Billet de Jonathan Guilbault

Tonya Harding nous fascine encore

  (Pixabay)
Jonathan Guilbault | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-01-23 13:50 || Monde Monde

À l’aube des Jeux olympiques de Pyeongchang, un film et une chanson nous préparent à l’effervescence des compétitions en revisitant tous deux l’histoire tumultueuse d’une figure majeure du patinage artistique, Tonya Harding: la comédie dramatique I, Tonya de Craig Gillespie et la chanson Tonya Harding de Sufjan Stevens.

Un rappel, tout d’abord: Harding est cette patineuse américaine, la première à réussir un triple axel en compétition, dont le conjoint de l’époque avait embauché un fier-à-bras pour agresser avec une barre de fer Nancy Kerrigan, une patineuse rivale. Blessée au genou, Kerrigan s’était rétablie à temps pour les Jeux de 1994, y remportant une médaille d’argent. Quant à Harding, après avoir raté le podium aux mêmes Jeux et plaidé coupable pour faux témoignage, elle fut bannie de la Fédération américaine de patinage et condamnée à 500 heures de travail communautaire.

D’emblée, une question surgit: pourquoi un film et une chanson sur Harding, et non sur Kerrigan? Après tout, cette dernière est la victime dans l’histoire, autrement dit la «gentille», et après son improbable médaille olympique, son parcours fait d’elle une parfaite héroïne.

C’est sans doute que le résumé que j’ai produit en guise de rappel laisse dans l’ombre bien des  éléments qui, aux yeux du public américain du moins, font de Tonya Harding une figure finalement plus passionnante.

De fait, Harding a de quoi fasciner. Ayant vécu une enfance difficile dans le milieu ouvrier de Portland sous la gouverne d’une mère alcoolique et tyrannique, elle s’est élevée jusqu’au sommet d’un des sports les plus aristocratiques. Autrement dit, son succès est d’abord celui du vilain petit canard, ce qui a tout pour séduire.

Par ailleurs, l’histoire entourant l’agression de Kerrigan a quelque chose de grotesque et d’énigmatique à la fois: quel rôle a joué Harding dans ce complot? Comment les protagonistes ont-ils vraiment pu croire que le plan arrêté était judicieux? Les récits du type «vilain petit canard» plaisent, mais quand celui-ci est doublé d’une chute vertigineuse d’une idole rattrapée par les tares que l’on associe à son milieu, c’est encore mieux.

Mais plus encore, les années suivantes ont contribué à faire de Harding une figure médiatique inclassable. Elle a produit l’un des premiers sex-tape provenant d’une célébrité en filmant ses ébats le jour de son mariage; elle s’est ensuite pathétiquement essayée à la musique, puis à la boxe et à la course automobile – tout cela avant d’avoir trente ans, et sous l’œil railleur et ravi des tabloïds.

On conviendra qu’il y a un bon film à faire avec tout ce matériel. Mais une chanson, et de l’un des auteurs-compositeurs-interprètes les plus respectés de sa génération?

Pour bien comprendre la démarche de Stevens, il faut absolument regarder la vidéo couplée à sa chanson: tant la musique que les paroles accompagnent merveilleusement la plus célèbre routine de Harding.

Qu’y raconte Stevens? Il s’adresse directement à Harding, vante ses qualités humaines et de patineuse, lui pose des questions, revient sur l’incident Kerrigan, la traite de tricheuse, dénonce l’appétit des médias pour le rire facile, l’encourage à continuer à se battre avec les moyens en sa possession, finit par attirer sur elle la bénédiction de Dieu.

Bref, Sufjan Stevens, tout en mettant le doigt sur ce qui «fait mal» dans l’histoire de Harding, enveloppe tout de même cette dernière d’un regard bienveillant. Car elle est l’agresseur, oui, mais aussi une victime. Elle a de grands défauts, oui, mais aussi les qualités de ces mêmes défauts, et c’est ce que le chanteur décide de placer en plein centre du foyer de son regard.

Dans un court article paru simultanément à sa chanson, Stevens explique que les premières moutures de celle-ci étaient plus mordantes, plus acerbes envers Harding. Si le regard que la chanson porte sur cette dernière est finalement plus tendre, c’est qu’à force de méditer sur son projet, qu’il porte en lui depuis plus de 25 ans, il a commencé à apercevoir Tonya Harding «dans la totalité de sa personne» («wholeness of the person of Tonya Harding»).

Impossible, surtout quand l’on connaît les convictions chrétiennes de Stevens, de ne pas y voir une tentative artistico-spirituelle pour assumer concrètement le regard miséricordieux de Dieu. Une tentative de dépasser tant la vulgarité réelle de l’existence de Harding que celle forgée par le cirque médiatique, et d’en faire émerger de la beauté, de la dignité. Une tentative, réussie, pour rappeler que la grâce précède la faute et lui succède, et qu’en définitive, Dieu nous dit, comme Stevens à Harding: «Tu es mon étoile brillante».

 

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