» et «nous» est persistante et pernicieuse. «Eux», c’est l’étranger, même si cet étranger est installé «chez nous» depuis 20 ans, que ses enfants parlent un français impeccable et militent pour une société plus juste – notre société. «Eux», c’est l’immigrée, citoyenne canadienne, chercheuse universitaire, qui porte le voile ou peut-être pas, qui fait avancer la recherche médicale… mais qui reste une étrangère à «nos» yeux.

Quand cessera-t-on de craindre l’étranger et d’en faire un épouvantail? Hier, c’était les boat people, les Grecs, les Portugais, les Haïtiens, les Italiens (mes parents, moi, l’une des seules dans mon école primaire avec un nom différent)… Hier, les immigrés étaient le vote ethnique de 1995. Aujourd’hui, ce sont nos concitoyens arabes qui font les frais de la xénophobie, sans oublier l’ensemble des minorités visibles qui dénoncent aussi le racisme systémique.

L’attentat de dimanche soir n’est pas un symptôme du racisme qui empoisonne notre société québécoise. Il est le fruit d’années de discours identitaires, de plateformes politiques reposant sur la peur de l’autre, de micros ouverts à une liberté d’expression trop souvent discriminatoire. Tout cela a une influence, que ce soit en inspirant ou en confortant des attitudes, des paroles et des gestes chez des citoyennes et des citoyens qui sont mal à l’aise avec les personnes immigrées, voire réfugiées. Les remarques anodines telles «je ne suis pas raciste, mais…» creusent le sillon de l’aliénation.
 
Les politiciens qui soutiennent qu’il n’y a pas de courant islamophobe au Québec et que les débats entourant le projet de la loi 60 («la charte des valeurs») ne sont pas à blâmer ont la mémoire courte. Les menaces, les attaques verbales et physiques sur des femmes voilées cette année-là sont des faits indéniables – surtout pas des faits alternatifs. Les victimes de la mosquée de Sainte-Foy font partie de «nous», et nous avons failli aux nôtres. Difficile d’imaginer des citoyens mieux intégrés et actifs dans notre société. Et même si les personnes atteintes étaient arrivées au Québec la semaine dernière, serait-ce moins tragique?

«Nous» sommes blessés. Pour arrêter de dire «eux» et «nous», il faudra apprivoiser un «nous» bigarré, aux identités et origines multiples. Nation métissée, Québec qui doit apprendre à s’épeler avec les peuples autochtones, les immigrés d’hier et de demain, les réfugiés qui viendront toujours.

Le nouveau nationalisme devra être l’humanisme.

Pour que nous puissions vraiment dire: je suis le gardien de mon frère.


9 Commentaire(s)

Denise Robillard || 2017-02-02 22:19:31

Merci de ta réaction, Sabrina! Ma réaction vise les naïvetés et les excès d'un certain angélisme qui fait passer en l'espace d'une nuit - et de coups de fusils!!! - du tout mauvais au tout bon à l'égard d'une religion dont on ne connaît via les médias que les caricatures et les horreurs politiques. Certes ce n'est pas la sympathie que je réprouve, mais l'absence de nuances et d'esprit critique! Fallait-il nous servir un pèlerinage appuyé sur les trous de balles et les taches de sang?? Morbide et démesuré! Je salue bien bas le respect manifesté pour ll'islam, mais je voudrais que le même respect soit manifesté pour la religion chrétienne. AInsi, chaque année, en décembre, les responsables de la Maison du Père, coin St-Hubert et René Lévesque, dressent une crèche avec des personnages et du chant. Un rare cas qui marque le respect des traditions de Noël. Or sur la vitre qui protège la crèche, quelqu'un a écrit: «LA RELIGION OPIUM DU PEUPLE».... Sans commentaires... Je souhaite de tout coeur que le mouvement de sympathie manifesté à l'égard de l'islam le soit aussi à l'égard de toutes les manifestations religieuses. Il existe un lourd contentieux contre la religion traditionnelle du Québec. À son égard aussi une réflexion et un examen de conscience s'imposent...

Sabrina Di Matteo || 2017-02-02 08:41:01

Merci à tous pour les commentaires. On peut trouver démesuré la réaction de sympathie comme Mme Robillard, mais n'oublions pas que cet événement est du jamais vu en Amérique du Nord. C'est peut-être l'électrochoc qui permettra un meilleur dialogue social après les tensions des dernières années et la démagogie politique à l'endroit des musulmans (musulmanes, particulièrement) -- ce n'est pas de la rectitude politique que de l'exprimer, ce sont des faits. Le silence des médias et d'autres communautés de foi sur la persécution des chrétiens est toutefois à souligner: sur ce point, on peut tout à fait se questionner sur l'existence de deux poids, deux mesures.

André Heeren || 2017-02-01 22:07:31

Merci Sabrina Très beau texte, profond, du coeur Je m'y retrouve pleinement Je voudrais réagir à certains commentaires. Oui on parle beaucoup de l'accueil de l'autre ces jours ci et avec raison. Et ce n'est nullement mettre d'autres de côté. Il faudra y revenir plus tard et ne pas oublier ces aspects nib plus Je suis aussi au Québec depuis 17 ans et, dans de nombreuses discussions, je parle aussi de chez nous, en référence à la Belgique, mon pays d'origine. Mais cela n'enlève en rien le fait que je me sente plus que jamais d'ici, Québécois de coeur. Mais sommes-nous assez ouverts et en contact avec nos voisins, d'où qu'ils viennent, pour leur permettre de se connecter plus ici que là-bas ? Tout un défi, pour vous, pour eux, pour moi

Marina Di Stefano || 2017-02-01 13:39:56

Thank you Sabrina for your enlightning article. You have a gift which expresses what so many of us feel but cannot always put in words. May we never live to see another day as such. In solidarity with the family of the victims.

Denise Robillard || 2017-02-01 11:15:28

J"ai été heureusement étonnée de l'élan spontané de sympathie à l'égard des membres d'une mosquée dont les fondateurs apparaissent fort soucieux d'intégration! Après trois jour, je commence à être gênée par une orgie de manifestations incongrues... Le vert est ici surtout associé aux Irlandais!! Cette persistance de la parole m'inspire une comparaison avec le silence de nos médias sur les atrocités commises depuis plusieurs années contre les communautés chrétiennes des pays du Proche et du Moyen Orient. Pas un mot, parfois un entrefilet, ni des médias, ni des communautés musulmanes d'ici... Les informations surs ces faits proches du génocide relayées par Présence-info sont rarement reprises par nos médias: pourquoi? Et quelle marque de respect à l'égard de l'islam; je rêve d'en lire autant à l'égard de la religion catholique d'ici! Qu'on entende autre chose que «grande noirceur», pédophilie, etc. à son sujet. On a oublié déjà que des mosquées de Montréal ont été des recruteurs de djiadhistes, Deux poids, deux mesures!

Diane L. || 2017-02-01 08:56:25

Merci, très inspirant et interpellant. Un psaume ce matin dit Dieu aime l'étranger. Merci pour cette réflexion qui m'aide dans mon désir d’accueillir l'autre, tout autre. Diane

Yves Petit || 2017-02-01 08:02:54

Bien sûr, il est courant par les temps qui courent de blâmer la société entière pour les gestes d'une personne dérangée. Madame di Matteo suit la mode de la rectitude politique. Mon voisin d'origine azerbaïdjanaise avec qui je parle souvent dit toujours "dans mon pays" en parlant bien sûr de son pays d'origine bien que cela fasse plus de 20 ans qu'il est ici. Il y a deux ans après 6 semaines de campagne électorale fédérale, il me demande "Yves, est-ce qu'il va y avoir des élections?". Évidemment, il n'écoute que la télé satellite de "son pays". Ça me choque mais c'est le produit du multiculturalisme qui encourage à créer des ghettos. Même chose avec une amie originaire du Nicaragua qui parle de son pays d'origine comme "mon pays". Les Québécois sont accueillants et très tolérants. Nous nous sommes battus depuis 400 pour faire notre place en Amérique. Des gens de toutes les races, religions et origines nous ont rejoints, se sont intégrés et sont solidaires de notre combat. Continuons.

Lorraine Hnatiuk || 2017-01-31 19:00:52

Wow! Merci Sabrina! J'embarque...!

Louis Rousseau || 2017-01-31 16:47:14

Merci pour ce beau texte, qui est aussi témoignage. Ouvrons nos yeux à l'histoire ancienne: la petite branche d'origine française s'est définie dans son rapport aux nations autochtones, puis face aux Britanniques, aux Écossais, aux Irlandais, aux Juifs, aux Italiens, aux Portuguais, etc. Le défi de l'interculturalité continue aujourd'hui. Nous sommes une Nation aux courants anciens assez forts pour faire fleuve avec de nouveaux arrivants qui l'irriguent à leur tour.

 

du même auteur

Pour l'auteur, tout changement de ton ou d'approche sur des enjeux sensibles doit d'abord passer par l'écoute.
2017-10-10 23:00 || Monde Monde || 1 Commentaire(s)

Pour une réforme de l’écoute

2017-04-13 12:01 || Monde Monde || 4 Commentaire(s)

Radicalement Pâques

2017-03-07 19:26 || Québec Québec || 10 Commentaire(s)

Crucifixations

articles récents

2017-12-08 20:53 || Québec Québec || 1 Commentaire(s)

Soutenir une information religieuse de qualité

Un enfant rohingya écoute des chants le 5 novembre 2017 dans un camp de réfugiés de Cox's Bazar, au Bangladesh.
2017-12-04 11:40 || Monde Monde || 2 Commentaire(s)

Les larmes des uns, le silence des autres

«Le rapport de la politique avec les citoyens doit aussi changer. Promettre n'est pas gérer, ni quémander, être libre», dit Jean-Claude Leclerc.
2017-11-01 13:14 || Québec Québec || 1 Commentaire(s)

La reconquête des villes par les citoyens ne fait que commencer