Chronique de Sabrina Di Matteo

Pensionnats autochtones: vérité, nuances et obligations

Des objets sont déposés à proximité du pensionnat autochtone de Kamloops le 6 juin 2021.
Des objets sont déposés à proximité du pensionnat autochtone de Kamloops le 6 juin 2021.   (CNS photo/Jennifer Gauthier, Reuters)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2021-06-09 15:20 || Canada Canada

La découverte horrifique des restes de 215 enfants par la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc sur le site de l’ancien pensionnat autochtone en Colombie-Britannique a secoué fortement la population. Les témoignages des traumatismes ravivés chez les survivants et leurs descendants crèvent le cœur, et les appels aux excuses officielles de l’Église catholique et du pape continuent de se faire entendre. Il n’y a aucun doute: ce pays qu’est le Canada s’est bâti en brisant des vies innocentes au nom d’une vision eurocentrique de la civilisation, de la christianisation et de la culture blanche.

Un événement-choc sert de déclencheur, sensibilise le public et appelle des suivis politiques. La vitesse des nouvelles et la pression d’émettre des communiqués a pour résultat un manque de nuances. Par exemple, une majorité de médias ont parlé de «fosse commune» à Kamloops. Or, il est plutôt question d’un terrain où des sépultures individuelles et non identifiées ont eu lieu au fil des années. Mais est-ce une nouvelle? En fait, le sujet des sépultures non identifiées et des enfants disparus faisait l’objet des 273 pages du volume 4 du Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), publié en 2015, et a été l’objet des Appels à l’action nos 74 à 76. Et à Kamloops comme dans d’autres pensionnats, la raison de tant de jeunes morts relève d’enjeux de salubrité, de malnutrition et de maladies – pourtant documentées par le médecin Peter Bryce dans un rapport de 1907, rapidement rejeté par le gouvernement canadien. Cette histoire du Dr Bryce était connue bien avant l’actualité de Kamloops. En 2019, le gouvernement fédéral a attribué un budget de 27 millions de dollars pour réaliser les suivis nécessaires au plan des registres de décès, enterrements, cimetières, rapatriement de restes, commémorations, etc.  Un travail est enclenché et la responsabilité d’y voir revient au gouvernement comme aux institutions ecclésiales et religieuses qui ont entretenu le système des pensionnats.

Dans le cas des congrégations religieuses y ayant été impliquées, à lire certains articles ou chroniques, on croirait que ces dernières ne se sont jamais excusées, n’ont pas payé leur part dans les ententes financières de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens (2006) et n’ont pas accepté d’ouvrir leurs archives. Encore là, c’est méconnaître ou volontairement déformer les faits. Dès la Commission royale sur les peuples autochtones, en 1991, la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée, responsable de nombreux pensionnats de l’Ouest canadien et du Québec, avait présenté des excuses. Plusieurs autres congrégations, dont des communautés féminines enseignantes ont aussi présenté des excuses durant la CVR. Les sépultures découvertes à Kamloops ont été l’occasion pour plusieurs congrégations de renouveler leur contrition publiquement et de s’engager à collaborer aux suites à donner. À travers tout cela, toutefois, il n’y a pas de place – et ce n’est pas le moment – pour entendre des témoignages plus nuancés: il y a bien quelques récits positifs d’éducation dans les pensionnats, et il y a des religieuses qui peinent aujourd’hui à revisiter leurs années d’enseignantes dévouées en association avec un système raciste et colonial. Bref, la vérité est parfois faite de nuances de gris.

Quand l’inertie fissure la façade

Avec un peu de recul, on constate le besoin renouvelé de libérer la parole des victimes et survivants, le désir généralisé de faire la vérité, et la recherche honnête d’avenues de réconciliation. Ceci a été apparent dans les paroles et actions de divers paliers du gouvernement, de la part des Églises anglicane, unie et presbytérienne, ainsi que de plusieurs congrégations religieuses, de certains évêques et de diocèses catholiques. Mais la blessure ne cicatrise jamais, car depuis la CVR et son appel à l’action no 58, il n’y a eu aucun suivi à la demande que le pape présente «au nom de l'Église catholique romaine, des excuses aux survivants, à leurs familles ainsi qu'aux communautés concernées pour les mauvais traitements sur les plans spirituel, culturel, émotionnel, physique et sexuel» subis par les enfants autochtones. Cette demande précisait que le pape devrait présenter ses excuses au Canada et dans un délai d'un an suivant la publication du présent rapport. Dans la suite de cet espoir stérile, la lettre ouverte du théologien Jean-François Roussel et cette chronique de Jocelyn Girard sont toujours brûlantes d’actualité.

Depuis l’actualité de Kamloops, les évêques sont interpellés quotidiennement pour expliquer pourquoi le pape refuse de s’excuser. Cette saga des non-excuses s’étire pitoyablement, devenant de plus en difficile à justifier et faisant honte à beaucoup de catholiques. Ce qui semble clair, c’est que tout comme en 2018, l’idée d’inviter le pape à venir s’excuser au Canada ne fait toujours pas l’unanimité chez les évêques canadiens, et c’est en partie pour cela que le pape n’acquiescerait pas à une visite d’excuses. Circule aussi l’argument que juridiquement parlant, «l’Église catholique canadienne» en tant qu’entité légale n’existe pas et ne pourrait donc pas, de ce fait, présenter des excuses officielles. De la même manière, le Vatican (en tant qu’Église de Rome) ne serait pas responsable, en tant qu’institution, de l’aberration des pensionnats.

Et pourtant, symboliquement, ce serait un pas en avant crucial que la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) puisse s’excuser pour les immenses torts causés au nom de l’Église dans les pensionnats, et qu’elle demande au pape de venir présenter des excuses au Canada pour renouveler les voies de réconciliation. Symboliquement, les excuses du pape permettraient de reconnaître que des doctrines de l’Église et des dérives du pouvoir clérical ont présidé à une perversion de la mission d'évangélisation au détriment de jeunes innocents marqués par un génocide culturel reconnu. Quant à la conférence épiscopale et ses propres excuses, craindre de les prononcer au risque de représailles juridiques ne tient pas la route – justement parce que l’entité «Église catholique canadienne» n’existe pas. La CECC pourrait d’ailleurs se questionner sur les manquements des évêques en poste durant la période des pensionnats: étaient-ils au courant des mauvais traitements? Ont-ils tenté d’intervenir pour veiller au bien-être et à la dignité des enfants pensionnaires?

Face à cette situation, beaucoup de catholiques, dont des ministres ordonnés et des personnes consacrées, ont mal à leur Église. Des évêques aussi, sans doute, coincés par leur fonction. La façade se fissure… Mais face à l’inertie, quelques voix prophétiques seraient bienvenues. Car malgré les beaux discours sur la synodalité, on semble bien loin d’écouter les fidèles qui souhaiteraient que leur «Église canadienne» prenne acte de son histoire singulière et apprenne à parler humblement le langage du pardon et de la réconciliation, plutôt que celui des technicalités canoniques. Nous devons prendre conscience que contrôler les modalités des excuses et les refuser entretient un déséquilibre des forces et une victimisation des survivants et leurs familles. Comment pourraient-elles parvenir à une guérison si elles sont bloquées dans l’incompréhension et la colère? Au final, les fruits pourris que l’Église cueille actuellement sont ceux de l’humiliation et de l’incrédibilité.

Et après les excuses?

Malgré ce qui précède, il importe d’approfondir l’enjeu des excuses, pour la société comme pour les institutions religieuses. Il y aura indubitablement d’autres découvertes de sépultures dans un avenir proche. Toutes les institutions politiques et religieuses devront-elles s’excuser à chaque fois? Et si le pape venait s’excuser, qu’est-ce que cela résoudrait vraiment, et pour qui? L’usure des excuses, à la longue, est une possibilité réelle. Cela n’accélérera pas l’adoption du projet de loi du «Principe de Joyce» et l’accès équitable aux soins de santé et services sociaux pour les autochtones. Les excuses répétées ne changeront rien à la stérilisation forcée des femmes autochtones, encore récemment pratiquée, et n’implanteront pas miraculeusement les appels à l’action de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Comme société, comme citoyennes et citoyens, ou en tant qu’institutions religieuses, nous devons faire face au problème systémique qu’est le racisme, profondément ancré dans l’histoire et les motivations du devenir de notre pays. À tous les niveaux, la responsabilité est possible. Pour les individus, la responsabilité de s’informer et de s’intéresser à «l’autre», à ces Autochtones qui ont tant à nous faire découvrir. Pour les écoles et les Églises, la responsabilité d’enseigner l’histoire en démontrant les failles humanitaires qui ont eu cours. Pour le pouvoir politique, la responsabilité d’agir au-delà de la partisannerie afin d’opérer des changements concrets.

C’est sûrement naïf et utopiste, mais la volonté et la responsabilité partagées de renouveler le travail du bien commun, sans exception, sont les seules voies de réconciliation et de réparation. C’est à cela que doivent nous engager des excuses. Et nous avons 215 nouvelles bonnes raisons de ne pas échouer.

***

 

 

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