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Billet de Jocelyn Girard

Pensionnats et évêques : un vice structurel

«Nous faisons face à un vice de structure qui engendre un déficit de compassion», écrit le chroniqueur Jocelyn Girard au sujet de la position de la CECC.
«Nous faisons face à un vice de structure qui engendre un déficit de compassion», écrit le chroniqueur Jocelyn Girard au sujet de la position de la CECC.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-04-30 10:28 || Canada Canada

La colère est bien perceptible parmi les peuples autochtones et au sein des groupes qui leur sont proches face à la demande repoussée ou reportée par les évêques canadiens de demander au pape de venir présenter des excuses officielles pour la participation complice de l’Église catholique au Canada dans la gestion des pensionnats autochtones.

On a vu à deux reprises les hauts responsables de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) chercher à se décharger de ne pas pouvoir présenter des excuses en leur nom et à justifier que le pape n’ait pas à le faire. Leur tentative d’interférer dans le processus parlementaire s’ajoute à leur effort de se disculper face à ce que l'on reconnaît désormais comme un génocide culturel. Pour eux, les excuses relèvent surtout des instances impliquées directement dans cette affaire: des diocèses et des congrégations religieuses, qui ont déjà présenté des excuses formelles.

Ainsi, ni la CECC, ni le Saint-Siège n’auraient eu un rôle à jouer au cours des cent ans d’assimilation forcée des enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis qui sont passés par les pensionnats catholiques.

Décoder la structure de l’Église

Depuis Vatican II, on ne cesse de désigner, soit pour le dénoncer soit pour le légitimer, le modèle d’autorité pyramidal de l’Église catholique. Le précédent concile, en 1870, avait pavé la voie au triomphe de l’ultramontanisme, l’autorité du pape et son infaillibilité étant portées à des sommets historiques inégalés. Cette apogée était particulièrement sentie au Canada où les évêques étaient d’emblée derrière cette vision d’une Église centrale puissante dans un contexte où, localement, ils avaient souvent besoin du soutien du Vatican pour se faire respecter et pour conserver les privilèges accordés par l’État aux Églises.

Des archives semblent montrer que des évêques ont parfois eu maille à partir avec le gouvernement fédéral, notamment pour réclamer un traitement égal entre les pensionnats sous leur responsabilité et ceux des autres Églises. Par ailleurs, des échanges de correspondance traitant de ce sujet entre les pères oblats et leurs autorités à Rome ont bel et bien eu lieu durant les années où le régime des pensionnats était en force. Cela démontre qu’à Rome, on ne pouvait pas ne pas être au courant de cette situation et qu’un silence peut, encore aujourd’hui, être perçu comme une non-intervention complice de politiques assimilatrices.

Quant à la CECC, celle-ci n’a été reconnue qu’en 1948 par le Saint-Siège. Mais cela ne signifie pas pour autant que les évêques canadiens, collectivement, n’exerçaient aucune concertation. S’il est vrai que la CECC, en tant qu’instance constituée, n’a eu part ni à l’organisation ni au maintien des pensionnats autochtones, il n’en demeure pas moins que les évêques qui se sont succédé ne pouvaient pas ne pas connaître leur existence et la visée qu’ils poursuivaient. Il est donc naturel que la CECC, aujourd’hui, soit l’instance invitée à parler d’une seule voix pour les évêques canadiens.

Offrir les moyens de la réconciliation

À tous les niveaux de la pyramide, une connaissance de la situation a existé. Qui dit connaissance dit responsabilité d’agir lorsque l’injustice est criante.

À tenter, comme ils le font obstinément, de se déclarer inaptes en tant qu’instance à présenter des excuses et de motiver les non-excuses du pape, les évêques canadiens présentent une défense typique d’une institution visant l’auto-préservation.

Il va de soi que les évêques Lionel Gendron et Richard Gagnon, président et vice-président de la CECC, et le pape lui-même, en tant que personnes, souhaiteraient ardemment pouvoir répondre positivement à la demande des autochtones. Mais leur rôle fait d’eux les défenseurs de l’institution à tout prix. Le fait que d’autres évêques ne s’expriment pas publiquement pour faire état de leur dissension est aussi caractéristique de ce système. Nous faisons face à un vice de structure qui engendre un déficit de compassion.

Il y a des rendez-vous avec l’histoire qu’on ne peut manquer. Celui qui est commandé par l’appel à l’action 58 de la Commission de vérité et réconciliation paraît incontournable pour l’Église catholique. Plus que juridique ou économique, c’est en tant qu’appel spirituel qu’il doit être entendu.

Le retournement du pape François dans l’affaire des victimes d’un prêtre abuseur chilien et sa décision de les rencontrer personnellement témoigne d’une humilité saisissante, après avoir lui-même nié les faits. Parmi les évêques canadiens, alors que l’un ou l’autre parle de «continuer à travailler au rapprochement avec les autochtones», ne s'en trouverait-il pas un pour s'extirper du vice structurel afin de donner un signe de courage à la fois prophétique et libérateur?


1 Commentaire(s)

Jocelyn Girard || 2018-04-30 18:33:19

En complément à cet article, j'ai appris que l'évêque de Regina s'est dissocié de la lettre de la CECC, sur la question économique particulièrement. D'autres se situeraient aussi dans cette ligne. À suivre. http://www.cbc.ca/news/indigenous/cost-lack-of-consensus-behind-pope-apology-decision-1.4635802

 

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