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Entretien avec Mgr Marcel Utembi, président de la CENCO

«Les laïcs ont fait bouger la ligne rouge»

Le président de la Conférence épiscopale nationale du Congo, l'archevêque de Kisangani Marcel Utembi, était de passage à Montréal le 19 mars 2018.
Le président de la Conférence épiscopale nationale du Congo, l'archevêque de Kisangani Marcel Utembi, était de passage à Montréal le 19 mars 2018.   (Présence/François Gloutnay)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2018-03-20 14:33 || Monde Monde

Le 31 décembre 2016, dans une salle de conférences du Centre interdiocésain de Kinshasa, l'archevêque de Kisangani Marcel Utembi se fait rassurant. Il vient de présider une série de pourparlers qui se sont terminés par la signature d'une entente entre les différents partis politiques et la société civile concernant notamment l'organisation des prochaines élections en République démocratique du Congo (RDC).

Grâce à l'accord de la Saint-Sylvestre, «le pays a évité un chaos», clamait alors Mgr Utembi, président des séances de médiation.

Quinze mois plus tard, dans une salle de conférences, mais cette fois à Montréal, dans les locaux de l'archevêché de Montréal, le président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) répète que «le pire a été évité jusqu'à présent».

«En parlant de chaos, nous faisions surtout allusion aux rivalités et aux conflits qui pouvaient devenir violences. Les esprits étaient surchauffés avant la signature de cet accord», dit-il.

«Mais l'accord de la Saint-Sylvestre a permis aux uns et aux autres d'espérer des lendemains meilleurs», notamment la tenue d'élections présidentielles et nationales au plus tard en décembre 2017.

Malheureusement, «le politique a aussi son approche pour gérer la situation selon ses propres paramètres», déplore l'archevêque de Kisangani. «Ceux qui sont au pouvoir ont assurément créé des manœuvres dilatoires pour renvoyer à plus tard la tenue des élections.»

Ils ont visiblement bien réussi car le président Joseph Kabila est toujours au pouvoir de la RDC même si son second mandat est échu depuis décembre 2016. Et que les élections n'ont toujours pas eu lieu.

N'empêche que des progrès ont été réalisés. Et que c'est la population du pays qui en est la grande responsable, estime Marcel Utembi.

«Un groupe de laïcs s'est constitué en association et a organisé trois marches pacifiques qui ont mobilisé pratiquement tout le territoire national», se réjouit-il.  Ces marches tenues les dimanches 31 décembre 2017, 21 janvier et 25 février 2018 ont été organisées dans les 47 diocèses de la RDC.

«Ces marches, même si elles ont été violemment réprimées par le pouvoir de Kinshasa, ont permis de faire bouger la ligne rouge», observe l'archevêque. Le président Kabila, jusque-là muet sur la situation du pays et le processus électoral, s'est enfin prononcé.

«Le président a dit ne pas s'opposer aux élections, que c'était un processus irréversible.» Des propos qu'a bien notés Mgr Utembi.

En ce qui concerne sa propre candidature aux prochaines élections, «le président a dit que la constitution était claire à ce sujet». Le président de la CENCO explique que la constitution du pays prévoit que le président de la république est élu pour un mandant de 5 ans renouvelable une seule fois.

«Si le président dit qu'il va respecter la constitution, nous présumons qu'il va respecter cette clause de la constitution.» Pas question que Joseph Kabila imite Pierre Nkurunziza, le président du Burundi, qui veut solliciter un quatrième mandat présidentiel.

«Pour le président Kabila, voyant que certains pays voisins ont réussi à changer leur constitution, c'était très alléchant pour lui de suivre le même chemin», note Mgr Utembi.

«Un certain nombre de pays africains, qui se disent démocratiques, n'ont certainement pas, sur ce point, de leçon à nous donner», ajoute-t-il.

«La démocratie suppose l'alternance au pouvoir. Chercher à changer la constitution pour se maintenir indéfiniment au pouvoir, ce n'est rien d'autre que du pouvoir coutumier. Quand on est chef coutumier, on l'est à vie. Mais dans un régime démocratique, ce n'est pas le cas.»

Dénigrement de l'Église

Au lendemain de la marche du 31 décembre 2017 organisée par le Comité laïc de coordination, le cardinal Laurent Monsengwo, archevêque de Kinshasa, a eu des mots très durs envers le pouvoir.

«Il est temps que la vérité l'emporte et que les médiocres dégagent afin que règnent la justice et la paix en RDC», a déclaré le cardinal qui est aussi membre du C9, le conseil des cardinaux chargé de conseiller le pape François sur la réforme de la curie romaine.

«Ce sont bien les mots du cardinal et il n'est pas le premier à s'exprimer de la sorte», dit Mgr Marcel Utembi. Cette déclaration a été mal reçue par ceux qui sont au pouvoir, reconnaît-il.

«Pourtant, plus d'une fois le président de la république a dit: "Si j'avais autour de moi quinze personnes, quinze ministres, quinze collaborateurs qui regardent les choses comme je les vois, le Congo changerait rapidement. Mais je n'en ai pas même cinq".» Par une telle déclaration, le président reconnaît qu'il a des collaborateurs qui ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités.»

Et «quand on n'est pas à la hauteur, on est médiocre», répète l'archevêque de Kisangani. «Il faut avoir l'humilité d'accepter la vérité.»

Depuis, on assiste en RDC à un «arsenal de stratégies de dénigrement et d'intoxication orchestré par le pouvoir à l'encontre des pasteurs de l'Église, en particulier du cardinal», dénonce le président de la conférence épiscopale.

«Au lendemain des marches du Comité laïc de coordination, le pouvoir a vu la main du cardinal dans leur organisation, comme si les laïcs n'étaient pas en mesure d'agir comme des responsables, de s'assumer devant l'histoire et devant la société. Le cardinal a été accusé de tous les maux. On dit qu'il monte des actions subversives, qu'il rêve de prendre le pouvoir».

Le pouvoir cherche à diviser les évêques, observe Mgr Utembi. «Mais l'Église catholique n'est pas divisible, n'est pas dédoublable comme on le voit dans les partis politiques.»

Appel au Canada

Quinze mois après la signature de l'accord de la Saint-Sylvestre, «la population en a marre», dit l'archevêque Utembi.

«La population ne cache pas son ras-le-bol face à ce qui se passe. Elle a pratiquement perdu confiance dans la classe politique, qu'elle soit de l'opposition ou de la majorité. La population avait misé sur l'application de cet accord. Mais elle a constaté que certains chefs de l'opposition se sont fait corrompre par le pouvoir. Et du côté du pouvoir, la mise en application de l'accord s'est faite avec beaucoup d'entorses et de lenteur», observe celui qui a présidé la signature de cette entente.

Quelques instants après la fin de cet entretien qu'il accordait à l'agence de presse Présence, Mgr Marcel Utembi quittait Montréal. Il avait obtenu un rendez-vous à Ottawa avec Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie.

«Nous voulons faire le point avec le gouvernement canadien», dit-il. En visite au Canada depuis le vendredi 16 mars, l'archevêque de Kisangani est accompagné du vice-président de la CENCO, Mgr Fridolin Ambongo, archevêque de Mbandaka-Bikoro, récemment nommé archevêque coadjuteur de Kinshasa, donc successeur du cardinal Monsengwo à la tête de cet archidiocèse.

«Le Canada est un pays démocratique. Et pas seulement de nom», dit Mgr Utembi, le président de la conférence épiscopale. «C'est un pays qui vit les valeurs démocratiques.»

Il dira à la ministre Bibeau ainsi qu'aux représentants du gouvernement qu'il rencontrera que «les Congolais aspirent à devenir membres de la communauté internationale et à prendre part à un processus électoral qui se déroule dans une atmosphère apaisée» et, d'ici la fin 2018, «à des élections crédibles».

 

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