Portrait

Pacifique, l’appel de la fraternité

De Québec à Butembo, l'assomptionniste Pacifique Kambale entend suivre l'appel de la fraternité.
De Québec à Butembo, l'assomptionniste Pacifique Kambale entend suivre l'appel de la fraternité.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2020-08-18 19:40 || Monde Monde

Pacifique est parti dimanche. Aller simple vers la République démocratique du Congo, sa patrie. Québec, Montréal, Istanbul et Nairobi: première étape. De la capitale kényane, il faut ensuite compter 17 heures d’autocar pour se rendre jusqu’à Butembo, sa destination, où il travaillera comme aumônier à l’Université de l’Assomption au Congo. C’est là qu’il entend se préparer à devenir prêtre. Et, dit-il, «à naître toujours plus à sa vocation de frère».

Pacifique Kambale est originaire d’Oïcha, à quelques kilomètres de Béni. Béni et Butembo se situent au Nord-Kivu, une province de l’est de la RDC affligée par des violences et des massacres depuis plusieurs années.

Envoyé à Québec par sa communauté – les assomptionnistes – en 2015 pour y faire des études en théologie, il vient d’être ordonné diacre. Il souhaitait entreprendre des études doctorales aux États-Unis, mais la COVID a brouillé ses plans.

Retour en terre meurtrie

Ce retour au pays prend presque l’allure d’un pèlerinage. Les massacres sont rares à Butembo, mais le danger reste bien présent dans la région.

«Ces dernières années, de nouvelles routes ont été ajoutées entre la frontière et Butembo. Elles aident les gens à se déplacer, mais aussi à esquiver les violences», explique-t-il.

Son propre père a été victime de ces violences.

«Mon père a été porté disparu en 1996, lorsque la rébellion avait commencé, pour chasser l’ancien président. Il était commerçant. Il partait d’Oïcha pour aller acheter du poisson au lac Albert. Ils étaient quatre. Ils ne sont jamais revenus», raconte Pacifique.

Il avait 6 ans. Sa mère était enceinte de sa sœur.

«Ouais…», ajoute-t-il à voix basse.

Ses souvenirs sont ceux d’un enfant: papa était grand, avait la peau plutôt pâle et parlait peu. Il travaillait beaucoup et était souvent à l’extérieur de la maison. Mais lorsqu’il était là, il amenait Pacifique se promener au village. Pour fiston, les petits cadeaux étaient souvent des poissons spéciaux, rapportés pour lui. Des joies simples qui ont pris fin trop tôt.

«Jusqu’à tout récemment, je maintenais qu’il était 'disparu'», dit-il.

Il y a quelques années, une dame qui a assisté à de telles «disparitions» lui a raconté que lorsque des groupes armés se présentaient, il fallait obéir ou se faire tirer dessus. Les hommes étaient les premières cibles. S’ils étaient dociles, qu’ils ne résistaient pas et qu’ils ne prenaient pas la fuite, ils avaient une chance de s’en tirer.

«J’ai compris qu’il doit être mort», reconnait-il. Sa mère n’a jamais accepté de faire ce deuil. Elle n’a jamais eu d’autre homme dans sa vie. «Elle a tout fait toute seule pour nous.»

C’est dans cette famille blessée, qui trouve encore le moyen d’héberger cousins et amis, qu’il apprend l’importance d’une fraternité englobante.

La fraternité assomptionniste

À l’âge de 15, il découvre l’existence des assomptionnistes. Déjà attiré par la prêtrise, il réalise peu à peu que ce souhait peut se vivre à l’intérieur d’une communauté religieuse.

Il termine ses études en pédagogie et enseigne au primaire de septembre 2007 à juillet 2009. Au terme de cette année scolaire, il entre chez les assomptionnistes à l’âge de 19 ans. Ils sont alors plusieurs jeunes hommes congolais à se préparer ensemble à la vie religieuse.

«Au postulat, j’ai pu expérimenter cette vie fraternelle, dont on m’avait parlé. Nous étions comme des frères, raconte-t-il gaiement. Ça prenait forme cette affaire-là!»

Il découvre parallèlement que cette communauté rayonne bien au-delà de Butembo. «Cette dimension supplémentaire venait confirmer mon désir d’engagement. C’est comme si la communauté était un prolongement de ma famille», observe-t-il.

Ses vœux religieux marquent un moment important dans sa vie. Il lui arrive de se dire qu’il ne fait pas l’expérience d’un appel «pur», mais que cet appel se manifeste à travers sa tentative de chercher des réponses et de cheminer. C’est ainsi que l’appel vocationnel se découvre continuellement.

C’est dans ce contexte qu’on lui propose de venir au Québec. Il redoute l’éloignement et l’obligation de se refaire un réseau d’amis, mais n’y voit aucun empêchement sérieux. Il accepte.

«Vivre dans une communauté internationale ailleurs que dans mon pays, ça faisait partie de la formation à la vie communautaire assomptionniste, dit-il. Le voyage faisait aussi partie de la formation. Apprendre à se repérer dans la ville, dans un autre système de transport, d’autres façons de faire, comme se faire assigner une place au restaurant!»

Il profite de son séjour à Québec pour essayer de sensibiliser la population aux violences qui perdurent au Nord-Kivu.

Son ordination diaconale – qui précède l’ordination presbytérale où il deviendra prêtre – a lieu le 24 juin 2020, deux jours après le déconfinement des églises.

«L’ordination est pour moi à la fois un accomplissement et une inauguration. La notion de la naissance de Jean le Baptiste était l’illustration de ce que j’étais en train de vivre: une naissance comme ministre ordonné, une naissance dans un nouveau monde qui m’a accueilli ici», résume-t-il. «Je naissais aussi à la vocation d’être un frère parmi ses frères et ses sœurs. Un frère appelé à servir les autres.»

Nouvelles responsabilités

Le stage diaconal et le doctorat ne peuvent se faire aux États-Unis pour l’instant. Ce qui explique son retour à Butembo, un terrain familier qu’il s’attend à trouver quelque peu changé.

«Le monde que j’avais laissé n’est plus celui que je vais retrouver», croit-il.

Il y a bien sûr la joie du retour, mais aussi la conscience qu’il a lui-même changé et que son rôle sera fortement axé sur les besoins des étudiants qu’il croisera. Il devra organiser les activités spirituelles, y compris quelques messes, et accompagner spirituellement ceux qui fréquentent l’université.

«On m’a dit que le gros du travail consistera à accompagner des jeunes qui vivent un deuil, ou qui se posent des questions de sens, confie-t-il. J’aurai affaire à des situations où les gens seront le plus souvent des victimes. Les jeunes ont des aspirations, des visions, mais le contexte semble plutôt les mettre par terre.»

Son désir? Que les jeunes puissent se découvrir acteurs du monde de demain, rendus capables, à travers Dieu, de relations et de dialogue.

«Quand nous disons ‘Notre Père’, nous confessons que nous sommes des frères. N’est-ce pas aussi ce qui doit être privilégié dans le ministère? Comme ministre, je souhaite être un frère parmi d’autres. Un ministre serviteur. Mais jamais une embûche au cheminement des gens, à l’œuvre de l’Esprit, à l’avènement du sens et du Salut dans la vie des gens.»

***

 

 

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