Chronique de Philippe Vaillancourt

Padre Mario, l’esprit missionnaire

Le père Mario Decelles de la Société des Missions-Étrangères est décédé le 18 juillet 2021. Il a passé la majeure partie de sa vie en mission au Honduras.
Le père Mario Decelles de la Société des Missions-Étrangères est décédé le 18 juillet 2021. Il a passé la majeure partie de sa vie en mission au Honduras.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2021-08-03 16:34 || Monde Monde

Mon grand-oncle Mario est décédé le 18 juillet après une vie missionnaire d’aventure et de foi, ponctuée de joies et de misères.

Après son ordination au sein de la Société des Missions-Étrangères – une communauté qui fête son centenaire cette année – Mario Decelles* a été missionnaire au Honduras pendant plus de 50 ans.

Quand j’étais enfant, il ne venait que rarement au Québec. Ses séjours de repos étaient pour moi l’occasion de côtoyer ce personnage plus grand que nature. Ses bras étaient semblables à ceux d’un ours : aussi puissants que poilus. Ses mains fermes manipulaient avec un soin étonnant son bréviaire, qu’il aimait lire assis au jardin. Il avait adopté les longues chemises claires aux multiples poches, plus faciles à trouver en Amérique centrale. Une casquette de golfeur et une pipe canadienne, qu’il remplissait de tabac aromatisé à la cerise, consolidaient le look classique du missionnaire québécois.

Il s’exprimait en reproduisant en français les élans stylistiques de tribuns latinoaméricains, n’hésitant pas à ponctuer son discours d’exclamations et d’envolées appuyées. Après des décennies à vivre en espagnol, il cherchait parfois ses mots lors de ses séjours ici. Son accent canadien-français des années 50 était si fortement teinté par l’espagnol que son parler était unique, ne trouvant d’accent similaire nulle part ailleurs en Amérique.

Plus jeune, j’étais fasciné par ses aventures dignes d’un croisement iconoclaste entre Don Camillo et Indiana Jones. Un été, il est revenu au pays avec un œil au beurre noir, résultat d’une bagarre. Quelques jours avant de prendre l’avion, il est allé récupérer à la banque l’argent nécessaire pour payer des ouvriers embauchés pour des travaux extérieurs. En effet, au cours de ses missions, il a fait réparer plusieurs églises. Des Honduriens ont dit de lui qu’on lui pouvait faire confiance avec de l’argent. Or ce jour-là, il s’est fait suivre par un voyou, qui l’a attaqué dans son garage afin de lui voler la paie des ouvriers. L’œil au beurre noir était le résultat d’un coup de crosse de révolver. Je l’entends encore me raconter l’histoire, de sa voix grave et chantante.

« Ce petit voyou me frappait. Je me suis dit : Seigneur, c’est bien beau tendre l’autre joue, mais je ne vais quand même pas me laisser tuer… » Il s’est alors retourné pour percuter la tête de son assaillant de son énorme poing. Le brigand a pris la fuite.

Il racontait cette anecdote sans fierté, sans haine. Dans un Honduras où la criminalité violente fait des ravages, cela faisait partie des risques du métier… Il fallait l’entendre décrire son attirail de barreaux, de cadenas et de serrures pour prévenir le vol de la Jeep de la paroisse. En vieillissant, il s’en accommodait davantage que la moto sur laquelle il a jadis traversé une grande partie de l’Amérique latine. Un périple qui ne lui avait coûté que 5 dollars américains d’essence.

Pendant ses premières années, le cheval fut son principal moyen de locomotion. Il racontait que c’est l’archevêque de Tegucigalpa, José de la Cruz Turcios y Barahona, qui était un excellent cavalier, qui lui a appris à monter.

Mario parcourait les hameaux de montagne reculés où ne vivait aucun prêtre. À cette époque, plusieurs paysans honduriens étaient bousculés et privés de leurs terres par le développement de grands ranchs d’élevage et de plantations de coton. L’Église locale, aux ressources limitées, peinait à se relever d’années difficiles. Les missionnaires de la Société des Missions-Étrangères de Pont-Viau sont arrivés dans un contexte de changements sociaux et ecclésiaux, attentifs aux besoins des citoyens du Honduras et aux courants progressifs portés par la théologie de la libération et par le concile Vatican II. Ses déambulations ont pris l’allure d’un pèlerinage sur les routes de la misère. Aider son cheval à traverser des routes boueuses lors de pluies diluviennes, s’accrocher à la queue de ce même cheval pour traverser une rivière agitée, dormir à même le sol de terre battue dans les cabanes de certains paysans : les anecdotes ne manquaient pas. Il s’est souvent demandé ce qu’il était allé faire là, loin de sa famille. C’est pourtant au cours de ces premières rudes années qu’il fut pris d’amour pour ces gens et qu’il a ressenti l’humilité dont il devait faire preuve comme missionnaire. Le natif de Longueuil se sentait bien petit. Dans ses prières, il s’en remettait à Dieu, lui demandant la force d’accomplir ce pourquoi il était là.

Quand le Padre arrivait dans un village reculé, on honorait sa présence du mieux qu’on pouvait. « Ils faisaient tuer une poule. Mais quand quelqu’un n’a pas eu la chance d’être éduqué, cela se reflète aussi parfois sur les compétences culinaires. Il restait parfois des plumes sur le poulet, qu’on avait fait cuire en le bouillant. » Embêté par des ennuis digestifs, un médecin lui a dit « d’arrêter de manger de la cochonnerie ». Savait-il seulement que de la « cochonnerie » était parfois tout ce qu’il y avait à manger et qu’il fallait y faire honneur ? Lors de ses séjours au Canada, Mario refusait de manger du poulet. Nous nous amusions de le voir se délecter de jambon et de fraises à la crème, qui lui rappelaient sa jeunesse. Pour boire, il aimait retrouver de la bière d’épinette authentique, à laquelle il ajoutait un peu de sel « comme dans le temps ».

Arrivé en Honduras en septembre 1958, il a d’abord exercé des ministères à San Marcos (1958) puis à El Corpus (1959). À Goascoran, un village où il y a vécu de 1960 à 1972, il a eu beaucoup à faire. Aucune institution d’enseignement ne permettait aux enfants d’aller plus loin que la 6e année. Quand il a voulu faire construire un collège, les politiciens locaux l’ont accusé de faire de la politique. « Nous n’avons pas d’emplois pour eux, Padre. Et des gens éduqués qui ne se retrouvent sans emploi, c’est dangereux », l’avait-on mis en garde. Mario avait tenu son bout et l’école a été construite. Des années plus tard, dans la capitale, il a recroisé avec émotion des jeunes qui étudiaient à l’université grâce à la formation qu’ils avaient pu avoir dans cette école.


Le père Mario Decelles s'apprêtant à repartir au Honduras après un séjour au Québec. Montréal, 1978. (coll. privée)

En 1969, il a connu la Guerre de Cent Heures contre le Salvador. La guerre éclata alors qu’il était à Goascoran. Le village est situé à l’est d’une rivière du même nom qui marque une frontière naturelle avec le Salvador. Lors du déclenchement des hostilités, dans la cohue, les détonations et les sifflements de balles, il a fait le tour des maisons à l’aide de quelques jeunes pour s’assurer que personne n’était oublié dans l’évacuation. Il y a trouvé des bébés abandonnés par des mères prises de panique. Après trois allers-retours pour faire sortir des groupes de femmes et d’enfants à l’aide d’un pickup, il est parti se mettre à l’abri dans les montagnes avoisinantes. À son retour, il a trouvé son presbytère ravagé et sa bibliothèque ruinée. Ses deux chiennes avaient été massacrées. Il a aussi perdu parmi ses trésors les plus précieux : les dernières photos de ses parents. Il baissait les yeux en évoquant le souvenir d’une jeune famille fauchée par une rafale de mitraille en pleine rue.

« La guerre, c’est très laid… », disait-il à voix basse.

Au fil des décennies, il a aidé plusieurs jeunes à se sortir de la misère. Dans la capitale, où il a vécu de 1972 à 2013, il a découvert une autre facette de la pauvreté. Il évoquait avec gravité des enfants abandonnés qui dormaient dans des boîtes de carton. Des années plus tard, il fut témoin des ravages de la drogue et des gangs.
Pendant ses années de mission, il a joué un véritable rôle de père de substitution pour une vingtaine de jeunes. Il les appelait ses « petits gars ». Il espérait leur offrir un avenir meilleur. Plusieurs ont pu se sortir de la rue et faire des études. Encore aujourd’hui, l’un d’eux l’appelle « papa ». Cet homme a pleuré à chaudes larmes à l’aéroport lorsque Mario a quitté définitivement le Honduras en 2013, rappelé par sa communauté à Laval afin de lui offrir des soins.

Avant que sa santé ne se détériore trop, j’ai eu l’occasion de l’amener passer quelques jours à Québec. Dans la voiture, il m’a raconté de quelle manière un jésuite l’a mis sur la voie de la prêtrise. Ce dernier lui avait donné un exercice à faire : lister les problèmes du monde et se demander quelles personnes sont les mieux placées pour tenter de les soulager. Mario y a décelé un fil conducteur : des gens qui ne se tournent pas suffisamment vers Dieu, un état auquel des prêtres pouvaient aider à remédier. C’est ainsi qu’il a abandonné l’idée d’étudier en droit et qu’il a quitté sa copine pour se diriger vers la prêtrise.

Nous avons quitté la 40 à Champlain afin de faire une partie du trajet le long du Chemin du Roy. Il trouvait certes les églises et les villages bien jolis, mais il s’émerveillait surtout devant la nature.

-    Regarde ces arbres. Que c’est beau ! disait-il en contemplant de grands conifères à Batiscan.

La verdure, le fleuve et la paix ambiante le ravissaient.

-    Mon oncle, qu’est-ce qui te frappe quand tu es au Québec ?
-    La pauvreté.

La réponse nette m’a surpris et laissé bouche bée.

-    Ne va pas penser que je te parle des choses, du matériel, a-t-il ajouté aussitôt. Non, je te parle de Dieu. Ce qui me frappe au Québec aujourd’hui, c’est la pauvreté spirituelle.
-    Le Québec n’est certes plus comme avant, les choses changent.
-    Oui, mais les gens auront toujours besoin de Dieu. On peut changer, mais cela demeure. Sans Dieu, l’humain n’est rien.

Je repensais à cet échange lors de ses funérailles, jeudi dernier alors que, par les fenêtres de la chapelle de la Société des Missions-Étrangères, on devine déjà les chics projets domiciliaires qui encercleront ce havre de calme et de nature. Ce jour-là, nous étions quelques membres de la famille à se joindre à sa communauté pour lui dire adieu.

Salué au Honduras, où il a changé la vie de tellement de gens, cet ancien curé de la cathédrale de Tegucigalpa est décédé dans un relatif anonymat au Québec. Mais je ne crois pas que cela l’aurait inquiété. Il a toujours préféré les chemises ouvertes aux cols romains et le langage simple de la rencontre aux modes pastorales, tout en misant sur l’équilibre entre le faire et la prière. Un homme qui avait certes sa fierté, mais qui ne courrait pas après les honneurs.

En regardant ses confrères vieillissants rassemblés autour de son cercueil lui chanter « Il restera de toi / Ce que tu as donné / Au lieu de le garder / Dans des coffres rouillés », j'étais à la fois ému et fortifié par cet esprit missionnaire du don de soi et de l’humilité qui, encore aujourd’hui, est parmi les plus belles richesses que le Québec peut partager avec le monde.


L'auteur (à gauche) et son frère jouant avec leur grand-oncle Mario vers le milieu des années 1980. (coll. privée)

*La famille a toujours écrit Decelles. Dans sa communauté et au Honduras, on écrivrait plutôt De Celles.
 

 

 

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