Chronique de Jocelyn Girard

Sainte Greta du climat

Greta Thunberg s'inscrit dans une longue tradition de prophètes qui exhortent à redécouvrir la centralité de l’amour dans l’expérience humaine, explique Jocelyn Girard.
Greta Thunberg s'inscrit dans une longue tradition de prophètes qui exhortent à redécouvrir la centralité de l’amour dans l’expérience humaine, explique Jocelyn Girard.   (CNS photo/Kevin Lamarque, Reuters)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-09-24 10:31 || Monde Monde

Elle est toute jeune et pourtant devenue un symbole planétaire du combat de la nouvelle génération devant l’urgence climatique. Je la verrais assez spontanément poser à côté du bronze de Jeanne d’Arc sur la place du Martroi à Orléans! Cette dernière, présentée comme une conquérante à cheval s’élance avec une armée pour libérer la France des Anglais, non sans avoir suscité la controverse et finir sur le bûcher!

La «pucelle» de Stockholm semble tout autant être investie d’une mission, cette fois-ci planétaire, pour libérer l’humanité d’elle-même! Elle suscite de nombreuses réactions: une armée de jeunes qui désertent leurs classes pour manifester, entraînant même des adultes et des aînés comme on en verra des milliers ce 27 septembre au Québec; mais également des détracteurs, ceux qui nient le dérèglement climatique, les puissants et les riches qui ne peuvent se laisser contraindre à un changement d’état d’esprit – c’est-à-dire une conversion – exigé par une juste lecture du temps présent. Deux figures féminines, deux emblèmes inspirants, chacune à son époque et pour des combats qui, au final, n’ont pas grand-chose en commun.

Derrière le ton agressif de son intervention de lundi à New York, «sainte Greta du climat» n’est pas sans rappeler une longue tradition de prophètes qui exhortent à redécouvrir la centralité de l’amour dans l’expérience humaine, qu’il s’agisse d’un amour pour un dieu, pour la Terre ou pour l’humanité.

S’aimer soi-même

Mais cette histoire d’amour n’est-elle pas d’abord une leçon d’amour envers soi-même? Ne dit-on pas, un peu partout d’ailleurs, qu’aimer vraiment l’autre n’est possible que si nous nous aimons (un peu) nous-mêmes? À ce propos, l’état du monde est plus symptomatique du peu d’amour que nous nous portons à nous-mêmes, en tant qu’individus, que d’un véritable désintéressement pour notre «maison commune», selon l’expression du pape François dans son encyclique Laudato si’!

Car si nous nous aimions vraiment, nous prendrions le temps de mesurer que les gestes que nous posons chaque jour et les choix que nous privilégions à l’occasion de chaque élection, de chaque achat, sont des occasions de nous engager dans une nouvelle fraternité plus juste, plus équitable, plus en osmose avec la planète.

Les religions pour la planète?

Une certaine lecture des Écritures a encouragé une économie du progrès sans limite, une vision du développement dans laquelle il serait légitime que les matières premières soient vues comme des biens saisissables par les nations riches aux dépens des plus pauvres, une théologie sacrificielle qui donnerait l’aval à la séparation des classes et à une charité de fond de tiroir où les miettes que les fêtards insouciant ont laissé derrière eux sans que leur compte en banque n’en subissent de fluctuation! Il faut le reconnaître: les inégalités sociales participent au déclin de la terre, car le pouvoir des riches et des élites – dont les Églises, les mosquées et les synagogues ont été plus souvent complices que dénonciatrices – fait en sorte que tous cherchent à survivre en écrasant son prochain plutôt que nourrir l’ambition du partage, de la fraternité, d’un droit à l’épanouissement pour chaque être vivant.

Heureusement, les choses changent un peu.

Les discours théologiques ont évolué vers une prise en compte plus contextuelle de l’état du monde. Ce n’est pas à un monde ravagé et divisé que l’humain est convié.

La planète s’invite aussi dans les religions, dans les Églises, dans les communautés de foi ailleurs comme ici. Elle implore les humains pour un changement. Certains la voient en douceur, comme une «transition du cœur», mais d’autres, comme Greta-la-conquérante, la réclament pour maintenant, car l’angoisse de sa génération a besoin d’être prise comme une réalité.

Nous connaissons désormais le trouble d’anxiété et même celui d’écoanxiété. Nous savons qu’il faut le traiter pour ce qu’il est. Mais la solution n’est plus seulement d’en parler, de faire croire que nous avons écouté. Elle consiste à changer, à accepter de ne plus développer selon un modèle désuet, à ne plus surconsommer et même, au contraire, pour quelques dizaines d’années sans doute, à accepter de sous-consommer chez nous, alors que nous avons été formés, éduqués, formattés à vouloir toujours plus, à acquérir toujours plus, à jeter encore plus.

Transition du cœur pour nous aimer et aimer les autres? Révolution radicale pour assurer un maximum de survivants du climat? L’heure n’est plus à la parlure. Greta l’a bien rappelé aux grands ténors de l’ONU: «Nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent, et des contes de fées de croissance économique éternelle? Comment osez-vous!» Ce sont les rêves de sa génération et des suivantes, si celles-ci choisissent de procréer malgré tout, qui sont en cause. Aurons-nous le courage de la conversion qui est exigée?

Et si Greta Thunberg nous était envoyée comme l’étaient les prophètes?

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