Chronique de Jocelyn Girard

Schisme, concile : options pour sortir de la crise?

Le pape François prie pour les victimes d'abus sexuels devant une chandelle dans la pro-cathédrale St. Mary's à Dublin, en Irlande, le 25 août 2018.
Le pape François prie pour les victimes d'abus sexuels devant une chandelle dans la pro-cathédrale St. Mary's à Dublin, en Irlande, le 25 août 2018.   (CNS photo/Paul Haring)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-08-28 15:03 || Monde Monde

Le voyage du pape François en Irlande et ses discours de mobilisation pour les familles auront été occultés de façon spectaculaire par les nouvelles provenant des États-Unis, tant avec la révélation du scandale des 300 prêtres pédophiles, que la destitution d’un proche, le cardinal Theodore McCarrick, accusé d’abus sexuels, et plus encore par les allégations de l’ex-ambassadeur du Vatican à Washington de 2011 à 2016, accusant le pape lui-même d’avoir couvert le haut personnage pendant ses années de pontificat.

La longue lettre de Mgr Carlo Maria Vigano a fait l’objet de nombreuses dénonciations et attaques contre son auteur. Je ne reviendrai pas sur le caractère controversé du personnage ni sur l’intérêt qu’il aurait de se prêter au jeu des antipapes. Les allégations sont extrêmement graves et si les faits étaient avérés, cela pourrait achever l’œuvre en cours de destruction de la confiance en l’institution deux fois millénaire.

Comprenons cependant que, depuis Vatican II (1962-65), de nombreuses franges ultraconservatrices militent pour une restauration de la grandeur de l’Église par la réaffirmation de son autorité sur les pouvoirs civils tout autant que par le renforcement de son enseignement doctrinal. Celles-là regrettent que l’Église s’écrase devant les États, s’abaisse à jouer dans l’œcuménisme en allant même jusqu’à reconnaître une valeur positive aux autres religions et surtout qu’elle perde son influence morale sur les mœurs des catholiques eux-mêmes.

Le refus de l’évolution de l’Église et de quelque aspect de sa doctrine constitue le fer de lance de ces gardiens de la tradition qui n’attendent que le moment propice pour réinstaurer la «vraie papauté».

La bougie d’allumage

Dans le contexte du scandale qui frappe l’Église catholique aux États-Unis, voici que ces objecteurs semblent avoir trouvé l’angle d’attaque pour forcer François à quitter son siège. En pourfendant la «culture homosexuelle», qu’ils conçoivent comme un «homo-progressisme» laxiste causant de la déchéance de l’Église, dont la pédophilie de masse serait la conséquence, ceux-ci se servent de la vague d’indignation pour justifier leur vision. En purgeant l’Église de tous ces prêtres déviants, des pervers qui l’ont envahie, de ceux qui les ont protégés jusqu’au plus haut niveau, ils croient pouvoir redorer son blason et assurer qu’elle peut encore se maintenir contre vents et marées.

Prenant le relais des titres accrocheurs, de nombreux commentateurs ont ciblé le pape, critiquant l’usage malheureux du mot «psychiatrie» en répondant à une question sur l’homosexualité d’un enfant. Des raccourcis injustes ont eu pour effet de détourner l’intention du cœur de sa réponse: inviter à soutenir les parents dans leur rôle d’accueil, de reconnaissance et d’accompagnement de leur enfant présentant une orientation homosexuelle pour une vie plus harmonieuse.

Il s’agit pourtant d’une position plus explicite encore que celle qu’il avait exprimée lors du retour d’un voyage semblable en 2013 avec son fameux «qui suis-je pour juger?». Le pape François donne de l’eau au moulin de ses détracteurs catholiques qui l’accusent d’avoir laissé les «lobbys gais» s’emparer de l’Église.

Un schisme à l’horizon?

Chaque concile voit surgir son lot de détracteurs internes. Des groupes finissent par se mettre en retrait, hors de la communion avec Rome. Pensons à l’Église vieille-catholique, en rupture à la suite de Vatican I (1870) et aux lefebvristes après Vatican II (1965).

Les avancées pastorales du pape François sont à ce point provoquantes qu’elles ne peuvent que nourrir cette nouvelle vague de rébellion. Celui-ci amène des significations nouvelles à certaines vérités morales et oriente peu à peu l’Église vers une révision en profondeur de son enseignement sur certains points de doctrines, par exemple sur l’accès à la communion pour les divorcés-remariés. Même sans l’horizon d’un concile, les antipapes ont de quoi nourrir leurs velléités de renversement.

Le danger est-il réel? En tout cas, les conditions semblent réunies suffisamment pour que le coup d’état soit tenté avec ce pamphlet de Vigano. Mais le plus probable, c’est que cette bataille continue d’être menée dans les hautes sphères de l’Église, laissant la plupart des fidèles à eux-mêmes, avec l’impression d’avoir à se positionner dans l’un ou l’autre camp ou de lui tourner le dos définitivement.

Il est peut-être là, en effet, le véritable schisme, pas tant au niveau institutionnel et de manière fracassante, mais par l’accélération de la désaffection des forces vives progressistes et du nombre de fidèles qui ont cru, l’espace de quelques décennies, que leur Église allait vraiment pouvoir mettre en œuvre l’ouverture au monde qu’elle avait annoncée à Vatican II, se mettant à l’écoute «des joies et des espoirs, des tristesses et des angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent» (Gaudium et spes 1).

Schisme ou non, la barque de l’Église est au cœur d’un ouragan de forte intensité pendant que son équipage s’affaire à chercher qui l’a mise dans une telle situation. En s’enfonçant dans des dissensions internes qui n’en finissent plus, elle prête le flanc à toutes les critiques plutôt que de chercher à apaiser les flots.

Lorsque la division s’empare de l’Église, il est du rôle du pape de chercher à la réunifier. L’unique moyen que la tradition a laissé pour y parvenir est la célébration d’un concile. N’en sommes-nous pas là? Schisme ou concile? C’est peut-être l’alternative qui réside actuellement entre les mains du pape…

***
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7 Commentaire(s)

Claude Gilbert || 2018-11-02 15:02:28

Une observation : quand on lit avec attention la première diatribe de Vigano, et qu'on fait quelques recherches sur les nombreuses personnes qu'il met en cause, on s'aperçoit que non, il ne met pas seulement en cause des personnalités de "gauche" ou "progressistes". Le cardinal Levada, par exemple, était le préfet de la congrégation romaine pour la doctrine de la foi, oû il a succédé au cardinal Ratzinger en personne, qui l'a nommé à ce poste une fois devenu pape. Probablement pas un révolutionnaire, donc ... ce qui m'amène à une autre observation : François ne peut certainement pas être rendu responsable de ce qui s'est passé sous Jean-Paul II et Benoît XVI ; or, presque toute la carrière du cardinal McCarrick (cible principale de Vigano) et son ascension en dépit de dénonciations internes répétées se sont déroulées sous les deux pontificats précédents. Pourquoi alors François le ménage-t-il ? Même s'il avait fait l'erreur de le choisir parmi ses conseillers, cela ne l'oblige pas à prendre sur lui tout son passé, comme s'il devait le défendre ! Est-ce à dire qu'en se contentant de lui ôter son chapeau rouge, le pape montre encore une fois sa tolérance envers l'homosexualité (ce que Vigano lui reproche justement) ? Si c'était le cas, ce serait aussi tragiquement erroné pour l'un que pour l'autre, parce que l'homosexualité n'a rien à voir en l'espèce. On parle d'un moment #Me Too (Catholic). Ce qui est essentiellement reproché à McCarrick, à part un cas avéré de pédophilie (qui a fait débouler tout le reste, il est vrai), c'est d'avoir abusé de son pouvoir sur des séminaristes (adultes) et de jeunes prêtres pendant des décennies : le parallèle est total si on compare à Weinstein et Rozon, mais avec des hommes. L'incompréhension de ce qui se passe en réalité semble totale aussi, tant du côté des adversaires que des partisans de François, si ce n'est dans la tête de François lui-même, qui pourtant n'a pas de raison de vouloir protéger des salauds ... à moins qu'il leur doive quelque chose (parce que ce sont des alliés).

Marie Annick Oury || 2018-09-05 05:52:45

Sous prétexte que je n’approuve pas le comportement et les agissements de certains grands prelats de l’eglise, agissements pour le moins horrifiants, notamment sur des mineurs, je suis immédiatement étiquetée ultra catholique de droite..... qu’est ce que cela veut dire??????il faudrait éviter de tomber dans les excès de tous genres...

Louise Marcotte || 2018-08-31 20:44:04

L'Église d'aujourd'hui dont le Christ est à la tête a à traverser plusieurs tempêtes mais en sortira toujours plus forte. Nous trouvons chez les jeunes une foi peut être moins sacramentelle mais tellement agissante, engageante. Et nos prêtres je conçois que ce n'est pas facile, il faut beaucoup prier pour eux .....

MICHELLE-ANGE || 2018-08-29 20:07:40

Depuis que le monde est monde...le message d«amour» de Jésus accroche toujours en Église...la vocation comme le rôle de la femme et de l'homme...les besoins sociaux...Pourtant, Lui-même Jésus-Christ est venu donner le sens de l'Amour véritable en Lui...avec Lui...par Lui et pour Lui....La naissance de l'être humain...l'assure d'un cadeau du Créateur...soit son «genre humain»...Or...faut-il mutiler le corps humain ....le renier dans ses chromosomes...les manipulations génétiques pour susciter un désordre organique...Bien sûr...il est question des hormones...et de plusieurs autres facteurs.....Les personnes sont libres de se «dénaturer» ou d'accepter ou de renier leur genre......sans pour cela les approuver.....Lorsque l'on considère la «vie» don de Dieu...et non « tatouage ou massacre de Dieu»...on accepte ce cadeau dans son entité...En ce qui concerne l'accès à la communion des personnes divorcées remariées...Jésus n'a jamais refusé d'aller manger avec les marginaux...mais il s'adressa aux membres du sanhédrin...portant des phylactères..les traitant d'hypocrites....Oui, chaque personne humaine chemine en Dieu....et sélectionner les enfants de Dieu de la sorte en les empêchant de communier au «Corps du Christ»...c'est risquer de faire de l'Église une secte...Quant au rôle de la femme en Église en 2018...c'est encore la regarder et la considérer avec les lunettes de jadis...sans les avoir ajustées à la vision de 2018...Pauvre Jésus...qui doit donc répéter encore...«Père pardonnez-leur...ils ne savent pas ce qu'ils font et pensent» ...Oui...cette «messagère de l'évangile» est encore ignorée en 2018...

Serge Emond || 2018-08-29 13:26:04

Encore une fois les ultras catholiques de droite se déchaînent. Encore une fois, la sexualité est au centre des débats. N'avait-on fait de la sexualité la base des péchés par excellence. Je serais tenter de redire la phrase de P.E. Trudeau : "Qu'est ce que l'état a à faire dans les chambres à coucher?" On pourrait la dire aussi pour l'Église. Les vieux bonzes rêvent encore de reprendre leur pouvoir sur le peuple de Dieu. Heureusement les fidèles ont pris leur distance de ce cléricalisme. François lui-même y travaille avec force. Je souhaite que ce qu'il sème germe et s'épanouisse contre vents et marées.

Frédéric Barriault || 2018-08-29 10:47:24

La "question" de l'homosexualité demandera tôt ou tard une révision doctrinale: les François, James Martin, New Ways Ministry et David & Jonathan auront beau s’échiner à plaider en faveur de l’accompagnement pastoral et d’une intégration pleine et entière des catholiques LGBT à la communauté ecclésiale, tant que le catéchisme continuera de qualifier l’homosexualité «d’intrinsèquement désordonnée», les ultraconservateurs auront beau jeu de plaider l’orthodoxie, étalant au passage leur homophobie crasse et décomplexée, recouverte d’un mince vernis « chrétien ». Ce qui ne cesse du reste de s’étaler sous nos yeux, et ce, de la Manif pour tous à Sens commun, en passant par la fronde homophobe et anti-François menée par les Vigano et Burke de ce monde. En ce sens, je souscris tout à fait à l’analyse de Jocelyn dans sa chronique : l’Église a besoin d’un concile et il faudra qu’elle affronte le « nœud théologique » de la sexualité. Tout devait être sur la table lors du Synode sur la famille; hélas l’éléphant a accouché d’une souris; la seule avancée majeure ayant été la réintégration des divorcés-remariés…. Or, même cela était «trop» pour les ultras….

Maurice Rainville || 2018-08-29 10:03:20

Situation difficile pour les catholiques, encore plus pour l'évêque de Rome et ces proches collaborateurs. Je veux dire à François, que je suis à ses côtés et qu'au coeur de la tourmente je lui fais pleinement confiance.

 

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