Chronique de Louis Cornellier

Voyage dans l’Église de l’ancien temps avec Marcel Trudel

Dans le tome 3 de ses Mythes et réalités dans l’histoire du Québec (Bibliothèque québécoise, 2018), le regretté historien Marcel Trudel (1917-2011) trace un saisissant portrait du Québec ancien, qu’il décrit comme «une société rurale centrée sur l’église».
Dans le tome 3 de ses Mythes et réalités dans l’histoire du Québec (Bibliothèque québécoise, 2018), le regretté historien Marcel Trudel (1917-2011) trace un saisissant portrait du Québec ancien, qu’il décrit comme «une société rurale centrée sur l’église».   (Pixabay)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-10-16 10:29 || Québec Québec

Je suis né, en 1969, à l’ombre du clocher, mais à l’ère de l’Église déclinante. Avant mon adolescence, toutefois, je n’ai pas eu conscience de cette situation. Enfant d’une famille catholique pratiquante, j’avais l’impression que la foi en Jésus occupait une place, plus ou moins importante selon les cas, dans la vie de tout un chacun.

À l’école, la catéchèse revenait chaque semaine. Je servais la messe du matin, une semaine par mois, avec mon frère. Le samedi soir ou le dimanche, ma mère m’obligeait à aller à la messe. Je voyais bien, rendu là, que la plupart de mes camarades de classe y brillaient par leur absence, mais je n’en tirais pas de conclusion définitive. Simple négligence de leur part et de la part de leurs parents, me disais-je. Comme me l’expliquait mon grand-père maternel, Raymond Roberge, un notable de Saint-Gabriel-de-Brandon très actif dans la paroisse, «ce n’est pas tout le monde qui est à l’ordre».

Adolescent, j’ai dû me rendre à l’évidence: la pratique religieuse n’était plus l’affaire de tous. Ma famille, en maintenant une pratique sans zèle mais constante, à l’ancienne, pourrait-on dire, constituait une exception. Aujourd’hui, mon grand-père est mort et ma mère assiste toujours à la messe dominicale, mais elle doit se rendre, pour ce faire, dans l’ancienne sacristie puisque l’église de Saint-Gabriel est fermée. Avant, un curé et deux vicaires animaient la vie paroissiale. Aujourd’hui, le curé de la place est responsable de quelques autres paroisses et n’habite plus le presbytère, qu’on a déplacé, pour permettre la construction d’une grosse Caisse populaire, et transformé en local communautaire. L’Église d’hier, au Québec, je le constate avec nostalgie, est un monde perdu.

Le temps religieux

Dans le tome 3 de ses Mythes et réalités dans l’histoire du Québec (Bibliothèque québécoise, 2018), le regretté historien Marcel Trudel (1917-2011) trace un saisissant portrait du Québec ancien, qu’il décrit comme «une société rurale centrée sur l’église». Trudel se souvient des cloches de l’église de son village, Saint-Narcisse-de-Champlain, qui résonnaient plus que fréquemment, pour les angélus, pour la messe, pour un baptême, pour un mariage, pour annoncer que le curé allait porter la communion à un malade ou donner les derniers sacrements et pour le glas.

«Le temps religieux marquait sans répit les gestes des hommes, comme ce “toujours, jamais”, “toujours, jamais” qui, nous disait-on, devait scander l’éternité», note Trudel. L’historien se rappelle même que son père, dans les premières années de la radio, n’ajustait pas l’horloge de la maison sur le signal horaire du Dominion, mais sur l’heure du bedeau. «Tous les jours ou presque, écrit-il, il avançait ou reculait la grande aiguille, sans se demander qui, de l’horloge ou du bedeau, avait l’heure exacte.»

Au cœur du village, l’église et le presbytère donnaient la pulsation à l’ensemble. Souvent situé tout près, le cimetière rappelait «aux paroissiens, chaque fois qu’ils entraient assister à un office, la fatale éventualité» et les faisait «vivre avec leurs “défunts”, en attendant d’aller les rejoindre».

La grand-messe dominicale et les jours de fête d’obligation, continue l’historien, étaient les seules occasions où toute la communauté se rassemblait. La foi, évidemment, donnait son sens à l’événement, mais l’assemblée permettait aussi d’accorder des honneurs aux uns et aux autres – qui sera assis dans les bancs d’en avant? —, de sermonner les fautifs – ceux qui ont négligé de faire leurs Pâques ou de payer la dîme, les adultères —, de leur imposer des pénitences publiques et d’annoncer les événements heureux ou malheureux survenus dans la communauté.

Ces grands-messes offraient aussi aux paroissiens leurs rares occasions d’entrer en contact avec un art prestigieux. «Habitués que nous sommes aujourd’hui à entendre à toute heure les meilleurs orchestres (nous n’avons maintenant qu’à presser un bouton), nous oublions, ajoute Trudel, qu’il y a moins d’un siècle, les habitants de la campagne ne pouvaient entendre de grande musique qu’à l’église et que le seul spectacle majestueux qu’ils pouvaient voir était celui des cérémonies de l’église, avec un clergé aux vêtements brodés d’or, ces longs défilés, ces odeurs d’encens et l’éclat éblouissant du luminaire.»

L’Église du XIXe siècle, dont l’atmosphère s’étend jusqu’au début du siècle suivant, est l’institution principale dans la vie de nos ancêtres et elle est à son zénith tous les dimanches. «Tous prennent ainsi part aux joies comme aux peines de chacun, note l’historien. Au cours de cette réunion générale de chaque semaine, dans le seul endroit qui se prête à l’assemblée de tous les membres, la paroisse prend de cette façon tout son sens à partir de ce point central qu’est l’église.»

Un rigorisme écrasant

Historien rigoureux et militant de la laïcité dans les années 1960, Trudel n’embellit pas le passé religieux du Québec. Toujours dans le tome 3 de ses Mythes et réalités dans l’histoire du Québec, il rappelle les querelles plutôt absurdes déclenchées par l’orgueil mal placé de certains ecclésiastiques de haut rang. En 1694, par exemple, l’évêque Saint-Vallier menace les récollets de Montréal d’excommunication parce que ces derniers ne lui ont pas donné la place d’honneur lors d’une cérémonie. Le prélat, de toute évidence, faisait peu de cas de ce passage de l’Évangile affirmant que les premiers seront les derniers.

Selon Trudel, le même Saint-Vallier, deuxième évêque de Québec, de 1685 à 1727, serait le père de l’écrasant rigorisme moral qui régnera ici jusqu’au début du XXe siècle. «Obsédé par le péché de la chair», l’évêque condamne les danses et les écoles mixtes et déclare péché mortel la nudité de la poitrine (les décolletés), des épaules et des bras. Il interdit même les mariages lors des jours de communion, «pensant évidemment à ce qui va se passer quelques heures plus tard dans le lit conjugal».

Ce rigorisme perdure encore en 1940, quand le vicaire de Saint-Narcisse se présente à la maison des Baril, la famille d’adoption de Trudel, pour avertir la sœur du futur historien qu’elle ne peut skier en pantalon. Même dans la pratique de ce sport, «c’est une robe qu’il faut mettre!» Quelques années plus tôt, une cousine de Trudel se voit refuser la communion parce qu’elle porte une robe dont les manches ne lui couvrent pas les coudes.

Dans le tome 1 de Mythes et réalités dans l’histoire du Québec (Bibliothèque québécoise, 2006), Trudel revient sur cet encadrement ecclésial pour en faire ressortir la lourdeur, mais il souligne néanmoins que bien des Québécois ont eu l’audace de le contourner, voire de le contester. «Société au visage triste que celle-là où s’affiche une morale en tout point rigoriste? demande-t-il. Oui, si l’on s’en tient à ce que prêchent catéchisme et ordonnances épiscopales; non pas, si l’on observe jusqu’où va l’inconduite dont se plaignent les autorités religieuses […]. Malgré son masque de rigorisme, la génération de nos grands-parents et celles qui l’ont précédée se sont permis joyeusement bien des libertés, bien des frondes et bien des fruits défendus.»

L’historien derrière le mur

Si vous n’avez pas encore lu les trois tomes de Mythes et réalités dans l’histoire du Québec, n’y manquez pas. Trudel, dans cette œuvre à la fois admirable et réjouissante qui aborde une foule de sujets de notre passé politique, social ou religieux, déploie des trésors de finesse et d’érudition pour rendre notre passé accessible et aimable. Vulgarisateur hors pair, l’historien cherche la vérité en s’amusant.

«Lorsque j’écris, confiait-il dans ses Mémoires d’un autre siècle (Boréal, 1987), c’est d’abord pour le plaisir que je me donne, pour me raconter une tranche d’histoire.» Cet état d’esprit explique le style simple et le ton charmant qui caractérisent ses textes. Spécialiste de la Nouvelle-France, c’est-à-dire d’une époque assez lointaine au sujet de laquelle les archives ne sont pas toujours éloquentes, l’historien demeure bien conscient de la fragilité de ses travaux et de la nécessaire modestie qu’il doit s’imposer.

«Devant cette Nouvelle-France du XVIIe siècle, écrit-il magnifiquement dans ses Mémoires, je suis comme un spectateur qu’un mur sépare de la scène. […] J’entends des voix, mais les mots n’ont pas de suite. Je voudrais poser des questions, mais ils ne m’entendent pas, ils ne savent même pas que je suis là, à tenter de faire leur connaissance. Et je prétendrais connaître cette société?»

L’humble historien a raison: il ne sait pas tout de ce monde en allé. Il reste que, après une vie passée à observer ce dernier au travers du mur du temps, «grâce à quelques fissures», précise-t-il, il en sait plus que moi sur ce monde d’où je viens, et je lui sais gré de me faire part avec une telle justesse de ce qu’il a entraperçu.

Grâce à Marcel Trudel, chaque fois que je passe devant l’église fermée de mon village, c’est tout un monde, avec ses aspérités et sa noblesse, qui renaît dans ma tête.

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2 Commentaire(s)

Paul Cadrin || 2018-10-16 20:49:53

Vous me donnez vraiment le goût de lire ces tomes. Je m'intéresse depuis longtemps à l'histoire de notre nation, mais je ne prétends pas en être un spécialiste. J'ose quand même soulever une interrogation. L'Image d'une société dominée par l'Église depuis monseigneur de St-Vallier jusqu'en 1940 ne correspond pas à ce que j'en sais. La relation entre le pouvoir ecclésiastique et la société civile a connu des hauts et des bas pendant cette longue période, notamment au 19e siècle, avec la montée des idées "libérales" comme on les appelait alors, vigoureusement réprimées par le clergé à partir des années 1840, notamment par l'action énergique de Mgr Bourget, qui a su imposer ses vues ultramontaines et royalistes bien au delà des limites de son diocèse de Montréal. Nous avons alors été profondément marqués par la réaction du clergé à ce qui se passait en France depuis la Révolution. L'histoire se répète avec la montée de l'anticléricalisme en France au tournant du 20e siècle. Plusieurs membres du clergé français se sont alors réfugiés au Canada pour fuir la répression de la loi Combes. Ils apportaient avec eux une crainte viscérale du laïcisme, dont nous avons encore de la difficulté à nous débarrasser!

Colette gladu || 2018-10-16 11:46:02

Intéressant texte. Un retour sur l'histoire collective de nos aïeuls, ancêtres et de la 'pratique' du religieux d'une autre époque, qui ne pouvait être, certes pas toujours, une mauvaise chose en soi. Oui, il y a eu des dérapages, des rigoristes, des excessifs, des bornés, allant jusqu'à l'Inquisition, des abus en tous genres souvent et comme en toutes choses.. Et il y a eu du bon aussi. Ceci a façonné cela, si je puis dire, et ce que nous sommes maintenant comme peuple, nation, en quelque sorte. Savoir discerner, choisir, faire la part des choses. Je dirais, ajouterais que, aujourd'hui, celles/ceux s'affirmant, s'affichant en tant que croyant-e-s et pratiquant-e-s le sont d'une manière plus éclairée, plus franche et honnête, et ce en milieu religieux quel qu'il soit.. Du moins, je le souhaite. Autres temps autres mœurs et ainsi l'on évolue pour le mieux ou le pire..? Seul-e-s soi-même le savons et qui sait Dieu .. J'ai ben aimé ce texte.

 

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