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Billet de Sabrina Di Matteo

Risquer l’avenir ou risquer les femmes?

Le pape François salue des religieuses au Vatican le 20 décembre 2017.
Le pape François salue des religieuses au Vatican le 20 décembre 2017.   (CNS photo/Max Rossi, Reuters)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2018-03-06 22:13 || Monde Monde

Y a-t-il vraiment de quoi s’étonner des révélations sur l’exploitation de religieuses au Vatican? Après le mouvement de dénonciation #moiaussi dans le star-système, l’arène politique et le monde de l’humanitaire, voilà qu’on balance la part de l’Église catholique dans le traitement inéquitable des femmes.

Bien sûr, il y a l’inépuisable débat de l’ordination des femmes. Or, il est plutôt question ici des conditions de travail des religieuses, où la servitude révèle une intersection d’enjeux: religieuses issues de pays du Sud cherchant un avenir meilleur, assignations par leurs supérieures à des rôles domestiques aux antipodes de leur formation universitaire en théologie, comportement ingrat de la part du clergé que ces religieuses servent pour de maigres et aléatoires salaires.

Tout comme les affaires Weinstein, Ghomeshi ou Salvail, tout le monde savait à l'interne mais n’osait rien dire. La beauté du cas des religieuses réside en ce que la parole éclate via un média officiel du Vatican, soit le supplément mensuel Femmes Église Monde du journal L’Osservatore Romano, dirigé par l’éditorialiste Lucetta Scaraffia, qui ne craint pas de se définir comme féministe catholique.

Ainsi, il est possible de crier, de décrier, à même l’institution-Église. Plus qu’une possibilité, c’est une responsabilité qui incombe à toute personne qui se sent lésée. La foi chrétienne propose la symbolique du corps du Christ dont tous les fidèles sont membres. Cependant, la main n’a pas à blesser la jambe, la tête n’a pas à insulter le pied. Le christianisme proclame le renversement de l’ordre établi, une bonne nouvelle subversive qui appelle à élever les humbles et à combler les affamés. Tant que ce ne seront que des paroles, tant qu’elle ne donnera pas l’exemple dans son organisation, l’Église continuera de cumuler scandales et déceptions.

Les femmes et l’avenir

Un congrès international sur la place des femmes en Église se tient à Rome cette semaine – mais pas au Vatican, puisque le préfet de la Congrégation pour les laïcs, la famille et la vie a rejeté la participation de quelques panélistes, dont l’ex-présidente irlandaise Mary McAleese, sur la base de propos pro-mariage gai et pour l’ordination des femmes. Voices of Faith, une organisation indépendante du Vatican, s’inspire de Black Lives Matter en proposant le thème Why Women Matter pour le congrès. On a encore bien des croûtes à manger dans cette Église qui se dit «experte en humanité».

Il est clair que la majorité des laïques engagées en Église, bénévoles ou salariées, sont des femmes. Feu Mgr Jean-Guy Hamelin, évêque fondateur du diocèse de Rouyn-Noranda (Québec), reconnaissait déjà dans les années 1980 l’exclusion des femmes du leadership décisionnel en Église et des ministères ordonnés. Il soulignait aussi le déficit de crédibilité que cela causerait à l’Église.

Une trentaine d’années plus tard, la décroissance de l’Église catholique québécoise se poursuit, tout comme le déclin du personnel pastoral laïc et majoritairement féminin. Finies les années où des agentes de pastorale diplômées assuraient une bonne part de l’animation catéchétique et paroissiale. La question de l’ordination des femmes se pose dans un vaste contexte d’enjeux touchant l’avenir, la capacité de repenser la relève, sa formation, sa rémunération, sa rétention.

Certes, il y a des ouvertures: la nomination d’une coordonnatrice de paroisse à Rouyn-Noranda, la célébration d’un mariage par une religieuse

Le problème de ces ouvertures consiste en ce qu’elles émergent comme une réponse à une carence.

Je souhaiterais plutôt qu’une sainte audace théologique conduise l’Église à reconnaître réellement les charismes des femmes, au-delà des capacités organisationnelles et de la suppléance, et à instituer des ministères où elles puissent être pleinement valorisées: prédicatrices, accompagnatrices, animatrices de communautés…

Pour cela, les femmes doivent pouvoir parler entre elles et avec le clergé. Il y a sans doute de nouveaux espaces à inventer, en espérant souffler un peu sur la braise. La tiédeur ne ravivera pas le feu.


17 Commentaire(s)

Sabrina Di Matteo || 2018-03-09 14:44:46

À chacune et chacun, merci pour vos commentaires constructifs et remplis de solidarité et d'espérance. Souhaitons-nous bien du Souffle pour nous bousculer un peu en Église!

Dominique Boisvert || 2018-03-08 15:31:28

Et j'oubliais: bonne fête des femmes!

Dominique Boisvert || 2018-03-08 15:30:36

Pas un hasard si cette réflexion sur la place des femmes en Église (BRAVO Sabrina!) recueille autant de commentaires! Le problème est à la fois ancien (voir la position de Mgr Hamelin et d'autres évêques québécois dans les années 70 et 80) et central: les femmes sont non seulement «la moitié de l'humanité» et «l'avenir de l'homme» mais la principale ressource qui fait encore vivre l'Église en Occident (aussi bien comme «fidèles» que dans tous les services... sauf ceux d'autorité!). En fait, la place des femmes en Église illustre la DOUBLE oppression et discrimination: d'abord «servante» parce que femme, puis inférieure (au même titre que les hommes à ce niveau) parce que laïque. C'est la vertu chrétienne d'espérance qui me garde un espoir, plus quelques gestes prophétique, ici ou là; car humainement parlant, je ne gagerais pas ma fortune (!!!) sur un changement significatif ou rapide de la place des femmes en Église. Ce n'est pas l'expression d'un défaitisme ni d'un cynisme, mais le simple réalisme d'une analyse rigoureuse des structures de pouvoir et des rapports de force en Église. Heureusement qu'il y a l'Esprit pour parfois brouiller les cartes...

Robert David || 2018-03-08 11:43:57

Concernant ton dernier paragraphe, je crois profondément que le "parler" ne doit pas se faire "qu'entre elles et le clergé", même si je reconnais qu'il est primordial d'ajuster les voix des femmes pour être au même diapason. Mais la force réside dans l'union de tous et de toutes et le parler ensemble devrait également considérer mettre ENSEMBLE les femmes et les hommes qui oeuvrent pour une parole égale et pour une reconnaissance concrète de la parité dans toutes les sphères de la vie religieuse. Les disciples du Nazaréen étaient ENSEMBLE autour de lui et non séparés en genre. Peut-être est-il encore nécessaire que les femmes se parlent entre elles, mais cela ne devrait durer que le temps du renforcement. Qu'il n'y ait plus ni hommes ni femmes, mais des disciples.

Léonard Ouellet || 2018-03-08 10:50:24

Bravo pour ce document. Je suggère à la conférence épiscopale canadienne de mettre sur pied une enquête indépendante sur les relations entre les femmes religieuses et le clergé au Canada.

Pierrette Daviau || 2018-03-07 17:38:28

Merci Sabrina pour cet article! S’il est vrai que notre Église abuse encore de services gratuits de plusieurs communutés religieuses dédiées au clergé, plusieurs autres Congrégations ont renouvelé leur vision de la théologie de la vie religieuse. Comme pour la situation des femmes dans la société, il y a encore beaucoup de travail à faire pour une reconnaissance de leur apport aux plans socio-communautaire, éducatif, féministe en vue de la promotion humaine. Dommage que nous soyions plutôt vieillantes! Mais l’espérance demeure.

Monique Hamelin || 2018-03-07 13:03:49

Après avoir lu cet article sur l'exploitation des religieuses au Vatican et les excellents commentaires de l'auteure (Sabrina Di Matteo), je me dis qu'il faut aussi regarder ce qui se passe chez nous. Pour le Québec, cette question de la servitude des religieuses au service des prètres a été analysé dans un documentaire percutant en 1978 par Diane Létourneau. Le titre: Les Servantes du Bon Dieu. Vous pouvez le visionner sur YouTube en plusieurs capsules ou sur le site suivant: http://www.centremarie-leonieparadis.com/servantes.php?l=fr Où en sommes-nous aujourd'hui, 50 ans plus tard ? Cette communauté religieuse est encore au service des prêtres d'ici et d'ailleurs dans le monde. Sont-elles rémunérées à leur juste valeur pour leurs services ? Je n'ai pas l'information, mais j'ai des doutes. En 2017, j'ai lu que cette communauté déménageait dans un espace plus petit et que leur ancienne résidence était à vendre. Après avoir servi les prêtres pour bien peu de rémunération, les diocèses feront-ils auprès d'elles, comme c'est le cas actuellement auprès de bien des communautés religieuses féminines dont la mission n'est pas le service auprès des prêtres de soutenir la caisse de retraite déficiente des prêtres et le bâti de bien des paroisses que les hautes instances souhaitent garder ouvertes alors que les fonds ne sont plus là ? Les communautés religieuses féminines ont eu une vie ou régnait la simplicité volontaire bien avant que le terme ne soit inventé, elles étaient aussi de grandes gestionnaires, elles gèrent maintenant la décroissance de leur communauté. Elles continuent d'oeuvrer en santé, en éducation, etc., elles ont actualisé leur mission. Elles souhaitent aussi assurer une fin de vie décente à leurs compagnes. Ces réserves sont là pour l'exercice de leur mission et le soutien de ses membres. Ces pressions relèvent selon moi de l'exploitation des communautés religieuses féminines par les diocèses. C'est le même principe qui prévalait lorsque en 1931, un amendement au Code civil donne le droit aux femmes mariées de garder leur salaire et à disposer des biens 'réservés'. Avant le mari pouvait faire ce qu'il voulait du salaire de sa conjointe et même demander au gérant de banque de lui remettre le salaire de ladite épouse. (Voir L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles du Collectif Clio et Chronologie de l'histoire des femmes au Québec et rappels d'événements marquants à travers le monde par Francine DESCARRIES. Ce dernier document est accessible sur Internet.)

Réjeanne Martin || 2018-03-07 12:33:48

Merci pour le risque de ce commentaire. Être la réponse à une carence ne me situe absolument pas en égalité. J'ai soif intarissable de cette «égalité en abondance», une eau promise, mais jamais offerte à ce jour. Il manque encore à notre célébration du 8 mars ce volet en Église, indispensable pour vivre ensemble en tout respect et dignité. Merci pour ce geste de maintenir la porte ouverte.

Diane Foley || 2018-03-07 09:54:05

Entièrement d'accord Sabrina. Tout ce que tu partages est juste. Mais le point central est que les ministères féminins ne sont pas une d'épine à une carence institutionnelle, mais un don de Dieu et son appel à exercer ce don en toute liberté dans l'Eglise et dans le monde. En théologie biblique, Adam et Ève sont des vis-à-vis ( ish et isha : vis-à-vis mâle et femelle) appelés à être un don l'un, l'une pour l'autre, et non une aide qui comble une carence. Comme Job, nous pouvons chanter : Un jour viendra où dans ma propre chair, je verrai Dieu "homme et femme" en Eglise et dans le monde. En attendant, répondons déjà ã ses appels !

jean_pierre.proulx@sympatico.ca || 2018-03-07 09:10:27

Bien dit!

Anonyme || 2018-03-07 08:40:23

«Le problème de ces ouvertures consiste en ce qu’elles émergent comme une réponse à une carence.» Voilà! Si, par miracle, il devait pleuvoir une nuée de prêtres sur l'Église, on verrait surement ces ouvertures se refermer comme par magie.

Carole Harrison || 2018-03-07 08:35:03

Bien dit! Le # 33 de La Joie de l'Évangile devrait inspirer toutes les structures ecclésiales...

Colette Beauchemin || 2018-03-07 08:29:21

Bravo Sabrina pour cet excellent article! Verrons-nous le jour du changement souhaité? Heureusement qu'il y a des femmes comme toi qui ne démissionne pas de la tâche. Bonne journée des femmes! Colette

Odette Mainville || 2018-03-07 08:00:35

«Le problème de ces ouvertures consiste en ce qu’elles émergent comme une réponse à une carence.» C'est exactement ça! Si par miracle, il pleuvait une nuée de prêtres sur notre Église, on verrait surement les ouvertures se refermer. Bravo pour cet article Sabrina.

Denise Brouillette || 2018-03-07 07:09:28

«Discerner parmi toutes les voix, la voix du Seigneur, la voix de Celui qui nous conduit à la Résurrection, à la Vie, celle qui nous empêche de tomber dans la « «culture de de la mort ,» Invitation de notre pape en ce mois de mars, ( click to pray. org)

Gisèle. Turcot || 2018-03-07 06:47:49

Excellent article. Que cette parole soit entendue et relayée jusqu'à Sainte-Marthe, aux petits déjeuners et à l'autel.

Denise Brouillette || 2018-03-07 06:30:20

Notre sainte Église a eu l'audace outrageant de réduire Dieu à sa propre volonté dans son ego démesuré.

 

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