Chronique littéraire de Louis Cornellier

Pour les ânes. Sur Yves Duteil et Francis Jammes

«Je ne peux, je m’en confie, lire ce poème de Jammes sans m’imaginer, bouleversé, faire miens ses mots. Je dirai, moi aussi, à la fin, en apercevant la face de Dieu, «je suis Louis Cornellier».»
«Je ne peux, je m’en confie, lire ce poème de Jammes sans m’imaginer, bouleversé, faire miens ses mots. Je dirai, moi aussi, à la fin, en apercevant la face de Dieu, «je suis Louis Cornellier».»   (Pixabay)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-09-24 16:11 || Québec Québec

J’ai toujours aimé Yves Duteil. Je sais bien qu’on dit parfois de ses chansons qu’elles sont mièvres et mielleuses, mais je n’en ai cure. À mon âge, on peut choisir d’aimer contre l’opinion à la mode. Et de l’œuvre de Duteil, justement, j’aime la douceur, la bonté, la beauté et l’absence de cynisme. L’artiste, sans tapage, sans provocation, s’engage – pour la langue française, pour la tolérance religieuse, pour la fraternité —, raconte son amour pour les siens, dit son attachement au territoire qu’il habite et chante, sans jamais peser trop fort, son rapport spirituel au monde. Son œuvre, pour toutes ces raisons, m’est un refuge. Elle m’aide à mieux aimer la vie et le monde.

Dans Respect (2018), son plus récent album, l’artiste, fidèle à sa manière, continue de murmurer que le mal, notamment le terrorisme, ne résume pas l’expérience humaine. «Pour le monde qui nous attend/ L’âme ouverte, le cœur battant/ Je choisis d’être résistant/ D’être armé d’amour jusqu’aux dents», chante-t-il.

Respect, disons-le, a ses temps morts et ses temps forts. Parmi ces derniers, le moment de grâce, le pic – il y en a un, qui en constitue le cœur, sur tout bon disque — survient de manière inattendue. La chanson s’intitule Mon petit âne corse, dure à peine plus de deux minutes et a des airs de comptine. Il s’agit pourtant d’une petite merveille, brillamment orchestrée avec clavecin, flûte et cordes.

Duteil, amoureux de la Corse, rend hommage à l’âne du pays, à sa modestie, à sa force, à son opiniâtreté et à sa liberté, inscrite dans une tradition. Le chanteur s’identifie au baudet, à sa fragilité qui s’accompagne d’entêtement, à son travail harassant qui trouve son sens dans quelque chose qui le dépasse, à son humilité qui témoigne d’un rapport amoureux et discret au monde. L’âne est inspirant, dit Duteil, parce qu’il trace le chemin de la vraie noblesse, faite de pudeur et d’ouverture sur la transcendance.

L’option préférentielle pour les ânes

Si j’aime tant cette chanson, c’est aussi parce qu’elle me fait inévitablement penser au poète français Francis Jammes (1868-1938) et à son chef-d’œuvre Prière pour aller au Paradis avec les ânes, publié dans le recueil Le deuil des primevères (1901).

Écrivain plutôt oublié de nos jours, Jammes n’est pas sans parenté avec Duteil. Qu’on en juge. Dans l’encyclopédie Universalis, le critique Antoine Compagnon note que le poète «exprime son amour pour la vie et pour la nature, sans redouter d’être désuet et presque en affectant de l’être». Dans le Dictionnaire des littératures française et étrangères (Larousse, 1992), on mentionne que Jammes, converti au catholicisme par Claudel en 1906, «semble écrire comme il respire» et on insiste – j’adore la formule – sur «son attention franciscaine aux êtres et aux objets».

Il n’est donc pas surprenant que le poète, avec un tel profil, ait fait des ânes ses frères. Dans son recueil De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir (1898), Jammes consacre au moins trois poèmes au bourricot. Il le dit, dans l’un, poète mésestimé, et, dans l’autre, ami béni de Dieu. Dans un troisième poème, un autre âne, transportant du bois au bénéfice d’une femme pauvre et de sa petite fille, devient soudain «le même âne qu’à la crèche/ qui regardait Jésus dans la nuit noire et fraîche».

Son grand poème demeure sa Prière pour aller au Paradis avec les ânes.

L’âne, chez Jammes, marche toujours vers le Paradis, sur un chemin de croix où la misère et les tourments, affrontés dans l’ombre, avec détermination, n’entament pas l’assurance du Salut. Pour Jammes, être un âne, ce n’est pas, comme le veut le sens habituel de l’expression, être un idiot, mais un poète, gagné à la simplicité christique, capable de sentir, en avançant, la douceur des rameaux sous ses pieds, malgré le sentier rocailleux.

Quels meilleurs guides que les ânes, dans ces conditions, pour trouver la voie qui mène à Dieu? En imaginant son heure ultime, le poète les convoque donc. «Je suis Francis Jammes, leur dit-il, et je vais au Paradis,/ car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu», ce pays dans lequel règne un maître miséricordieux qui nous connaît intimement et qui nous accueillera un par un. D’où ce «je suis Francis Jammes», c’est-à-dire pas n’importe qui, mais moi, avec, sur mon dos, mes sacoches de petite misère.

Des ânes et des âmes

Quand le titre de cet essai – Pour les ânes – m’est venu en tête, un autre titre, célèbre, a surgi dans mon esprit. La réminiscence n’est pas sans signification. En 1965, le grand poète québécois Paul-Marie Lapointe publiait, en effet, Pour les âmes, «un des grands livres de la poésie moderne en toute langue», «le plus beau peut-être de toute la poésie québécoise», écrivait le critique Robert Melançon dans Le Devoir du 20 août 2011, quelques jours après la mort du poète.

L’année de la parution du recueil, l’écrivain André Major, dans Liberté, en faisait, sans détour analytique, une critique élogieuse. «Je n’aime pas, confiait-il, disséquer la poésie; je me contente d’en saisir l’essentiel, et l’essentiel chez Lapointe c’est une grande pitié pour les peuples humiliés – dont le sien —, pour les petits hommes qui vont mourir, êtres fragiles, menacés par le froid, la guerre et la tyrannie.»

J’aime bien, moi aussi, aller à l’essentiel, et l’essentiel, chez Jammes, c’est une grande fraternité pour les ânes, vaillants et blessés. Ils soutiennent le monde, le font avancer et n’obtiennent en retour, ici-bas, que morsures. Ils disent, malgré tout, oui à la vie et persistent sans lamentations. Les préférés de Dieu, dit-on, sont les pauvres, qui, privés de tout, conservent le privilège de l’essentiel dans l’ordre. Les préférés de Jammes, qui a compris le message, sont les ânes. Sans «leur humble et douce pauvreté», on ne saurait s’approcher de «l’amour éternel».

Je ne peux, je m’en confie, lire ce poème de Jammes sans m’imaginer, bouleversé, faire miens ses mots. Je dirai, moi aussi, à la fin, en apercevant la face de Dieu, «je suis Louis Cornellier». J’espère que des ânes et des âmes amis m’aideront à passer le pont.

 

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