Billet de Jean-Claude Leclerc

Persécutions d’hier et peurs d’aujourd’hui

Un enfant syrien à son arrivée à la base aérienne de Subang, en Malaisie, en janvier 2016.
Un enfant syrien à son arrivée à la base aérienne de Subang, en Malaisie, en janvier 2016.   (CNS photo/Fazry Ismail, Reuters)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2017-03-28 17:15 || Québec Québec

Au Québec, voire au Canada, la prochaine élection portera-t-elle sur «la question identitaire»? À la présidentielle américaine, la sécurité, plus que l’immigration, a mobilisé les États-Unis. Au «pays de la tolérance» en sera-t-il bientôt autrement? La guerre civile au Liban (1975) et les atrocités dans l’ex-Yougoslavie (1991) n’avaient pas fait craindre d’accueillir ici réfugiés et immigrants. Pourquoi alors cette peur à l’égard des nouveaux migrants venus du Proche-Orient?

Dans un sondage commandé à la firme CROP, Radio-Canada croit avoir trouvé la réponse. Plus de la moitié des répondants craignent pour l’avenir de la culture du pays et son identité. Cette crainte n’est pas nouvelle, rappelle-t-on; elle oscillerait entre 30 % et 50% % au Québec, «depuis 25 ans». D’après le sondeur, une partie de la population «de souche» peine à vivre dans une société aussi diversifiée et devenue «trop complexe ou trop incertaine», surtout en temps de crise économique.

L’histoire du pays ne manque pas d’épisodes d’intolérance. Déportation des Acadiens à la Conquête anglaise, dépossession des autochtones et des métis, internement des Canadiens d’origine japonaise à la Seconde Guerre mondiale, persécution de minorités religieuses ou linguistiques, à quoi il faut ajouter, en pleine démocratie libérale, une suspension des libertés civiles et des centaines d’arrestations arbitraires en 1970. À chaque fois, l’immigration n’était guère en cause!

La plupart des gens qui ont immigré au Canada provenaient de pays tourmentés par la guerre, la persécution ou la misère. Beaucoup d’entre eux auront trouvé ici sécurité, travail et abondance. Mais les différences et les traumatismes qu’ils apportaient auront ajouté aux différends et aux antagonismes des «peuples fondateurs». Ce morcellement n’a pas empêché le succès de maintes communautés, mais il explique en partie le retard du Canada et du Québec à forger leur propre identité nationale.

À en juger d’après le dernier sondage, ce pays qu’on donne en modèle de diversité, d’ouverture et de solidarité internationale en est rendu, pour la moitié de la population, à se méfier des religions, et pour un bon tiers, à souhaiter qu’on interdise l’immigration musulmane. Comment, se demande CROP, les musulmans, comptant 3% de la population, menaceraient-ils l’héritage culturel, la langue ou l’identité de la majorité? «C’est totalement irrationnel», estime Alain Giguère, président de la firme de sondage.

Pareil phénomène n’est pas nouveau, ni propre aux pays d’immigration. Dans La peur en Occident – XIVe-XVIIIe siècles, l’historien Jean Delumeau en donne une explication tout à fait rationnelle.

«Comment les agressions subies par les groupes pourraient-elles ne pas provoquer, surtout si elles s’additionnent ou se répètent, des mobilisations d’énergie? Et celles-ci doivent logiquement se traduire soit par des paniques, soit par des révoltes, soit, si elles n’aboutissent pas à des extériorisations immédiates, par l’instauration d’un climat d’anxiété, voire de névrose, lui-même capable de se résoudre plus tard en explosions violentes ou en persécutions de boucs émissaires

Au Canada, si la diversité n’est pas un obstacle à la prospérité, elle peut néanmoins donner lieu à des concurrences malsaines. Au Québec comme ailleurs au pays, la plupart des gens (84%) trouvent qu’ils vivent dans une société «humaine et bienveillante», mais une majorité (66%) croit aussi qu’on en vient à «se préoccuper davantage des besoins des minorités que de ceux de la majorité des gens». Serait-ce là un des effets parfois néfastes d’une démocratie encore minée par le clientélisme électoral?

Quand un gouvernement s’est fait persécuteur, comme cela est survenu plus d’une fois au pays, il s’est trouvé des tribunaux pour intervenir, mais pas  toujours. La Cour suprême aura protégé les Témoins de Jéhovah contre l’arbitraire d’un Maurice Duplessis. Mais elle mettra plus d’un siècle à reconnaître les droits des autochtones. Plus récemment, les tribunaux ont dit non aux excès d’un Stephen Harper, mais il y a 30 ans, le juge Thomas R. Berger était bien seul à oser rappeler les «libertés fragiles» du Canada.

Normalement, quand un groupuscule raciste ou un parti xénophobe s’en prend à une communauté, il revient aux autorités en place de ramener l’ordre avant que l’insécurité se répande. Toutes ne le font pas, tantôt exploitant plutôt la peur, tantôt n’ayant plus assez de crédibilité pour faire prévaloir la loi et l’ordre. Or, le dernier CROP confirme l’effritement de la confiance populaire envers la classe politique et les gouvernements. D’où viendra alors l’intervention propre à sauvegarder la paix sociale?

Autrefois, en cas d’impasse, on faisait appel à des personnalités religieuses. Ainsi, à Toronto, lors d’un conflit entre la police et une communauté culturelle, un cardinal permit d’ouvrir une médiation. À Montréal, au conflit de la United Aircraft, un évêque réussit à trouver un règlement là où fonctionnaires et ministres s’étaient montrés impuissants. Les temps ont changé. Au Québec, d’après CROP, une forte majorité (73%) n’a plus confiance aux «chefs religieux». Et ailleurs au pays, ce n’est guère mieux.

Lors de l’attentat à la mosquée de Québec, il est vrai, autorités et grand public ont fait bloc avec les victimes. Mais il faudra plus que des programmes de lutte à la radicalisation pour déraciner l’intolérance sectaire. Certes, nul n’ose proposer de mur aux frontières, mais le «test culturel» que d’aucuns réclament recèle une pire «solution». Mieux vaudrait débusquer dans les institutions du pays les vrais nids de propagation de haine.


1 Commentaire(s)

Mario Bard || 2017-04-11 13:30:53

Excellent texte qui rappelle la fragilité de la liberté, et les responsabilités qui viennent avec elle : s'informer, dialoguer, réfléchir par soi-même et non en laissant les autres dicter notre ligne de conduite, se conscientiser au lieu de se laisser embobiner... Toutes des actions qui, dans une économie où nombre de personnes se sentent de plus en plus en mode de survie, demandent trop d'effort. Fatigué et éreinté par le travail, on préfère le spectacle de l'info qui permet de se faire une idée rapide... mais sans profondeur.

 

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