Chronique littéraire de Louis Cornellier

Trudeau et Vadeboncoeur: une histoire d’amitié, de politique et de foi

«Une foi sincère réunissait Trudeau et Vadeboncoeur et sera peut-être ce qui sauvera, en définitive, leur amitié du naufrage», écrit Louis Cornellier.
«Une foi sincère réunissait Trudeau et Vadeboncoeur et sera peut-être ce qui sauvera, en définitive, leur amitié du naufrage», écrit Louis Cornellier.   (Chiloa, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2021-02-26 12:24 || Canada Canada

L’écrivain indépendantiste Pierre Vadeboncoeur (1920-2010) et le politicien fédéraliste Pierre Elliott Trudeau (1919-2000) étaient des amis intimes, comme le révèle J’attends de toi une œuvre de bataille (Lux, 2021), l’ouvrage contenant leur correspondance de 1942 à 1996. Ils avaient fréquenté les mêmes classes, du primaire à l’université, et partageaient, dans leur jeunesse, des idéaux communs.

L’adhésion de Trudeau, en 1965, au Parti libéral du Canada les a éloignés l’un de l’autre. En septembre de cette année-là, Vadeboncoeur écrit à Trudeau que ce choix politique l’atterre au point de menacer leur amitié. «Dommage, lui dit-il encore l’année suivante, que tu sois pour moi un adversaire politique. L’amitié devrait commander les choix politiques. Ce serait fou, mais ce serait bien.» Or, on le sait, ce n’est pas le cas, et les deux hommes ne se réconcilieront un peu que dans leur vieil âge.

Dans la vingtaine, toutefois, alors qu’ils sont tous deux de jeunes diplômés en droit et que Trudeau parcourt le monde pendant que Vadeboncoeur lutte contre la dépression en écrivant un essai sur la joie, «qui est la réponse adéquate de l’âme à la question totale de l’univers», et en multipliant les missives à Trudeau — «t’écrire est la façon la plus naturelle pour moi d’écrire», lui confie-t-il —, les deux amis sont sur la même longueur d’onde: ils souscrivent à un nationalisme catholique qui les mènera vers une pensée de gauche inspirée par le christianisme dans les années 1960. Une foi sincère, parmi tant d’autres choses, les réunit et sera peut-être, l’hypothèse est concevable, ce qui sauvera, en définitive, leur amitié du naufrage.

Une foi partagée

Dans Raconte-moi Pierre Elliott Trudeau (Petit homme, 2015), sa petite biographie du grand homme, François Perreault note que «Pierre restera toute sa vie un catholique fervent et pratiquant», qui fait ses prières et lit des passages de la Bible à ses enfants. Même si, dans sa vie publique, l’homme politique gardera cette foi à distance, il ne cessera de la cultiver dans sa vie privée. «J’ai la Foi, et je prie très souvent pour que cette grande joie ne me soit pas enlevée, mais qu’elle soit aussi connue de mes amis», écrit-il à Vadeboncoeur, en 1945, alors qu’il a 25 ans.

À ce dernier, qui lui reproche sa prudence en la matière, Trudeau répond par la parabole des talents. Il explique à son ami devoir faire des efforts puisque «le talent que le maître m’a confié était d’un assez mauvais alliage». Son manque d’audace le porte, continue-t-il, vers la «lettre de l’Église» puisque l’esprit, dont se réclame déjà Vadeboncoeur, lui échappe un peu. Il cherche, dit-il, cet esprit chez Péguy et croit le trouver dans «la petite Espérance», mais il constate, du même élan, que cette vertu lui fait souvent défaut. «Je manque d’Espérance, n’hésite-t-il pas à écrire. Espérance en Dieu, dans les hommes et en moi-même. D’où cette économie de mon corps, de mon esprit et de mon âme. […] Probablement que je n’ai pas assez prié pour la mériter.»

En 1948, Vadeboncoeur lit avec enthousiasme Essor ou déclin de l’Église, une lettre pastorale du cardinal français Suhard, dont le comportement pendant l’Occupation a été ambigu. Dans ce texte, qu’on a parfois présenté comme une préfiguration de Vatican II, le cardinal, résume Vadeboncoeur, «pose le problème philosophico-social du monde, examine le rôle que l’Église et les fidèles doivent jouer au milieu du marasme, et l’effet d’une révolution spirituelle totale comme une nouvelle rédemption de l’homme». Cette lecture fouette l’ardeur de Vadeboncoeur. Pour surmonter «le misérable état de l’homme contemporain», qui va bien au-delà de la politique, écrit-il à Trudeau avec des accents personnalistes, il faut s’attaquer au «problème total» de l’Homme, qui est celui de son salut, et cela passe par une «société future rénovée», «une société plus accessible à la vérité, plus proche du Christ». Pour s’inspirer, l’écrivain confie à Trudeau lire fréquemment la Bible, à haute voix, avec sa future femme.

Moins ardent que son ami, Trudeau reçoit cette lettre avec émotion — son ami déprimé semble avoir retrouvé la flamme —, mais il avoue à Vadeboncoeur qu’il lui «arrive rarement d’envisager la vie d’un point de vue si éminent». «Même dans mes moments moins matérialistes, explique-t-il un peu désolé, je n’arrive presque jamais à vivre une grande spiritualité. J’en suis pour beaucoup coupable, n’en doute pas; il faudrait avant tout que je puisse dire “Seigneur, apprenez-nous à prier”.»

À Noël, toujours en 1948, Trudeau est en Inde, seul. Dans une magnifique lettre à Vadeboncoeur, il raconte avoir lu l’Office de Noël et ne l’avoir jamais trouvé si beau. «Hier, continue-t-il, j’ai chanté le Minuit, Chrétiens, et j’étais intimidé par le silence qui couvrait ma voix. Il n’y avait que Lui pour m’écouter, Lui dont c’était l’anniversaire de naissance. Oui, comme je voudrais que tu fusses ici avec moi, nous célébrerions encore plus dignement la fête de l’Enfant-Dieu.» Trudeau parle d’un voyage «de prière et de recueillement», presque d’un pèlerinage. «Je suis sur le sentier de la paix, écrit-il; puissé-je mériter la grâce de ne jamais m’en écarter. Le secret en est si simple pourtant. “Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté”: c’est dans cet esprit uniquement qu’il faut poursuivre sa destinée.»

La rupture politique

On comprend qu’un homme comme Vadeboncoeur ait été charmé par un tel ami, même si la suite de l’histoire — mais là nous sommes sur le terrain politique — pourra parfois faire douter de la bonne volonté de Trudeau. Que s’est-il passé, en effet, pour que ce Canadien français dans l’âme, si attaché à ce Québec «gavroche et indépendant, quoique sans grande ambition», devienne un adversaire aussi mesquin de notre affirmation nationale? On aurait souhaité que cette correspondance intime, dans laquelle des amis sincères s’expriment à cœur ouvert, nous en révèle un peu plus sur ce qui a mené Trudeau à s’éloigner de Vadeboncoeur, et du Québec par le fait même, dans cette affaire. Ce n’est malheureusement pas le cas.

En 1965, Vadeboncoeur ne cache pas à Trudeau être «sentimentalement affecté» par la décision de ce dernier de grossir les rangs des libéraux fédéraux. Deux ans plus tard, l’écrivain en rajoute en se disant «très traumatisé» par l’appartenance de son ami «à ce maudit parti, à sa politique, aux intérêts qu’il représente». En 1971, alors que Trudeau est premier ministre du Canada, Vadeboncoeur lui écrit pour constater que «presque tout maintenant nous divise».

Trudeau lui a-t-il répondu? A-t-il tenté de s’expliquer? Pour toutes ces années, on ne trouve, dans cette correspondance, que deux lettres du premier ministre, écrites en 1972. «Il est certain, reconnaît Trudeau dans la première, que nos vifs désaccords sur le plan politique ont quelque peu érodé la vieille amitié que je te portais.» Il ne perd pourtant pas espoir de renouer un jour avec son ami de jeunesse. «Peut-être qu’un jour, conclut-il, nous pourrons nous saluer cordialement.» Dans la seconde lettre, le politicien se risque même à suggérer à l’écrivain qu’il n’y a peut-être pas tant de choses qui les séparent. «Bien sûr, explique-t-il, les choix que nous avons faits nous écartent singulièrement l’un de l’autre, mais je me demande parfois si cet écart n’est pas accru du fait que je représente le pouvoir — à l’égard duquel tu as toujours entretenu une solide méfiance.» En effet, mais c’est un peu court.

L’heure de la miséricorde

Étonnamment, c’est un mois après la défaite référendaire de 1995 que Vadeboncoeur enverra à Trudeau un petit essai sur l’art, paru dans Liberté, accompagné d’un mot évoquant leur amitié «éclopée». Trudeau le remerciera chaleureusement, reviendra sur «une amitié qui devait durer plus de trente ans et qui fut, pour moi du moins, extrêmement fructueuse» et conclura en parlant de son bonheur de vivre, malgré les blessures laissées par le temps.

L’amitié, disait Aristote, est le bien entre tous. Vadeboncoeur l’a honoré jusqu’à la fin. S’il ne s’est pas privé de dire du mal du Trudeau politique, il n’a jamais toléré qu’on en fasse autant de l’homme privé. Jeune, écrivait-il dans une lettre publique qu’il m’adressait dans Le Devoir en 2005, Trudeau était «charmant, attentif, sans prétention, et les gens, tout naturellement, l’aimaient». S’il est devenu, plus tard, le politicien arrogant si souvent dénoncé par les souverainistes, c’est en forçant la note, en se créant, pour s’adapter «à sa situation de grand leader», un «personnage pugnace […] plutôt contraire à une nature plus simple et authentique, la sienne».

Dans une lettre de 1947, Vadeboncoeur mettait déjà son ami en garde contre son impétuosité «souvent gratuite», voire «sportive». «Quand ta raison défaille, lui écrivait-il, plus précisément, quand le sens en toi défaille, c’est le panache qui aussitôt s’agite.» Et le souverainisme québécois, constatait Vadeboncoeur presque 60 ans plus tard, «faisait facilement perdre la tête» à Trudeau, d’où ses dérapages en la matière.

Malgré tout cela, la miséricorde, à la fin, de part et d’autre, prévaut. Je ne peux m’empêcher d’en conclure qu’il y avait vraiment quelque chose de catholique dans cette amitié.

***

 

 

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