Document - 25 septembre 2017

Verbatim de la conférence du cardinal Marc Ouellet aux évêques canadiens

Le cardinal Marc Ouellet. Photo prise en 2014.
Le cardinal Marc Ouellet. Photo prise en 2014.   (CNS photo/Paul Haring)
2017-09-29 15:30 || Canada Canada

Voici le verbatim de la conférence sur l'exhortation apostolique Amoris laetitia donnée par le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, aux évêques canadiens le 25 septembre 2017 à Cornwall, Ontario. Les médias pouvaient assister à cette conférence. Le cardinal a abordé à nouveau la question d'Amoris laetitia avec les évêques canadiens quelques jours plus tard au cours de l'assemblée plénière annuelle de la Conférence des évêques catholiques du Canada. Les médias n'étaient pas admis à cette seconde rencontre.

***

Mister President, Eminencies, Excellencies, dear brother bishops, dear friends, [inaudible]. I reach you all heartedly in this place with great joy, after some years of absence - justified or... unjustified - with deep gratitude for your invitation, Bishop [Douglas] Crosby, to share my thoughts on Amoris laetitia. I want to greet in a special way the ecumenical representatives that are present in this place.

I bring you the greeting and the blessing of Pope Francis, whom I saw Saturday, at my weekly audience. Now for the delivery of my talk, allow me to use my mother language.

Le titre de l’exhortation apostolique post-synodale du pape François Amoris Laetitia (AL) : La joie de l’amour, contient en deux mots la totalité du message. Il associe la joie et l’amour comme les deux côtés d’une même médaille marquée du sceau de la Sainte Trinité, « mystère d’où jaillit tout amour véritable » (63). En choisissant ce titre le Saint-Père confesse sa foi en l’amour humain issu de l’amour divin et pénétré de sa grâce, au point que la famille est célébrée en ces pages comme un reflet imparfait, mais authentique de la Sainte Trinité : « Le Dieu Trinité est communion d’amour, et la famille est son reflet vivant ».

Gardons bien en vue cette vision biblique et théologique qui traverse tout le document, car elle en assure la profondeur, l’originalité et la juste interprétation face aux réductions de sens imposées par des lectures superficielles. « La Joie de l’amour » dévoile plus largement les richesses de l’anthropologie trinitaire en réponse aux défis urgents des cultures sans Dieu et sans joie. Elle propose une confrontation sereine avec la mutation anthropologique que nous vivons en indiquant la voie efficace de la nouvelle évangélisation.

Je me propose d’illustrer cette ligne directrice de l’exhortation apostolique AL qui répond à une recherche ardente de l’Église depuis le Concile Vatican II, en offrant non seulement une vision pleine d’espérance, mais aussi une méthode pastorale profondément renouvelée et adaptée à la situation actuelle des couples et des familles. Il vaut la peine de lire et relire cette longue méditation qui mérite plus d’attention en elle-même que le débat public sur les points controversés.

Le défi d'une relecture

Mesurée à l’aune des réactions contrastées qui ont suivi sa publication, l’exhortation apostolique post-synodale AL du pape François s’est imposée à l’attention du public, réjouissant les uns, inquiétant les autres, mais ne laissant personne indifférent. Certains y ont vu enfin la bonne nouvelle d’une ouverture, si minime soit-elle, vers un accès aux sacrements pour les personnes divorcées et remariées; d’autres ont regretté une telle ouverture qui risque, selon eux, d’instaurer une rupture avec la doctrine et la discipline traditionnelles de l’Église catholique. Le chapitre 8 qui traite de cette question a retenu immédiatement l’attention et, selon les attentes des lecteurs, a fourni une clef d’interprétation de l’ensemble du document, jugé en conséquence heureux et bienvenu ou bien ambigu et risqué.

Par-delà ce premier coup d’œil conditionné par la pression médiatique des deux synodes sur la famille (2014-2015), beaucoup de lecteurs moins pressés ont pris la mesure d’un texte ample et complexe, beaucoup plus profond et riche de potentialités que ne le laisse présager la première interprétation. Le pape François lui-même a fourni des clefs de lecture qui invitent à une reprise intégrale du message d’AL pour ne pas manquer son sens. Il a désigné les chapitres 4 et 5 sur l’amour comme le centre du document qui doit être lu dans son ensemble pour bien comprendre les limites et la portée de quelques orientations pastorales largement commentées, mais parfois sorties de leur contexte immédiat. Bref, à l’enthousiasme prédominant lors de sa publication fait suite une pause de réflexion, de relecture et d’approfondissement pour en apprécier la valeur et en assurer la juste mise en œuvre. Plusieurs conférences épiscopales ont déjà publié des orientations plus précises pour leur contexte, par souci de clarté et d’inculturation.

Un tel exercice m’apparaît particulièrement nécessaire et urgent au Canada où l’on constate un écart béant entre l’enseignement officiel de l’Église et le vécu des couples et des familles; cet écart s’est élargi progressivement après le Concile Vatican II, sous l’influence d’une culture de la contraception, du divorce et de l’avortement, à telle enseigne que notre pays se signale mondialement par ses législations sur l’avortement sans restriction, l’euthanasie, le pseudo- mariage de personnes de même sexe, le suicide assisté, et que sais-je encore, qui reflètent ce que saint Jean-Paul II a déploré comme la « culture de mort ». Ajoutons que dans ce contexte les interventions magistérielles sur la famille, par exemple l’encyclique Humanae Vitae et l’exhortation apostolique Familiaris Consortio, ont reçu un accueil mitigé, voire passivement dissident de la part de théologiens et de pasteurs, ce qui n’a pas favorisé leur mise en œuvre pastorale. Ces constats, qui ne sont malheureusement pas exclusifs à notre pays, caractérisent les attitudes prédominantes de nos sociétés occidentales sécularisées. Ils nous obligent à une sérieuse réflexion, et surtout à opérer la « conversion pastorale » que promeut le pape François, si l’on veut proposer « la joie de l’Évangile » et « l’évangile de la famille » en dialogue avec les réalités d’aujourd’hui.

AL représente à mon sens la plaque tournante de cette conversion, après l’orientation générale d’Evangelii Gaudium, grâce au travail laborieux des synodes de 2014 et 2015, où l’on a pris acte des mutations culturelles en cours et l’on s’est efforcé d’adapter la pastorale en dépassant la critique amère et stérile des dérives sécularistes contemporaines. À cet égard, le pape François donne l’exemple en multipliant ses interventions dans les médias populaires, en prêchant par ses gestes de proximité et de compassion, attentif à la dignité de toute personne, mais surtout à la condition des plus pauvres, conscient que pour évangéliser le monde actuel il faut l’aimer et le rejoindre en ses valeurs, même si celles-ci sont obscurcies par des idéologies contraires au christianisme.

D’où le ton constructif d’AL, son langage incisif et l’espérance active qui en émane pour l’encouragement des familles et la refonte de la pastorale de la famille. La « joie de l’amour » que propose le pape François aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui a de quoi animer et fortifier toutes les familles, mais elle vise surtout à relancer la mission de la famille comme Église domestique en proclamant sa beauté et la grâce qui l’habite. Mais l’histoire retiendra sans doute davantage sa contribution à la pastorale par les attitudes qu’il propose et la méthode d’accompagnement et de discernement, qui veulent rejoindre les aspirations et respecter le vécu très diversifié des couples et des familles d’aujourd’hui. Il affirme d’entrée de jeu avec les pères synodaux que chez nos contemporains, malgré les nombreux signes de crise du mariage, « ‘le désir de famille reste vif, spécialement chez les jeunes, et motive l’Église’ » (AL 1).

Pour une juste herméneutique

Il nous faut donc relire AL dans un esprit de conversion pastorale qui suppose premièrement un accueil authentique et sans préjugés de l’enseignement pontifical; deuxièmement une ouverture à un changement d’attitude face aux cultures distantes de la foi; troisièmement un témoignage convaincant de la joie de l’Évangile qui émane de la foi en la Personne de Jésus et en son regard d’amour et de miséricorde sur toute réalité humaine. L’herméneutique pratiquée par le pape lui-même part de la Parole de Dieu et du regard de Jésus sur la famille pour décrire la joie de l’amour dans une perspective évangélique et réaliste, contemplant d’une part l’idéal « trinitaire » de l’Amour, la primauté et l’efficacité de la grâce et de la charité dans la vie du couple, mais aussi, d’autre part, le caractère graduel et progressif de l’expérience humaine de l’amour, ses conditionnements culturels, ses fragilités et ses réalisations imparfaites. Une telle perspective suppose une anthropologie personnaliste de l’amour solidement enracinée dans la Bible, de même qu’une pédagogie correspondante qui imite la patience de Dieu, sa proximité attentive aux blessures de ses enfants et surtout sa miséricorde.

Au dire de François lui-même, « les deux chapitres centraux sont consacrés à l’amour » et contiennent les réflexions les plus importantes en regard de la proposition originale du pape pour prolonger et compléter l’enseignement de l’Église sur le sujet. Ces pages d’une densité remarquable décrivent l’amour conjugal et familial d’une manière qui concrétise la grâce du sacrement de mariage. Prenant appui sur le « don » du sacrement qui consacre le don mutuel total et définitif des époux, le pape décrit l’amour dans la famille à partir de l’hymne à la charité de saint Paul qui constitue l’idéal de tout baptisé, et en particulier de ceux et celles qui sont engagés dans un cheminement vers la perfection de la charité conjugale. Une telle perspective, pour ainsi dire « descendante », puisque la charité procède de la grâce, est complétée par une vision anthropologique « ascendante » inspirée de saint Thomas d’Aquin, qui décrit aussi l’amour des époux comme une amitié, c’est-à-dire un partage d’intimité impliquant l’estime et le soutien mutuels des personnes, au-delà des aspects proprement conjugaux de leur union.

Le fait de traiter en premier lieu de la grâce et de la charité ne relègue pas au second plan la nature spécifique de l’amour conjugal et familial, au contraire, on trouve dans AL une analyse fine de la psychologie de l’amour, des sentiments et des émotions qui l’accompagnent, de ses dimensions érotique et passionnelle, le tout amplifiant et confirmant une anthropologie trinitaire de l’amour qui intègre explicitement les acquis doctrinaux de Paul VI sur l’ouverture de l’amour conjugal à la vie (Humanae Vitae), de même que l’essentiel des catéchèses de saint Jean-Paul II sur la « théologie du corps », notamment son caractère proprement nuptial inscrit dans la dynamique de l’amour et la complémentarité physique et spirituelle de l’homme et de la femme. Nous y reviendrons plus loin à propos de l’image de Dieu en l’homme, qui sert de support doctrinal à toute cette pastorale de la famille en cheminement.

La clef de la pastorale familiale : l’éducation à l’amour

La proposition enthousiaste et réaliste de l’amour conjugal et familial dans l’exhortation apostolique AL serait illusoire et inutile sans le fort accent mis sur l’éducation. L’intention du pape François est d’offrir une authentique apologie de l’éducation à l’amour véritable, qui est une réalité fondamentale se vivant dans le temps et la durée, requérant un processus de croissance et de maturation bien balisé et accompagné, afin que l’amour soit compris et vécu comme une réalité beaucoup plus belle et profonde qu’une romance émotionnelle passagère. Cette éducation s’appuie sur le dessein de Dieu révélant que l’homme est créé à son image, homme et femme, pour refléter son amour par l’engagement définitif et le don total des personnes dans une « communauté de vie et d’amour » (GS 48) qui constitue une cellule de base de l’Église, Corps et Épouse du Christ. L’éducation à l’amour s’inscrit ainsi dans le cadre de la famille, Église domestique, incluant la transmission de la foi, l’apprentissage des vertus humaines et chrétiennes, l’éducation sexuelle, l’accompagnement des fiancés et leur préparation adéquate au mariage sacramentel par un véritable catéchuménat, afin qu’ils découvrent l’enracinement de leur mariage sacramentel dans leur consécration baptismale.

Dans ce cadre de dialogue, les futurs époux sont accompagnés par des aînés sur un chemin de maturation de l’amour, caractérisé par la découverte de l’autre tel qu’il est, l’acceptation des différences, le respect et l’ouverture réciproque pour toujours mieux se comprendre, s’entraider, se pardonner et recommencer quand certaines incompréhensions surgissent et invitent à vivre des seuils de croissance et d’approfondissement de l’amour. Le pape François appuie cette pédagogie sur certains principes de base qu’il reprend constamment en divers contextes, comme « le temps est supérieur à l’espace », « le tout vaut plus que la partie », « le réel l’emporte sur l’idée », permettant de fonder une pastorale efficace de l’accompagnement qui imite celle de Dieu, donc toute pétrie de miséricorde, de patience, de clarté sur la vérité et l’amour, mais aussi de réalisme face aux limites humaines, d’ouverture pour reconnaître les valeurs et les assumer progressivement par des décisions de conscience dont nous connaissons mieux aujourd’hui les multiples conditionnements culturels. D’où la prise en compte nécessaire et exigeante de la prolifération des couples en situations « irrégulières », qui baignent dans une culture hédoniste et relativiste les empêchant de reconnaître pleinement le déficit moral et sacramentel de leur état.

Éléments de la conversion pastorale

C’est pourquoi les pasteurs sont invités à une conversion du regard et à une attitude d’accueil qui, tout en gardant bien en vue l’idéal chrétien de l’amour conjugal et familial, s’efforce de valoriser le bien déjà existant dans la vie des personnes et de les accompagner progressivement vers une réponse plus complète au dessein de Dieu sur leur vie. Cela suppose 1° de voir les valeurs concrètement vécues dans la diversité des situations, 2° d’accompagner les personnes dans leur recherche de vérité et leurs choix moraux correspondants, 3° de discerner les pas à faire pour vivre en plénitude le sacrement déjà reçu, ou pour cheminer peu à peu vers sa réception consciente et fructueuse, ou encore pour régulariser une situation objectivement irrégulière, mais pas toujours moralement imputable.

La conversion du regard de la part des pasteurs consiste à voir non seulement la norme plus ou moins parfaitement vécue, mais la « personne » concrète dans sa tension vers le bien, de valoriser ce qu’elle vit et de l’accompagner dans le discernement progressif des choix possibles pour une sainteté plus grande ou une intégration plus pleine à la communauté ecclésiale, quel que soit par ailleurs son statut public de fidèle bien en règle, de catéchumène en chemin, de baptisé distant, de concubin ou de divorcé remarié. Sans cette conversion du regard qui valorise la personne en cheminement, on ne peut adopter l’attitude pastorale adéquate d’accueil, d’écoute, de dialogue et de miséricorde. Le pape exhorte à « une conversion missionnaire de tous dans l’Église » (201) exprimant à divers endroits qu’on gagne davantage pour la mission à intégrer progressivement des personnes en voie de conversion qu’à entretenir des fidèles dans une appartenance juridiquement correcte, mais souvent superficielle (201, 293-295, 305, 308).

Une telle approche pastorale est typiquement missionnaire puisqu’elle ne se limite pas à vérifier la conformité des fidèles par rapport aux obligations contractées par leur identité baptismale ou matrimoniale; elle consiste à tendre la main à tous ceux et celles dont on constate une certaine marginalité ou une totale étrangeté par rapport à la communauté. Elle suppose une capacité de discernement des semences du Verbe répandues dans toute la création, qui sont autant de pierres d’attente pour une annonce de l’évangile de la famille dans toute sa beauté et ses exigences. Elle suppose aussi un plus grand respect de la conscience morale des personnes et de la complexité de leurs choix (303), en tenant compte davantage des conditionnements culturels et des obstacles moraux « qui limitent leur capacité de décision » et par conséquent « l’imputabilité de leurs fautes » (301-302). De plus, la formation de la conscience droite et bien éclairée quant aux enjeux moraux d’une décision peut prendre du temps et doit donc être accompagnée du respect de la prise de décision personnelle même si les choix ne sont pas encore tout à fait conformes à l’idéal évangélique enseigné par l’Église.

Le soin pastoral des personnes divorcées et remariées

À cet égard, le chapitre 8 de l’exhortation apostolique mérite un traitement à part étant donné la complexité des questions abordées et la portée de certaines ouvertures qui entraînent une difficulté d’interprétation et d’application des critères guidant le soin pastoral des couples divorcés et remariés. Accompagner, discerner et intégrer la fragilité : voilà les trois verbes clés qui constituent autant d’orientations pastorales à suivre pour bien traiter les personnes en situation de fragilité et les réconcilier autant qu’il est possible avec Dieu et la communauté ecclésiale. Accompagner signifie avoir confiance en la grâce à l’œuvre dans la vie des personnes, garder bien en vue l’idéal chrétien, mais en ayant aussi en tête le principe de la gradualité, qui ne signifie pas la « gradualité de la loi », mais la gradualité de l’assimilation de ses valeurs par les sujets qui en vivent la réalisation concrète. L’art de discerner les situations irrégulières fait appel aux mêmes principes, et à ceux de la théologie morale qui permettent de définir les situations et leurs causes, les circonstances atténuantes, les changements possibles selon la conscience morale des personnes, les cas d’exceptions compte tenu de la distance entre la norme générale et les situations particulières, et même la possibilité de vivre subjectivement en grâce dans une situation objective de péché (301)(305). Ce qui peut ouvrir à recevoir l’aide des sacrements de pénitence et d’Eucharistie « dans certains cas », dit-on en note, à ne pas généraliser ni banaliser, mais à discerner soigneusement dans une logique de miséricorde pastorale. Il s’agit en effet « d’exceptions » qui ne signifient pas un changement de la doctrine ou de la discipline sacramentelle, mais une application plus différenciée et adaptée aux circonstances concrètes et au bien des personnes (300). J’insiste pour dire que toute interprétation alarmiste dénonçant un bris de continuité avec la tradition, ou bien laxiste célébrant un accès enfin concédé aux sacrements pour les divorcés remariés, est infidèle au texte et à l’intention du Souverain Pontife. Bref, tout le chapitre pose les bases d’un nouveau dialogue pastoral qui peut soulager beaucoup de personnes souffrantes et les aider à cheminer vers une meilleure intégration à la communauté et une réalisation plus parfaite de leur vocation.

Face aux défis actuels quelle espérance ?

Le survol que nous venons de faire de l’ensemble du document constitue en quelque sorte l’encadrement général d’une proposition pastorale dont on doit maintenant apprécier la valeur et les potentialités. Son premier mérite est peut-être de confronter avec audace et réalisme l’héritage biblique et les acquis de la tradition ecclésiale avec les courants culturels contraires et les limites de la pastorale courante.

En ce sens, AL est une réponse aux défis majeurs qui empêchent la compréhension et l’accueil de la doctrine de l’Église sur la famille. Ces défis sont d’abord culturels, en premier lieu « l’individualisme » très diffus qui se manifeste entre autres par une certaine « liberté de choisir » sans limites, qui « dégénère en une incapacité à se donner généreusement » (33). D’où l’incompréhension de « l’idéal du mariage, avec son engagement d’exclusivité et de stabilité, (qui) finit par être laminé par des convenances circonstancielles ou par des caprices de la sensibilité » (34). Un autre défi consiste à reconnaître que « notre manière de présenter les convictions chrétiennes » et de traiter les personnes appelle une « salutaire réaction d’autocritique » (36). Par exemple, l’insistance exclusive à une époque sur le « devoir de procréation », ou bien « l’idéalisation excessive » du mariage, sans le complément indispensable de la confiance en la grâce « n’a pas rendu le mariage plus désirable et attractif, bien au contraire » (36).

D’autres facteurs culturels vont à l’encontre de la vision chrétienne de la famille : l’échec de nombreux mariages, une conception purement émotionnelle et romantique de l’amour, une affectivité narcissique, instable et changeante, une mentalité antinataliste cultivée par des politiques coercitives, des conditions matérielles défavorables et la pauvreté extrême, les migrations forcées et le vieillissement de la population, qui entraînent de nouvelles menaces contre la famille. À l’euthanasie et au suicide assisté (48) s’ajoutent encore les multiples addictions (sic), la violence, les abus sexuels, l’idéologie du « gender » imposée partout, enfin un dernier facteur et non le moindre, l’oubli de Dieu dans les sociétés sécularisées. Le pape conclut : « Ne tombons pas dans le péché de prétendre nous substituer au Créateur. Nous sommes des créatures, nous ne sommes pas tout-puissants. La création nous précède et doit être reçue comme un don » (56).

Les défis que nous venons d’évoquer conditionnent la transmission de l’évangile de la famille et rendent son incarnation plus difficile, mais pas impossible, car à la différence des sagesses du monde, l’évangile de la famille s’appuie sur le don de la Grâce, c’est-à-dire sur le Christ Jésus qui a ressaisi le projet de Dieu sur la famille et en a fait une institution-clé de son Royaume, un sacrement de Son propre Amour. C’est ce qu’explique AL au chapitre deuxième à partir de l’annonce du kérygme de la mort et de la résurrection du Christ qui restaure l’amour conjugal et familial « à l’image de la Très Sainte Trinité, mystère d’où jaillit tout amour véritable » (63). Cette annonce n’est pas seulement l’évocation d’un idéal, elle est la proclamation d’un don concret et incarné qui est d’abord fait à la Sainte Famille de Nazareth et qui se prolonge en toute famille habitée par la grâce du Christ. François fait alors ressortir la grâce du sacrement en reprenant la vision christologique du Concile Vatican II : « Le Christ Seigneur ‘vient à la rencontre des époux chrétiens dans le sacrement du mariage’ et demeure avec eux » (67).

Dans cette lumière, le sacrement de mariage manifeste un statut bien supérieur qui ne se réduit ni à une « convention sociale, un rite vide ni le simple signe extérieur d’un engagement ». C’est un « don » qui n’est pas une « chose » ou une « force », mais bien le Christ lui-même qui aime son Église et « rend présent cet amour dans la communion des époux » (73). Toute leur vie en est sanctifiée et fortifiée par la grâce du sacrement qui jaillit du mystère de l’Incarnation et de la Pâque. En retour, les époux « sont appelés à répondre au don de Dieu par leur engagement, leur créativité, leur résistance et leur lutte quotidienne, mais ils pourront toujours invoquer l’Esprit saint qui a consacré leur union, afin que la grâce reçue se manifeste sans cesse dans chaque situation nouvelle » (74).

Cette évocation synthétique du sacrement par le Saint-Père est complétée par le rappel très opportun et pertinent de certains acquis de l’enseignement de l’Église, notamment le « lien intrinsèque entre l’amour conjugal et l’engendrement de la vie » (68) que le bienheureux Paul VI a réaffirmé dans son Encyclique Humanae Vitae. « Aucun acte génital des époux ne peut nier ce sens » (80). Il s’attarde aussi au regard miséricordieux du Christ sur les fidèles « qui vivent en concubinage ou qui ont simplement contracté un mariage civil ou encore qui sont des divorcés remariés » (78). À cet égard, il reprend avec prudence et détermination l’exhortation de saint Jean-Paul II aux pasteurs « à bien discerner les diverses situations » (FC 84) et à accompagner avec patience et miséricorde vers une réalisation plus complète de la réalité sacramentelle du mariage.

L’hymne à la charité conjugale, plénitude de l’eros

Le pape François a consacré 70 pages à des considérations sur l’amour, soit près du tiers du document (89-199), ce qui indique déjà l’importance du thème auquel il ajoute bien des aspects complémentaires à l’enseignement de ses prédécesseurs. Faute d’une synthèse, j’attire l’attention sur quelques traits originaux d’AL. En premier lieu l’hymne à la charité de la Première Épitre aux Corinthiens médité en étroite relation avec les vertus indispensables à la vie quotidienne des couples et des familles (89-119) : la patience, le service humble, l’amabilité, le détachement, le pardon, la confiance et l’espérance. « Dans la vie de famille, écrit le pape, il faut cultiver cette force de l’amour qui permet de lutter contre le mal qui la menace. L’amour ne se laisse pas dominer par la rancœur, le mépris envers les personnes, le désir de faire du mal ou de se venger. L’idéal chrétien, et particulièrement dans la famille, est un amour en dépit de tout » (119).

Il passe ensuite explicitement à la charité conjugale qui unit les époux en vertu de la grâce du sacrement de mariage. « C’est une ‘union affective’ (Cf. St Thomas), spirituelle et oblative, mais qui inclut la tendresse de l’amitié et la passion érotique, bien qu’elle soit capable de subsister même lorsque les sentiments et la passion s’affaiblissent » (120). Il s’agit d’un amour qui « reflète », bien qu’imparfaitement, l’amour de Dieu pour nous comme un signe efficace qui implique, avertit le pape avec saint Jean-Paul II, « un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu » (122, FC 9). Il s’agit en outre « de la plus grande des amitiés » (Thomas) impliquant la recherche du bien de l’autre, l’intimité, la tendresse, la stabilité, auquel le mariage ajoute l’appartenance exclusive et le caractère définitif de l’amour conjugal (123). Celui-ci intègre évidemment la sexualité avec son caractère totalisant, son exigence de fidélité et d’ouverture à la procréation. « On partage tout, même la sexualité toujours dans le respect réciproque » (Ib).

« Dans le mariage, il convient de garder la joie de l’amour » (126), répète le Saint-Père comme une affirmation apparemment banale, mais qui est la clef de tout son message. Une telle expression suppose la « dilatation du cœur » que donne la charité issue de la grâce et qui protège de l’égoïsme. « Quand la recherche du plaisir est obsessionnelle, elle nous enferme dans une seule chose et nous empêche de trouver un autre genre de satisfaction » (126). Cette joie de l’amour est compatible avec la douleur et les limites, car le mariage n’est pas qu’une romance émotionnelle, il est un mélange nécessaire de « satisfactions et d’efforts, de tensions et de repos, de souffrances et de libérations » qui réclame l’appréciation de « la grande valeur de l’autre » même quand il perd sa beauté, sa santé ou sa bonne humeur.

Le pape parle ailleurs d’une pastorale du lien conjugal qui doit s’appuyer sur l’importance de « se marier par amour » et par un engagement public, parce que l’amour appelle « l’institution matrimoniale » pour sa stabilité et sa croissance réelle et concrète. « Son essence est enracinée dans la nature même de la personne humaine et de son caractère social » (131) impliquant du coup une série d’obligations, mais qui jaillissent de l’amour même, « si généreux qu’il est capable de risquer l’avenir » (Ib).

Après quelques considérations fines sur l’importance et les conditions psychologiques du dialogue entre époux, François s’attarde notablement sur l’amour passion et le monde des émotions. À l’aide de ses prédécesseurs, il défend la dignité de l’eros et la positivité de l’enseignement de l’Église sur l’éducation de l’émotivité et de l’instinct (148). « La sexualité n’est pas un moyen de satisfaction ni de divertissement, puisqu’elle est un langage interpersonnel où l’autre est pris au sérieux, avec sa valeur sacrée et inviolable ». Avec sa dimension érotique, elle est, non seulement une source de fécondité et de procréation, mais elle comprend, écrit saint Jean-Paul II, « la capacité d’exprimer l’amour : cet amour dans lequel précisément l’homme- personne devient don » (Catéchèse du 12 novembre 1980) (151).

Par conséquent, conclut François, on ne peut considérer « la dimension érotique de l’amour comme un mal permis ou comme un poids à tolérer pour le bien de la famille, mais comme un don de Dieu qui embellit la rencontre des époux » (152). Ce don reste toutefois exposé au péché, à l’égoïsme, à la violence et à la manipulation, ajoute-t-il avec réalisme rappelant que la sexualité « doit être objet de conversation entre les conjoints » (I Co 7, 5). Commentant Ep 5, 22 dans la même ligne que Jean-Paul II, il affirme fortement que « l’amour exclut toute espèce de soumission qui ferait de la femme la servante ou l’esclave du mari... La communauté ou unité qu’ils doivent constituer en raison de leur mariage se réalise dans une donation réciproque qui est aussi une soumission réciproque » (11 août 1982) (156).

L’ouverture à la fécondité de l’amour

Au cinquième chapitre sur « l’amour qui devient fécond », l’horizon s’élargit vers l’accueil d’une nouvelle vie comme ouverture aux surprises et dons gratuits de Dieu. Cela vaut en toutes circonstances même quand l’enfant est non désiré et inattendu. Il est toujours digne d’être aimé, car « les enfants sont un don. Chacun d’entre eux est unique et irremplaçable... On aime un enfant parce qu’il est un enfant : non pas parce qu’il est beau, ou parce qu’il est comme ci ou comme ça; non, parce que c’est un enfant ! » (Catéchèse 11 février 2015) (170).

L’amour d’un père et d’une mère est indispensable à la croissance d’un enfant. Aux femmes enceintes il recommande discrètement : « Protège ta joie, que rien ne t’enlève la joie intérieure de la maternité. Cet enfant mérite ta joie » (171). Du côté des pères, « le problème de nos jours ne semble plus tant être la présence envahissante des pères que leur absence, leur disparition » tant ils sont absorbés par leur propre travail, oubliant la priorité de la famille sur leur propre réalisation individuelle.

Le pape élargit encore l’horizon de la fécondité en parlant de l’adoption, en particulier pour les couples sans enfants, en exhortant à l’ouverture à la famille élargie dont on cultive les liens fraternels, l’attention spéciale aux personnes âgées et l’entraide organisée et généreuse entre les familles de la paroisse ou du quartier. « Un mariage qui expérimente la force de l’amour sait que cet amour est appelé à guérir les blessures des personnes abandonnées, à instaurer la culture de la rencontre, à lutter pour la justice » (183).

D’autres perspectives pastorales seront traitées dans le cadre de ma réflexion sur l’accompagnement, le discernement et l’intégration des couples et des familles, en particulier ceux et celles qui vivent en situations difficiles. Disons seulement avant de conclure que l’orientation globale du pape François insiste sur le fait que les familles chrétiennes, par la grâce du sacrement de mariage, sont les principaux acteurs de la pastorale familiale, non pas tant par leur apostolat que par « le témoignage joyeux des époux et des familles, Églises domestiques » (200).

Conclusion : la joie de l’amour, espérance du monde

Au terme de ce survol de l’exhortation apostolique post-synodale AL, il m’apparaît clairement que le thème de la famille méritait non seulement une attention renouvelée face à l’évolution des cultures, mais aussi une nouvelle méthode pastorale que le pape François a résumée en trois verbes : accompagner, discerner, intégrer.

Une contribution majeure d’AL est de développer et d’approfondir la réflexion de l’Église sur la « loi de la gradualité » qui n’avait pas reçu suffisamment d’attention jusqu’ici malgré l’orientation explicite de l’exhortation apostolique Familiaris Consortio (34). De fait, le déclin accéléré du mariage et de la famille en Occident sous la pression de certains courants contraires au cours des trente dernières années a rendu cet approfondissement théologique et pastoral encore plus urgent.

Cette méthode pastorale a une portée universelle et ne se limite pas aux situations dites « irrégulières ». Elle s’appuie sur la primauté de la grâce et de la charité dans l’expérience chrétienne de l’amour conjugal et familial. Son but est de relancer le dialogue pastoral entre pasteurs et fidèles pour combler le fossé qui s’est créé depuis quelques décennies.

La force du message est de proposer une vision ouverte et attrayante de l’amour humain, reflet de la communion trinitaire, enveloppé de miséricorde et donc riche d’espérance. Accueilli avec enthousiasme et sans préjugé, cet enseignement représente un grand pas en avant dans l’espérance que toutes les familles deviennent la grande ressource de l’Église pour l’évangélisation du monde. Car la famille est la route et l’oasis de l’humanité en notre temps, où le Christ et l’Église se rencontrent et s’établissent à demeure et où, par la grâce de la fidélité des époux avec leurs enfants, resplendit le témoignage trinitaire de la Joie de l’Amour.


1 Commentaire(s)

Helen || 2017-10-09 09:14:49

Merci Mgr Ouellet. Nous avions besoin de ce message au Canada.

 

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