Elles quittent leur monastère du Vieux-Québec

Ursulines : vieillir, partir, sourire

  • Soeur Cécile Dionne, supérieure générale des ursulines de l'Union canadienne, soeur Pauline Duchesne, présidente du Conseil de gestion, et soeur Céline Bergeron, supérieure d’une communauté locale à l’intérieur du monastère des ursulines dans le Vieux-Québec.
  • Une croix orne un mur dans le monastère.
  • Soeur Pauline Duchesne montre les préparatifs du déménagement.
  • Soeur Bergeron à l'intérieur du monastère.
  • Soeur Duchesne s'arrête devant une maxime accrochée dans le monastère.
  • Le tombeau de Marie de l'Incarnation.
  • La chapelle du monastère des ursulines, dans le Vieux-Québec.
  • Soeur Dionne, soeur Duchesne et soeur Bergeron discutent à l'avant de la chapelle.
  • Un couloir du monastère.
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-09-19 16:32 || Québec Québec

La lumière du jour éclaire les longs couloirs du monastère, s’infiltrant par les vieilles fenêtres qui parsèment les murs épais. Tantôt en bois, tantôt en pierre, le sol répond au moindre pas par un bruissement enveloppant. En ce lieu chaleureux qui semble hors du temps, les ursulines d’aujourd’hui emboîtent le pas aux ursulines d’hier. Mais ce cycle qui perdurait depuis le XVIIe siècle tire à la fin. Car les ursulines du Vieux-Québec se préparent à partir.

Les préparatifs vont bon train dans les dix-sept ailes qui composent le monastère des ursulines. Dans certaines pièces, des boîtes s’entassent. On départage le nécessaire du superflu. Chaque sœur est invitée à mettre de côté ce qu’elle souhaite conserver.

Au cours des prochaines semaines, la majorité de la cinquantaine de sœurs qui habitent dans le monastère fondé par sainte Marie de l’Incarnation prendront la route de Beauport, où une nouvelle résidence adaptée à une clientèle vieillissante, les Jardins d’Évangéline, les attend. Pour la première fois de leur vie, elles vivront avec des laïcs et avec les membres d’une autre communauté, les Sœurs servantes du Saint-Cœur de Marie.

C’est une épreuve inattendue. Mais être confrontées à un tel changement à un âge aussi avancé était devenu l’unique solution pour les ursulines du Vieux-Québec.

«Devant la réalité, on est arrivées à une seule possibilité: arriver à voir que si on veut des soins de santé jusqu’à la fin, si on veut être en sécurité, si on veut être libérées de l’administration et de la gestion, il fallait nécessairement penser à quitter la maison», explique sœur Cécile Dionne, supérieure générale des ursulines de l'Union canadienne. «Ça n’a pas été simple… Mais en même temps, on a préparé une démarche spirituelle, pour revoir avec nos sœurs, dans leur vie, tous les détachements, tous les passages qu’elles avaient vécus, et leur faire découvrir comment ces changements ont été heureux, ont été des sources de vie pour elles.»

Expérience introspective

Pour plusieurs ursulines, c’est l’occasion de faire un voyage introspectif sur leur vie de religieuse, sur le don de leur vie à Dieu. Contemplant la vaste chapelle du monastère, sœur Dionne et deux consœurs évoquent la joie qu’elles éprouvaient lors des célébrations religieuses, et la beauté des chants qu’elles entonnaient ensemble. Toute leur vie a été marquée par les ursulines, et ce, depuis leur jeunesse.

«Ces sœurs-là m’ont donné de l’amour, de la confiance en moi, m’ont fait voir que j’avais des capacités. Ça m’a fait un grand bien.»

Sœur Pauline Duchesne, présidente du Conseil de gestion, est devenue pensionnaire chez les ursulines quand elle était adolescente. «Ça a été comme une nouvelle naissance. C’est la première fois que je le dis comme ça, mais c’est vraiment ce que je vis. Ces sœurs-là m’ont donné de l’amour, de la confiance en moi, m’ont fait voir que j’avais des capacités. Ça m’a fait un grand bien», confie-t-elle avec émotion. «Je trouvais donc que les sœurs étaient de bonne humeur. Ça riait, ça chantait, c’était beau la prière à la chapelle. À la maison, on n’était pas une famille qui riait beaucoup. C’était sévère. Et là, on arrivait chez les ursulines, et c’était la vie!»

Sœur Céline Bergeron, supérieure d’une communauté locale à l’intérieur du monastère, abonde dans le même sens: les ursulines formaient une grande famille. Une expérience qu’elles se sont efforcées de perpétuer à travers les siècles.

Monde nouveau

Les hauts plafonds de la chapelle font place à un espace plus intime: celui où se trouve le tombeau de Marie de l’Incarnation, qui a établi les ursulines à Québec il y a près de quatre siècles. Les trois sœurs affirment beaucoup réfléchir et prier avec la sainte qui a tout quitté pour partir en mission dans le Nouveau Monde.

«On ne part pas d’ici pour aller mourir ailleurs: on part pour aller répondre à une nouvelle façon de vivre notre mission, qui a toujours été pour nous d’être avec les gens», explique sœur Cécile Dionne. «Peut-être qu’aujourd’hui, on est appelées à aller rejoindre nos frères et sœurs qui, comme nous, vivent des défis de l’avancée en âge. On quitte, mais on va vers une mission nouvelle, inconnue, mais qu’on va vivre ensemble dans la foi.»

«C’est comme si on faisait une nouvelle traversée dans notre vie d’ursuline. On la fait ensemble.»

Pour sœur Céline Bergeron, le détachement n’est jamais facile, même si elles ont fait des vœux de pauvreté. Elle insiste auprès de ses sœurs pour leur dire qu’elles ne s’en vont pas simplement «mourir là-bas».

«Marie de l’Incarnation a quitté une communauté, elle a quitté un pays, et elle savait qu’elle ne reviendrait pas. Ici, on sait qu’on peut revenir faire des petits tours si on veut, celles qui le peuvent. Comme elle, c’est comme si on faisait une nouvelle traversée dans notre vie d’ursuline. On la fait ensemble. On va s’appuyer les unes sur les autres. On ne sait pas la mission qui nous attend. Mais on sait bien qu’on a à témoigner de nos valeurs, de qui on est comme ursulines», dit-elle. «On aura à découvrir qu’elle sera notre nouvelle vie communautaire au sein d’un monde nouveau.»

Selon sœur Bergeron, malgré les moments difficiles, les sœurs arrivent à en rire et à rester sereines. «C’est porté dans la prière. Dieu nous accompagne, on vit ça dans la foi.»

Perpétuer le charisme

Malgré son ancienneté, le monastère n’a rien de vétuste. Au contraire, ses corridors sont scrupuleusement nettoyés. Sous sa patine orangée, le mobilier de bois est aussi solide que lors de sa confection. De nombreuses maximes peintes sur panneaux de bois ornent les murs du monastère. Les trois religieuses les connaissent par cœur, elles qui arpentent ces lieux depuis des décennies. Çà et là, quelques sœurs plus âgées déambulent d’un pas lent et se saluent d’un large sourire. L’endroit n’est certes pas luxueux, mais les sœurs y trouvaient leur confort.

Sœur Dionne croyait bien que le monastère du Vieux-Québec serait le dernier qu’elles quitteraient. C’est plutôt le premier. «Je n’aurais jamais pensé que je demanderais ça à nos sœurs du monastère en premier et que moi, qui a été l’une de leurs élèves, je me retrouverais dans une salle devant mes anciennes provinciales et mes anciennes générales pour leur demander ça. C’est pas simple. Pas simple. J’ai beaucoup prié», reconnait-elle d’un ton grave.

«Le cœur de ce qui a été notre vie, cela ne mourra pas.»

Ce départ, c’est aussi la conséquence d’un mouvement transversal à travers l’Occident: le manque de vocations religieuses. La plus âgée des ursulines du Vieux-Québec a 102 ans. La moyenne d’âge s’établit à 88 ans.

«C’est toute la vie mystique de la vie religieuse qu’on n’a peut-être pas réussi à véhiculer, à transmettre de la bonne façon», laisse tomber sœur Dionne. «C’est un contexte social: on a été identifiées à nos œuvres. Or, on peut enseigner, être infirmière ou aider les pauvres sans être une sœur.»

Les trois sœurs croient cependant que le charisme sera perpétué et que l’empreinte des ursulines se fera longtemps sentir. Le monastère, le musée, le pôle culturel, le Centre Marie-de-l’Incarnation sont autant de lieux et d’initiatives qui permettront de garder vivante cette mémoire, cet idéal. Mais il est difficile de prévoir comment leur présence se fera sentir dans une génération ou deux.

«La vie qu’on a connue et dans laquelle on a été heureuses, je ne pense pas qu’on va transmettre ça à quelqu’un. Ce n’est plus ça», poursuit sœur Dionne. «Mais le cœur de ce qui a été notre vie, cela ne mourra pas. Comment ça va surgir, quelle forme? J’appelle ça l’inattendu, l’inédit de la suite de notre histoire, qui ne mourra pas là. Pas plus que je sais comment la communauté chrétienne va se retisser au Québec. Ce n’est pas en mettant trois vieilles paroisses ensemble qu’on va en faire une en vie. C’est la même chose pour nous autres: il y a quelque chose qui va jaillir de ce que porte d’éternel la vie consacrée depuis toujours.»

Toucher l’histoire, contempler l’avenir

De couloir en couloir on découvre les plus anciennes pièces du monastère. La salle où Marie de l’Incarnation rassemblait ses sœurs, dont l’énorme âtre sert de rangement pour les boulets de canon tombés sur le monastère il y a plus de deux siècles. La chapelle – reconstruite – où saint François de Laval et les saints martyrs canadiens venaient prier. On croise le grand escalier, qui a vu défiler des dizaines de milliers d’élèves au fil des ans. Mais c’est en passant devant des fenêtres donnant sur la cour d’école d’où résonnent les cris enjoués d’enfants à la sortie des classes que les sœurs paraissent le plus émues.

Plus loin, une grande salle transformée en véritable capharnaüm avec ses sacs, ses boîtes et ses tables, permet de faire du tri dans ce que les sœurs souhaitent garder.

Leur regard, tranquillement, se porte vers l’avenir, vers cette nouvelle vie qui les attend.

Sœur Bergeron estime que c’est le même engagement «à celui à qui on a donné nos vies» qui va se perpétuer autrement, au contact des près de 200 laïcs et des religieuses de l’autre communauté. Toutes reconnaissent une certaine fébrilité à l’idée d’être délestées de nombreuses charges administratives. Elles croient qu’au contact de laïcs qui n’ont pas toujours eu la quiétude et la sécurité financière de la vie religieuse, plusieurs de leurs consœurs réaliseront qu’elles sont chanceuses malgré tout, car la communauté a été prévoyante et a de quoi payer pour leurs vieux jours.

Dans les activités de réflexion organisées pour se préparer au déménagement, les ursulines étaient invitées à réfléchir à la parabole du jeune homme riche et à la tempête apaisée. Elles étaient continuellement invitées à prier et à se recentrer sur leur «oui» à Dieu.

Sourire aux lèvres, les trois comparses bouclent leur visite du monastère en raccompagnant le journaliste vers la porte d’entrée. Cette même porte qu’elles franchiront dans quelques semaines pour se diriger vers une nouvelle vie. Pour la supérieure générale des ursulines de l'Union canadienne, il n’y a aucun doute : «Il me semble que si Marie de l’Incarnation était ici aujourd’hui, elle serait la première à partir.»

***
Le début du déménagement des ursulines était prévu pour le 18 septembre 2018. Lorsqu'il aura été complété, seules quatre d'entre elles resteront au monastère.

 

du même auteur

Ryan Gosling incarne Neil Armstrong dans First Man (Le Premier homme). Le film sorti en 2018 est coté Très bon (3) par Médiafilm.
2018-12-06 10:35 || Québec Québec

Il y a 50 ans, un prêtre inventait un système pour évaluer les films

Ordonné évêque de Chicoutimi le 2 février 2018, Mgr René Guay a publié sa première lettre pastorale le 3 décembre à l'occasion du 140e anniversaire du diocèse.
2018-12-04 20:07 || Québec Québec

«La société actuelle exige que nous nous ouvrions à de nouvelles manières d’être Église»

Activité sportive à Hortolandia, au Brésil, en octobre 2017. Ce pays est le plus touché par la crise, alors que sept des 52 partenaires de Développement et Paix s'y trouvent.
2018-11-30 18:19 || Canada Canada

Impliqué dans le processus de révision, il brise le silence

articles récents

L'évêque de Trois-RIvières, Luc Bouchard, espère pouvoir compter sur une pleine collaboration des paroisses et des communautés locales.
2018-11-29 11:23 || Québec Québec

Un comité se penchera sur l’avenir des églises de la Mauricie

L'église Saint-Charles-Borromée, à Québec, recevra 81 250 $ pour la restauration de son parvis.
2018-08-30 16:21 || Québec Québec

Les noms des 75 églises subventionnées par Québec maintenant connus

Afin d'assurer la préservation et la mise en valeur du patrimoine religieux québécois, le gouvernement investira 15 M$ durant l'année financière 2018-2019.
2018-08-08 12:35 || Québec Québec

Patrimoine religieux: Québec annonce une enveloppe de 15 M$