Chronique littéraire de Louis Cornellier

Parler au Jésus de l'histoire

«C’est justement ce qui fait l’originalité et la force du christianisme: quand il parle de sa vie à son Dieu, le chrétien sait qu’il ne s’adresse pas à un Père Fouettard évanescent, mais à un ami qui est passé par là», écrit Louis Cornellier.
«C’est justement ce qui fait l’originalité et la force du christianisme: quand il parle de sa vie à son Dieu, le chrétien sait qu’il ne s’adresse pas à un Père Fouettard évanescent, mais à un ami qui est passé par là», écrit Louis Cornellier.   (CNS photo/Kai Pfaffenbach, Reuters)
Louis Cornellier | Chroniqueur
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2019-06-19 10:00 || Monde Monde

Le Dieu du christianisme fut aussi un homme. Par conséquent, il a vécu parmi nous, comme nous, peut-on aller jusqu’à dire. Il a eu froid, il a eu faim, il a eu peur, il a eu mal. La catéchèse scolaire de notre enfance n’avait pas tort de le présenter comme notre ami. Notre Dieu, en Jésus, n’est pas que notre Père transcendant: il est aussi notre frère en humanité. On peut donc lui parler de notre vie comme on en parle à un ami parce qu’il a connu, lui aussi, cette expérience humaine. Mon père m’a toujours dit de prier en s’adressant «au Bon Dieu directement». Je connais des croyants qui se sentent plus à l’aise de s’adresser à Marie. Moi, je choisis Jésus, parce que j’ai l’impression de le connaître; son incarnation me le rend proche.

Sa nature divine relève, évidemment, du domaine de la foi, mais sa nature humaine nous permet de l’approcher par les outils de l’histoire. Le Jésus historique, en effet, ne fait pas de doute. «La théorie mythiste du Jésus imaginaire est une supercherie intellectuelle», affirme Daniel Marguerat, en évoquant «l’ancienneté exceptionnelle et l’abondance des informations dont nous disposons» sur l’homme de Nazareth.

Historien, bibliste et théologien protestant, Marguerat, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, est bien conscient du fait «que toute description du passé est une reconstitution, et que l’examen le plus objectif des sources à notre disposition demeure conditionné par le regard de celui, de celle qui les examine». Il n’a donc pas la prétention de livrer le «vrai Jésus». Son Vie et destin de Jésus de Nazareth (Seuil, 2019, 416 pages), une minutieuse et subtile enquête sur le Jésus de l’histoire, entend plutôt, plus modestement, livrer un Jésus «probable, vraisemblable même».

Naissance et vocation

Sur la base des sources disponibles – les évangiles canoniques, les lettres de Paul, la Source Q et le témoignage de Flavius Josèphe, principalement, mais aussi les évangiles apocryphes et les connaissances archéologiques — dont il fait la revue et évalue la pertinence, Marguerat trace un portrait vivant et convaincant du Jésus guérisseur, poète des paraboles et sage, qui a vécu en Galilée de -7 ou -5 avant Jésus-Christ jusqu’à l’an 30, probablement.

La tâche est délicate. Les sources, en effet, sont anciennes et ne nous livrent pas toujours les informations que l’on souhaiterait y trouver. Les évangiles, par exemple, ne disent rien de l’apparence physique de Jésus ou de son intériorité et retiennent essentiellement «des gestes et des paroles significatifs». Honnête, l’historien doit donc souvent admettre ses incertitudes.

«En réalité, note-t-il, l’enfance de Jésus nous échappe, comme pour la plupart des personnages de l’Antiquité.» On ne sait pas précisément où il est né, par exemple. Marguerat affirme toutefois qu’on sait plus sûrement qu’il avait au moins six frères et sœurs, qu’il parlait araméen tout en connaissant le grec et l’hébreu et que les circonstances particulières de sa naissance – il est né hors mariage – ont nourri des soupçons sur son statut. Cette situation d’enfant bâtard expliquerait peut-être le rejet dont il fut victime, plus tard, à la synagogue de Nazareth, ses rapports houleux avec ses frères et sœurs, son célibat, sa sensibilité aux marginaux et son rejet des règles de pureté. C’est là une des thèses fortes du livre.

Une autre de ces thèses fortes concerne la conscience que Jésus avait de sa vocation. Vers l’âge de 30 ans, Jésus demande le baptême à Jean le baptiseur, qu’il considère comme un mentor spirituel. C’est à cette occasion qu’il aurait eu une vision mystique lui dévoilant sa mission d’être «le fils, le représentant, le porte-parole, l’image du Dieu-père», écrit l’historien. L’arrestation de Jean sera le déclencheur de sa prédication, qui insistera non plus sur le «Dieu de colère» du baptiste, mais sur le «Dieu de l’accueil inconditionnel».

Mort et résurrection

À Jérusalem, Jésus, selon l’historien, ne sera pas condamné «comme blasphémateur pour s’être déclaré Messie», ce qui n’était pas si grave à l’époque, semble-t-il, mais pour «l’outrage fait au Temple» et la remise en question du fonctionnement de ce dernier.

La trahison de Judas, dans cette affaire, reste enrobée de mystère. Marguerat rejette la thèse de la cupidité. Il accorde plus de crédit à l’hypothèse selon laquelle l’Iscariote aurait voulu que Jésus, placé devant l’adversité, exprime enfin son pouvoir messianique, sa puissance révolutionnaire.

L’historien, au passage, conteste aussi le caractère historique du Pilate «conciliant et indécis que dépeignent les évangiles» pour mieux accabler les juifs. Le préfet, c’est avéré, était cruel, et l’histoire de sa femme l’implorant de gracier Jésus tient de la légende. Le Nazaréen, rappelle-t-il enfin, «n’a ni recherché sa mort violente, ni ne l’a considérée comme indispensable à sa vocation», mais «il l’a en revanche acceptée et assumée comme une issue inéluctable de son engagement».

Est-il ressuscité? Répondre à cette question nous fait sortir du champ de l’histoire. «Ce qui touche l’après-mort relève de la croyance, uniquement de la croyance», précise Marguerat. Ce qui appartient à l’histoire, toutefois, c’est le passage de la sidération du groupe après la mort de Jésus à son enthousiasme, quelques semaines plus tard. Que s’est-il passé? On ne le sait pas. Marguerat, cependant, trouve peu plausibles les thèses de l’autopersuasion et de la supercherie intentionnelle. La théorie d’une «expérience visionnaire par laquelle la transcendance fait irruption dans l’histoire» lui semble plus intéressante, même s’il reconnaît qu’elle est, comme les deux autres, invérifiable.

Foi et histoire

Ce qui, en revanche, est absolument vérifiable, c’est le fait que «la vie de Yeshu, juif galiléen, a changé la face du monde», écrit Marguerat. Des chrétiens doctrinaires n’aiment pas que l’on se penche librement et rigoureusement, en historien, sur l’homme Jésus, parce qu’ils craignent que, ce faisant, on ébranle l’image divine du Christ. «Il est incontestable, reconnaît Marguerat, que certains résultats de la recherche historique peuvent dérouter.» Apprendre, par exemple, que Jésus, par sa naissance, était considéré comme un bâtard et que ce statut a pu influencer son parcours a quelque chose de déstabilisant pour le chrétien frileux.

Une foi adulte, pourtant, ressort enrichie d’une telle lecture. «La quête du Jésus de l’histoire, écrit Marguerat, n’est pas néfaste par définition. Elle confère plutôt de l’épaisseur à l’humanité du Nazaréen. Elle fait quitter un Jésus ressassé pour découvrir une figure peu connue, plutôt intrigante. […] Le travail historien n’asphyxie pas la croyance; il participe à son intelligence et à sa structuration, et ce n’est pas un mince service qu’il lui rend. Le savoir historique a toujours été l’antidote intellectuel des fondamentalismes.»

Vrai Dieu et vrai homme, disent les chrétiens en parlant de Jésus. La première nature est affaire de foi, mais la seconde appartient à l’histoire. C’est justement ce qui fait l’originalité et la force du christianisme: quand il parle de sa vie à son Dieu, le chrétien sait qu’il ne s’adresse pas à un Père Fouettard évanescent, mais à un ami qui est passé par là. «L’homme qui fait sa journée, écrivait Péguy, imite au premier rang Jésus qui faisait sa journée.» Ça crée des liens.

Note : Cette chronique fait relâche pour l’été.

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