Devant les difficultés économiques

Émigrer ou pas ? Le casse-tête kosovar

Dalibor Antic, 27 ans, réparant la voiture d’un client dans son garage de Mitrovica, au Kosovo, le 21 août 2015.
Dalibor Antic, 27 ans, réparant la voiture d’un client dans son garage de Mitrovica, au Kosovo, le 21 août 2015.   (CNS photo/Elie Gardner)
2015-09-11 14:23 || Monde Monde

L’an dernier, Fekrije Sermaxhaj parvenait à peine à nourrir sa famille. Mère monoparentale et sans emploi, elle n’avait qu’un seul souci : assurer un meilleur avenir à son fils de douze ans. Convaincue que son fils ne pourrait jamais poursuivre ses études jusqu’à l’université, elle s’est résolue, en décembre dernier, à refaire sa vie en Allemagne avec lui, à titre de réfugiés. En arrivant sur place, elle pourrait se dénicher un boulot. Son fils serait alors en meilleure posture pour accéder à l’université.

Cette histoire se confond avec celles de milliers d’êtres humains qui ont migré massivement vers l’Union européenne à partir du Kosovo. Entre janvier et mars 2015, près de 50 000 personnes domiciliées au Kosovo ont fait une demande d’asile aux pays de l’Union européenne. Ce qui fait du Kosovo la nationalité la plus surreprésentée dans ces demandes.

Le périple migratoire de Sermaxhaj a pris fin à l’endroit même où il a vu le jour, c’est-à-dire… le Kosovo. Elle a effectivement vécu en Allemagne pendant quatre mois, jusqu’à ce que sa demande d’asile soit rejetée.

Selon le psychologue Arben Hysenaj, de l’ONG allemande AWO Nürnberg à Pristina, les candidats à l’élection kosovare de 2014 ont faits miroiter des promesses de plein emploi à leurs compatriotes — promesses qui ne se sont jamais concrétisées.

« Les gens confondent parfois leurs désirs avec la réalité » : c’est de cette façon qu’Hysenaj explique la marée humaine qui a quitté le Kosovo dans les derniers mois de 2014 et les premiers mois de 2015. Dans un petit pays comme le Kosovo, ajoute-t-il, les rumeurs circulent à vive allure. La moindre campagne de désinformation peut conduire à une migration massive.

« Au lendemain de l’indépendance du Kosovo, les gens se sont mis à rêver d’une vie meilleure », ajoute-t-il. « Or, ils ont plutôt été confrontés à des déceptions à répétition ».

En 2008, le Kosovo a déclaré son indépendance à l’égard de la Serbie. Des négociations sont toujours en cours, cette indépendance n’ayant pas été reconnue officiellement par la Serbie et par une dizaine d’autres pays. Des tensions interethniques subsistent encore entre la majorité albanaise et la minorité serbe du pays.

Selon la Banque mondiale, le Kosovo a l’un des taux d’emploi les plus faibles en Europe. Le taux de chômage y avoisine les 40%. Les jeunes chômeurs détenteurs d’un diplôme universitaire estiment qu’un revenu mensuel de 300 € leur permettrait de demeurer au Kosovo. Selon Arben Hysenaj, cette situation est en partie provoquée par la culture de népotisme et de corruption qui prévaut au Kosovo.

Aux yeux de Boban Mirkovic de l’ONG catholique Caritas, la solution à cette crise migratoire passe par une revitalisation du secteur manufacturier kosovar.

« Notre pays n’est pas dénué de ressources. Hélas, la guerre et les conflits politiques ne nous ont pas permis de les mettre en valeur », ajoute-t-il. Avant la guerre de 1998, Mirkovic travaillait dans une mine qui employait près de 12 000 personnes. Les installations industrielles du pays sont désormais fermées, la plupart ayant été endommagées lors de la guerre d’indépendance. Des conflits juridiques opposent la Serbie et le Kosovo à propos des titres de propriété de ces usines. Tant que ces litiges ne seront pas réglés, il sera à toutes fins utiles impossible d’investir dans ces usines, de manière à ce qu’elles puissent rouvrir leurs portes.

Âgé de 27 ans, Dalibor Antic prétend n’avoir jamais songé à quitter sa ville natale de Mitrovica, dans le nord du Kosovo, malgré le contexte économique morose qui y sévit. Déterminé à ouvrir un atelier de réparation de voitures, il a rédigé un plan d’affaires et l’a présenté aux gens de Caritas Kosovo afin d’obtenir du financement. Boban Mirkovic a analysé le plan d’affaires de Dalibor Antic. Il a décidé de l’aider à financer l’achat d’outillage pour le garage. Il s’est également engagé à lui enseigner son savoir-faire lors de la phase de démarrage de son entreprise.

Le garage de Dalibor Antic a ouvert ses portes en 2013. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il a dû occuper plusieurs emplois simultanément. Il se réveillait à 4 h 00 le matin pour livrer du lait. Puis travaillait à la construction de panneaux métalliques. Et réparait ensuite des voitures dans son atelier. Son garage a fini par prendre son envol – il répare maintenant une vingtaine de voitures par mois. Tant et si bien qu’il a pu quitter ses autres petits boulots.

La rivière Ibar qui coule en plein centre de la ville de Mitrovica est une frontière naturelle et culturelle : elle sépare la ville en deux quartiers distincts. Au nord, celui de Serbes orthodoxes, au sud, celui des Albanais musulmans. Selon Boban Mirkovic, le mandat de Caritas Kosovo est justement de favoriser la création d’entreprises multiculturelles.

Antic habite dans le nord de la ville, dans un quartier où logent des Serbes déplacés durant le conflit. Son atelier se consacre à la réparation de voitures mais n’offre pas de service de carrosserie. Pour répondre à la demande, Antic a dû nouer des relations d’affaires avec un carrossier de souche albanaise, qui habite dans le quartier musulman, au sud de l’Ibar. Les deux mécaniciens s’échangent périodiquement de la clientèle, transcendant ainsi les clivages ethniques et religieux de leur ville.

La mission de Caritas Kosovo, ajoute Boban Mirkovic, est de faire la preuve qu’on peut reconstruire le tissu social, même dans une société profondément divisée. Cette ONG a aidé de nombreux petits entrepreneurs comme Antic à se lancer en affaires, qu’il s’agisse de boulangers, d’apiculteurs ou encore de couturières.

AWO Nürnberg effectue un travail analogue auprès de petits commerçants, bien que son mandat consiste d’abord à favoriser la réintégration des réfugiés kosovars ayant été renvoyés chez eux. Au cours du premier trimestre de 2015, l’Union européenne a rejeté 99% des demandes d’asile ayant été déposées par réfugiés originaires du Kosovo.

Une campagne médiatique massive a été orchestrée par les gouvernements allemand et kosovar afin de décourager l’émigration vers l’Union européenne, ce qui a eu pour effet de circonscrire la saignée démographique. Le Kosovo fait plutôt face au problème inverse : le retour au pays de ses ressortissants pose la question de leur accueil et de leur réintégration. Plusieurs de ces expatriés avaient vendu leur maison au moment de quitter le pays. Leur situation est parfois pire à leur retour qu’elle ne l’était au moment de leur émigration.

Cet été, AWO Nürnberg a aidé Fekrije Sermaxhaj à se dénicher un poste de cuisinière dans un service de garde. C’est la toute première fois qu’elle occupe un emploi salarié. L’ONG allemande s’est engagée à défrayer la moitié de son salaire au cours des six premier mois. Au terme de cette période, son employeur décidera s’il poursuit ou non son lien d’emploi avec elle. Un membre de sa famille l’héberge gratuitement.

« Je ne sais pas si cet arrangement résistera à l’épreuve du temps » affirme Sermaxhaj. Je n’en sais trop rien. On verra bien ».

Eli Gardiner, Catholic News Service
Trad. et adapt. Présence – information religieuse

 

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