Reportage

Urgence pour sauver le patrimoine chrétien en Turquie

Une touriste québécoise admire les ruines d'une église près de Göreme en Cappadoce, en mars 2020. Les églises troglodytes comme celle-ci ont été abandonnées lorsque les dernières communautés chrétiennes de la région ont été forcées de quitter le pays en 1923.
Une touriste québécoise admire les ruines d'une église près de Göreme en Cappadoce, en mars 2020. Les églises troglodytes comme celle-ci ont été abandonnées lorsque les dernières communautés chrétiennes de la région ont été forcées de quitter le pays en 1923.   (Présence/Miriane Demers-Lemay)
Miriane Demers-Lemay | Journaliste
Journaliste
2021-01-20 10:36 || Monde Monde

La Turquie possède l’un des plus riches patrimoines chrétiens en dehors de la Terre sainte. Or ces lieux sont peu à peu oubliés, détruits ou convertis. Une course contre la montre s’amorce pour sauver le patrimoine turc chrétien, qui s’efface peu à peu des mémoires et du paysage.

La route de terre est trouée de cratères. Dans un lourd nuage de poussière, des camions roulent vers une carrière de pierres nichée dans les montagnes arides de lAnatolie. Des villageois nous dévisagent avec surprise; peu de visiteurs viennent dans ce hameau, situé à quelques kilomètres seulement de la ville de Şanlıurfa.

Il y avait ici un village arménien, autrefois. À présent, des chèvres broutent les herbes autour des quelques bicoques ayant survécu à l’histoire. Les ruines du village et d’une chapelle jonchent le sol, leurs pierres ayant vraisemblablement été utilisées pour construire de nouvelles maisons. L’imposante église Germüş tient encore debout, décapitée de son clocher. Peu de traces de travaux de restauration sont visibles entre la nef qui tombe en morceaux et les décombres jonchant le sol. À quelques mètres seulement, on a construit une mosquée toute neuve, comme un rappel de la religion dominante en Turquie. L’église fera les manchettes quelques semaines après notre passage, après qu’un homme décide d’y organiser une soirée barbecue diffusée sur les réseaux sociaux.

Le sort de cette magnifique église est pourtant loin d’être unique en Turquie. Plus de 5000 églises et 650 monastères ont été répertoriés sur le territoire turc par une équipe de la Fondation Hrant Dink, mais une proportion a tout simplement disparu. Des églises et des monastères ont été convertis en mosquées. Des dizaines de bâtiments ont été laissés à l’abandon, utilisés comme étables, espaces de rangement ou encore, champs de tirs. Leurs matériaux ont été utilisés pour la construction de nouveaux édifices. Enfin, plusieurs monuments ont été endommagés lors des fouilles sauvages de chasseurs aux trésors à la recherche d’or caché par les victimes du génocide arménien.

«C’est un patrimoine surabondant, qui est là depuis plus de 2000 ans», observe Jean-François Pérouse, chercheur à l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul. «C’est un patrimoine très hétérogène, provenant des communautés chrétiennes, orthodoxes, levantines, arméniennes, chaldéennes, syriaques, etc. Il y a tout de même une tendance globale liée à l’effondrement démographique des populations chrétiennes. À l’est d’Ankara, la situation est critique. Avec les pogroms, le génocide, les migrations forcées, le patrimoine chrétien est complètement orphelin. Il n’a plus de population pour le faire vivre.»

Un riche patrimoine menacé

L’Anatolie, considérée comme l’un des berceaux du christianisme, est particulièrement riche en bâtiments historiques chrétiens. Fuyant la persécution à Jérusalem, de nombreux chrétiens et des apôtres se sont exilés vers la Turquie. Saint Pierre aurait posé les pierres de sa première église dans une grotte près d’Antioche, dans le sud de la Turquie. Dans cette même ville, les disciples auraient reçu le nom de chrétiens. Après la crucifixion de Jésus, sa mère Marie et l’apôtre Jean auraient habité près d’Éphèse, sur la côte turque. Saint Jean y serait toujours enterré, près d’une basilique maintenant en ruines. Saint Paul, originaire de Tarse (l’actuelle Mersin), a évangélisé les populations de la Méditerranée et de l’Anatolie. L’apôtre Barthélemy serait mort en martyre dans la province de Van, dans l’est de la Turquie. Un monastère construit à cet endroit est devenu l’un des lieux de pèlerinages les plus importants de l’Arménie historique. Saint Nicolas, qui a inspiré la légende du père Noël, a vécu en Lycie, une région sur la côte de l’Anatolie. Abraham, figure biblique, serait né dans une grotte de la ville de Şanlıurfa, l’ancienne Édesse, dans le sud de la Turquie. Le lieu a même été temporairement conquis par les croisés au XIe siècle.

Il y a un peu plus d’un siècle, la diversité religieuse du territoire est attaquée de front. Entre 1894 et 1896, des massacres de grande ampleur sont perpétrés contre les Arméniens et les chrétiens syriaques dans un Empire ottoman moribond. Entre 1915 et 1923, le génocide arménien, grec et assyrien aurait fait plus d’un million de morts à la suite de massacres et de «marches de la mort» dans le désert syrien. En 1923, près d’un million de Grecs, particulièrement présents sur les côtes de la Méditerranée et de la mer Noire, sont expulsés en Grèce lors d’un tragique échange de populations établi par le traité de Lausanne. L’établissement de la République turque se fait selon un idéal d’«un État, une nation», incitant lhomogénéisation turque et musulmane de la population. En 1942, une taxe extravagante est imposée aux minorités religieuses par le gouvernement turc, forçant ces dernières à s’endetter ou à vendre leurs possessions. Ceux qui ne pouvaient pas payer cette taxe étaient déportés dans des camps de travail forcé dans l’est du pays.

«L’entreprise de liquidation des Arméniens à partir de 1915 […] a aussi consisté à effacer les traces d’un peuple, à faire disparaître les empreintes d’une civilisation installée en Anatolie depuis l’Antiquité, nier l’histoire de ces terres afin d’en faire le berceau d’un nouvel État-nation», écrivaient Laure Marchand et Guillaume Perrier, dans La Turquie et le fantôme arménien, publié aux éditions Actes Sud en 2013. «Le patrimoine religieux était l’expression la plus criante de l’enracinement millénaire des Arméniens, il fut donc une cible prioritaire.»

La question du patrimoine religieux est aujourd’hui intimement liée à la reconnaissance du génocide, un drame encore nié par la Turquie. «La restitution des avoirs ou leur indemnisation est l’un des enjeux fondamentaux de la reconnaissance du génocide», poursuivent les deux journalistes français. «Cette dimension matérielle des massacres de 1915 est une raison majeure de la persistance du refus de la Turquie à faire acte de repentance. Les sommes en jeu sont colossales.»

Un frein politique

Dans les années 2000, le statut des chrétiens s’améliore dans le cadre des efforts du pays de joindre l’Union européenne, avant de se détériorer de nouveau dans les années 2010. «Erdoğan a renversé les politiques libérales qu’il avait entreprises pour prendre une voie populiste et autoritaire», remarque Ramazan Kılınç, professeur associé en sciences politiques à l’Université du Nebraska, dans la revue académique The Conversation. «La montée du nationalisme populiste a changé les attitudes réformistes à l’égard des minorités chrétiennes. Aujourd’hui, les théories du complot concernant les minorités non musulmanes dominent la sphère publique, les chrétiens étant décrits comme des collaborateurs des pouvoirs étrangers pour affaiblir l’identité turque.»

Des initiatives s’efforcent toutefois de répertorier et de protéger ce patrimoine. D’extensives recherches basées sur les archives, témoignages et visites sur le terrain, ont permis de dresser un inventaire du patrimoine religieux existant il y a un siècle. Des entreprises font des tours guidés sur les traces de saint Paul, ou encore sur les traces des ancêtres de membres de la diaspora arménienne. Des travaux de restauration ont été réalisés sur certains monuments. Mais l’état du riche patrimoine s’effrite rapidement.

Le dossier est d’autant plus délicat à gérer que le statut juridique de ces monuments est parfois complexe, selon Claudio Monge, responsable du Centre de documentation interreligieuse des Dominicains d’Istanbul. «La grande question est de revitaliser les communautés éteintes», croit le dominicain, qui observe que si les communautés chrétiennes historiques sont «anémiques», les communautés actuelles comptent de plus en plus de turcophones et d’Irakiens chaldéens. «On a déjà du mal à entretenir ce que l’on a, on pourrait transformer les bâtiments qui tombent en ruines pour des œuvres charitables par exemple.»

Selon Jean-François Pérouse, l’avenir du patrimoine chrétien repose peut-être sur le tourisme et l’appropriation de cet héritage par les populations locales. «En ouvrant le patrimoine aux touristes, cela permettrait d’éviter que ce patrimoine ne se détériore davantage», croit le chercheur. «Avec une approche territoriale, on pourrait intégrer ce patrimoine religieux au patrimoine naturel, au patrimoine d’autres religions, et le réinsérer dans un contexte complexe. Ce patrimoine a une valeur qui dépasse la valeur religieuse, et je crois que la société civile turque est mûre pour cela, il y a la sensibilité, mais il faut des conditions politiques et économiques qui rendent possible cette appropriation locale.»

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